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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 19 avril 2026 - 17:00 - Mise à jour le 19 avril 2026 - 17:00
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Les écoles de production : avec Émilie, trouver sa voie en apprenant un métier

Dans cette série consacrée aux jeunes, le parcours d’Émilie éclaire une question essentielle : comment permettre à un jeune de trouver sa voie, de reprendre confiance et de se projeter dans un métier ? Le modèle des écoles de production est original. Ce sont des écoles techniques privées hors contrat, gratuites mais reconnues par l’État, fondées sur une pédagogie concrète où l’on apprend en fabriquant en situation réelle. On y voit le rôle important des fondations.

Patric Carret, Directeur général chez Fédération Nationale des Ecoles de Production, et Émilie Klein,
Patric Carret, Directeur général chez Fédération Nationale des Ecoles de Production, et Émilie Klein,

 

UNE ÉCOLE OÙ L’ON APPREND UN MÉTIER DANS LES CONDITIONS DU RÉEL

 

Patrick Carret, qu’est-ce qu’une école de production et en quoi se distingue-t-elle des autres voies de formation professionnelle ?

Patrick Carret : Une école de production est une école technique qui forme des jeunes dès 15 ans à un métier en les mettant très tôt en situation réelle. Son principe est simple : faire pour apprendre. Les élèves passent 35 heures par semaine à l’école, dont 24 heures en atelier, sur de vraies commandes confiées par des entreprises locales. Le reste du temps est consacré aux enseignements généraux nécessaires à l’obtention du CAP ou du bac professionnel comme tous les élèves qui vont à l’école.

La particularité du modèle tient à cette articulation très étroite entre le geste professionnel, les apprentissages scolaires et la réalité économique. Dans une école de production, l’atelier n’est pas un simple support pédagogique : c’est un lieu où l’on produit vraiment, avec des exigences réelles de qualité, de sécurité, de précision et de délai. Le jeune comprend donc très vite que ce qu’il fait à une destination, une utilité, une valeur.

Ce modèle se distingue aussi par son statut. Les écoles de production sont des écoles privées hors contrat, mais reconnues par l’État. Elles sont gratuites pour les familles, préparent à des diplômes reconnus et sont inspectées par l’Éducation nationale. Le hors contrat permet surtout de préserver une liberté d’organisation pédagogique : sans cela, il serait très difficile de maintenir un rythme où l’atelier occupe une place aussi centrale, avec cette logique du “faire pour apprendre” qui est la marque même du réseau.

 

« J’AI COMPRIS ICI POURQUOI JE TRAVAILLAIS »

 

Émilie, comment avez-vous découvert cette école, et qu’est-ce qu’elle a changé pour vous ?

Émilie Klein : J’ai découvert cette école, La Fabrique, en troisième grâce à un post Facebook. J’ai fait un stage de découverte et cela m’a tout de suite plu. J’avais besoin de concret. Au collège, je ne voyais pas vraiment où j’allais. Ici j’ai compris pourquoi je travaillais. Ce qui a changé, c’est d’abord mon rapport au travail. Avant, je n’avais pas vraiment de but. Maintenant, je sais ce que je fais et pourquoi je le fais. J’ai obtenu mon CAP, maintenant j’ai 18 ans, je poursuis en bac professionnel et j’aimerais ensuite me spécialiser dans l’ingénierie de voiture de sport. Cette école m’a donné de la confiance, de l’envie et une vraie direction.

Ce que j’aime aussi, c’est que l’on apprend dans un cadre très concret, mais sans abandonner les matières générales. Au contraire, les cours prennent plus de sens quand on voit à côté ce qu’on fait en atelier. On se dit que tout est lié. Et puis on sent que ce qu’on fabrique compte vraiment, donc on a envie de bien faire.

 

UNE PÉDAGOGIE STRUCTURÉE, FONDÉE SUR LA PRATIQUE, L’EXIGENCE ET L’ENCOURAGEMENT

 

Patrick Carré, au-delà du principe du “faire pour apprendre”, quel est précisément le projet pédagogique des écoles de production ?

Patrick Carret : Le projet pédagogique repose d’abord sur une conviction : certains jeunes entrent mieux dans les apprentissages lorsqu’ils peuvent agir, manipuler, produire, voir immédiatement le résultat de leur effort. Cela ne signifie pas qu’on renonce aux savoirs généraux, bien au contraire. Cela signifie qu’on choisit une autre porte d’entrée. Le métier, l’atelier, la pratique deviennent le point d’appui à partir duquel on redonne sens à l’ensemble du parcours.

Cette pédagogie repose sur plusieurs éléments très concrets.

  • La taille des groupes : ils sont volontairement réduits, pour permettre un accompagnement de proximité.

  • La présence des maîtres professionnels, qui sont des experts de leur métier venus de l’entreprise. Ils transmettent un savoir-faire, mais aussi une culture du travail, une précision du geste, une exigence.

