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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 10 septembre 2026 - 17:00 - Mise à jour le 10 septembre 2026 - 17:00
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Solidarité internationale : les ONG face à une crise systémique

La coopération et la solidarité internationales traversent une crise majeure. La contraction brutale des financements publics accompagne une remise en cause plus profonde de la coopération internationale et de la place des organisations de la société civile. Face à cette évolution, les ONG doivent préserver leurs capacités d’action, transformer leurs modèles et mieux faire entendre leur rôle. Olivier Bruyeron apporte le regard collectif de Coordination SUD, tandis que Stanislas Bonnet témoigne des conséquences concrètes de ces évolutions sur les organisations, leurs partenaires et les populations.

Stanislas Bonnet, directeur général de Triangle Génération Humanitaire (TGH), et Olivier Bruyeron, président de Coordination SUD.
Stanislas Bonnet, directeur général de Triangle Génération Humanitaire (TGH), et Olivier Bruyeron, président de Coordination SUD.

 

L’effondrement des financements, révélateur d’une crise systémique

 

Francis Charhon — La solidarité internationale connaît une forte contraction de ses financements. Sommes-nous face à une crise passagère ou à une transformation plus profonde ?

Olivier Bruyeron Nous sommes clairement face à une crise majeure. L’arrêt des financements de l’USAID en 2025 a constitué un choc par son ampleur et sa brutalité. Mais ce retrait américain ne doit pas masquer les décisions prises par d’autres pays, notamment par la France, avant même la disparition de l’USAID, par le gouvernement de G. Attal en 2024. En trois ans, deux tiers des moyens français consacrés à la solidarité internationale ont été supprimés. Sous le gouvernement de S Lecornu, les financements destinés aux pays les plus vulnérables atteignent désormais un niveau historiquement bas, très éloigné des engagements pris. Cette crise n’est pas seulement budgétaire, elle traduit une évolution politique plus profonde. Pendant plusieurs décennies, la coopération internationale a été considérée comme un moyen de réduire les inégalités, de soutenir les populations les plus fragiles et de répondre collectivement à des enjeux dépassant les frontières. C’est d’ailleurs ce qui figure dans la loi. Mais cette conception est aujourd’hui fragilisée par le retour d’orientations davantage centrées sur les intérêts nationaux immédiats. Le rôle des associations et ONG est aussi mis en cause pour les délégitimer et réduire leur action dans de nombreux pays. Les ONG sont directement touchées par ces réorientations car elles ne s’inscrivent pas dans des logiques d’abord transactionnelles, mais en soutien résolu aux populations en situation de vulnérabilité. De plus elles agissent en coopération avec des acteurs locaux divers porteurs de l’intérêt général, et dans la promotion du respect de l’Etat de droit. Une approche qui ne parait plus être une priorité, notamment pour notre gouvernement…

Les ONG françaises ne sont pas les seules concernées. Le recul des financements affecte leurs partenaires locaux, notamment les associations locales de la société civile et, en définitive, les populations auxquelles les programmes sont destinés. Il est également en train de remettre en cause des progrès construits pendant plusieurs décennies dans la santé, l’éducation, l’environnement, le droit des femmes, l’accès à l’eau ou la sécurité alimentaire… Cela fragilise le présent des populations en situation de vulnérabilité, mais aussi, l’avenir que nous partageons, en commun, avec ces populations.

 


La publication du Centre de réflexion sur l'action et les savoirs humanitaires (Crash) : « Comment ne pas se tromper d’ennemi ? Deux critiques de l’action humanitaire »


 

Des conséquences immédiates sur les organisations et le terrain

Francis Charhon — Stanislas Bonnet, comment cette contraction se traduit-elle pour une organisation opérationnelle comme Triangle Génération Humanitaire ?

Stanislas Bonnet Pour TGH, la baisse est très concrète. Notre budget est passé de 31 millions d’euros en 2024 à 28 millions en 2025 et devrait se situer autour de 23 millions en 2026. Nous sommes presque entièrement financés par des bailleurs institutionnels : la France, l’Union européenne, les États-Unis et les Nations unies. Nous sommes donc directement exposés à leurs décisions. C’est une situation très difficile. Cette diminution nous oblige à réduire certains programmes, à ne pas remplacer des départs, réduire les effectifs et parfois à nous interroger sur le maintien de notre présence dans certains pays. Nous continuons les efforts