  • Le lien constant entre pratique et théorie : dans beaucoup d’écoles, les enseignants des matières générales et les maîtres professionnels échangent entre eux pour relier ce qui est vu en cours à ce qui est fait en atelier. Il y a dans notre pédagogie, deux piliers très importants : le droit à l’erreur et l’encouragement. Quand on « fait pour apprendre », on peut se tromper. L’essentiel est alors de comprendre pourquoi l’on s’est trompé, de corriger, de recommencer, de progresser. Et inversement, quand un jeune réussit un geste, franchit une étape, gagne en précision ou en autonomie, il faut le reconnaître. Comme tout le monde les jeunes ont besoin de sentir qu’on attend d’eux quelque chose et que l’on valorise leurs progrès. Enfin, l’école de production forme aussi au savoir-être professionnel. Cela passe par des choses très simples en apparence : être à l’heure, dire bonjour, respecter le matériel, respecter les consignes, travailler en sécurité, tenir dans la durée, prendre sa place dans un collectif. En réalité, ce sont des acquis essentiels pour entrer dans le monde du travail.

 

UNE VOIE QUI REPOSE SUR LA MOTIVATION PLUS QUE SUR LES NOTES

 

À quels jeunes s’adressent ces écoles et comment les accueille-t-on ?

Patrick Carret : Elles s’adressent à des jeunes qui ont besoin d’apprendre autrement. Mais il faut être très clair, une école de production n’est pas une structure de relégation pour jeunes “en échec”. C’est une école exigeante, qui convient particulièrement à des jeunes qui ont besoin de concret, de mouvement, de responsabilité et de sens pour s’engager.

Nous ne sélectionnons pas sur les notes. Le point de départ, c’est la motivation. Avant d’entrer, les jeunes passent par un stage de découverte, pour voir si le métier, le rythme et le fonctionnement leur correspondent. C’est essentiel, parce qu’on ne veut pas imposer une orientation. On veut qu’il y ait une rencontre entre un jeune, un métier, une ambiance de travail, un cadre. C’est souvent dans cette découverte que naît l’engagement.

Les classes de petite taille, ce qui permettent un accompagnement très étroit. Les jeunes apprennent non seulement un geste professionnel, mais aussi un rapport au travail. Ils découvrent très tôt les règles de sécurité particulièrement importantes dans des métiers qui peuvent être classés comme dangereux, avec des machines, des outils coupants, des environnements techniques exigeants. On leur explique les règles, non pour les contraindre de façon abstraite, mais pour leur faire comprendre le sens de chaque précaution. Là encore, on forme autant à la responsabilité qu’à la technique.

 

UNE ÉCOLE SE CONSTRUIT À PARTIR D’UN BESOIN DU TERRITOIRE

 

Comment se monte concrètement une école de production ?

Patrick Carret : Une école de production ne se crée pas sur une idée abstraite. Elle part toujours d’un besoin concret. Souvent, un industriel ou un groupe d’entreprises exprime une difficulté de recrutement sur un métier : usinage, bois, réparation automobile, soudure, maraîchage, ou demain d’autres secteurs techniques.

À partir de là, le montage se fait en plusieurs étapes. D’abord, il faut vérifier qu’il ne s’agit pas d’un besoin isolé, mais d’un besoin récurrent partagé par plusieurs entreprises du territoire. Ensuite, il faut s’assurer qu’il existe un vivier de jeunes susceptibles d’être intéressés par cette formation. Puis il faut construire un ancrage local solide : trouver un bâtiment adapté, réunir des partenaires, constituer une association porteuse du projet, mobiliser les collectivités et les acteurs économiques. Enfin, il faut recruter les maîtres professionnels et définir les conditions pédagogiques et matérielles de fonctionnement.

C’est un processus long qui prend en général environ deux ans. Cette durée est importante, parce qu’une école de production doit être solide dès le départ : il faut qu’elle réponde à un besoin d’emploi réel, qu’elle soit bien implantée et qu’elle puisse proposer aux jeunes une perspective crédible à la sortie. Il faut aussi accepter que ces projets demandent de la patience, entre l’idée de départ et les premiers jeunes formés et diplômés, plusieurs années s’écoulent. Mais quand le modèle est bien monté, il porte des résultats durables.

 

ICI, ON VOIT À QUOI SERT CE QU’ON FAIT

 

Émilie, dans le quotidien de l’école, qu’est-ce qui vous motive le plus ?

Émilie Klein : Le fait qu’on travaille sur de vraies choses, ce qu’on fait à un sens. Ce n’est pas juste un exercice. Il faut être précis, sérieux, appliqué, et cela donne envie de bien faire. On se sent utile. J’aime aussi le mélange entre les cours et l’atelier. Les matières générales ont plus de sens quand on voit ce qu’on fait à côté. Et puis on nous fait confiance tout en étant très encadrés. Cela donne envie de s’engager. Moi, ici, j’ai trouvé un endroit où j’ai envie d’avancer. Il y a aussi quelque chose de très important : on progresse vraiment. On voit ce qu’on ne savait pas faire au début, puis ce qu’on arrive à faire ensuite. Cela donne de la fierté. Et quand on aime ce que l’on fait, on a envie d’aller plus loin.

 

UNE ÉCOLE AU SERVICE DES JEUNES, DES MÉTIERS ET DES TERRITOIRES

 

Patrick Carret, qu’apporte ce modèle aux jeunes et aux territoires ?

Patrick Carret : Il apporte d’abord une réponse à des jeunes qui ont besoin d’un cadre concret pour se révéler. Quand ils comprennent le lien entre effort, travail et avenir professionnel, ils reprennent confiance et trouvent leur place. Le parcours d’Émilie en est une très belle illustration.

ujourd’hui, le réseau compte 77 écoles et environ 2 300 élèves. Près de 900 jeunes en sortent chaque année, avec 93 % de sorties positives, c’est-à-dire soit une poursuite d’études, soit une entrée dans l’emploi. Les résultats aux examens sont également très élevés : autour de 91 % de réussite au CAP et 90 % au bac professionnel à l’échelle du réseau. Dans certaines écoles, comme La Fabrique, on atteint même 100 % de réussite au CAP.

Au-delà des chiffres, ces résultats montrent surtout qu’un jeune qui retrouve du sens dans ses apprentissages peut non seulement reprendre confiance mais aussi réussir concrètement son parcours de formation. Il faut souligner que ce modèle permet aussi de revaloriser des métiers techniques souvent méconnus ou insuffisamment considérés. Il montre à des jeunes qu’un métier manuel ou technique peut être un métier de précision, d’intelligence, de responsabilité et d’avenir. C’est très important dans le contexte actuel, où beaucoup d’entreprises peinent à recruter, alors même qu’il existe chez les jeunes une attente forte de concret et de sens.

 

SE DÉVELOPPER MAIS AVEC EXIGENCE

 

Quels sont vos projets pour les prochaines années ?

Patrick Carret : Le réseau s’est beaucoup développé ces dernières années. Quand j’ai pris la direction de la Fédération en 2018, il y avait une vingtaine d’écoles. Aujourd’hui, il y en a 77, et notre ambition est d’atteindre une centaine d’écoles dans les prochaines années. Mais cette croissance n’a de sens que si elle se fait sans perdre l’exigence du modèle. Notre développement repose donc sur une logique très encadrée. Il ne s’agit pas d’ouvrir des écoles partout, ni sur n’importe quel métier, ni trop vite. Il faut que chaque projet réponde à un vrai besoin de recrutement, qu’il soit porté localement, qu’il dispose des bons professionnels, du bon lieu, du bon équilibre économique. Nous cherchons à essaimer, mais pas à banaliser le modèle.

Nous voyons aussi émerger de nouveaux champs de développement. Les métiers historiques restent très présents : usinage, soudure, bois, automobile, maraîchage. Mais de nouveaux besoins apparaissent, par exemple autour de la fabrication additive (une technique consistant à fabriquer des objets par addition de matière en couches successives), de la photonique ou d’autres techniques industrielles de pointe. Là encore, nous avançons avec prudence : ce sont les besoins du territoire et la possibilité d’une vraie insertion qui guident l’ouverture, pas l’effet de mode.

Il faut enfin rappeler qu’ouvrir une école, c’est un projet de territoire et aussi un projet de long terme. Former un jeune prend du temps. Former un jeune avec une vraie capacité d’insertion et une vraie confiance retrouvée prend encore plus de temps. Nous assumons cette temporalité.

 

LES FONDATIONS AU CŒUR DU PROJET POUR LES JEUNES

 

Et sur le plan économique, comment fonctionne une école de production ? Les fondations y ont-elles un rôle important ?

Patrick Carret : Oui, un rôle très important. Le modèle économique repose sur un équilibre entre soutien public et ressources privées. L’État et les Régions apportent un appui essentiel, parce qu’ils reconnaissent l’utilité de ces écoles dans la formation professionnelle initiale. Les écoles vivent aussi de la vente de leur production, réalisée dans les ateliers aux conditions du marché, ainsi que de la taxe d’apprentissage.

Mais les fondations occupent une place particulièrement importante dans cet équilibre. Elles ne soutiennent pas seulement un dispositif de formation : elles s’engagent concrètement en faveur de jeunes qui cherchent leur voie et qui ont besoin d’un cadre exigeant, concret et porteur d’avenir. En accompagnant les écoles de production, elles contribuent à donner à des jeunes la possibilité de découvrir un métier, de reprendre confiance et de se construire un futur professionnel.

Les fondations nous aident aussi à grandir, à structurer le réseau, à former les maîtres professionnels et à développer de nouveaux projets. Leur rôle est donc double : elles sont un soutien important du modèle, mais aussi un signe fort de confiance dans la jeunesse et dans sa capacité à réussir, dès lors qu’on lui offre le bon cadre.

 

« JE NE ME SUIS PAS TROMPÉE »

 

Émilie, qu’est-ce que vous diriez à un jeune qui cherche sa voie ?

Émilie Klein : Je lui dirais d’aller voir, d’essayer, de faire un stage, parce que c’est souvent comme cela qu’on comprend ce qui nous correspond. Moi, ici, j’ai trouvé une voie qui me plaît, qui me motive et qui me donne envie d’aller plus loin. Je ne me suis pas trompée.

 

 

Propos recueillis par Francis Charhon

 

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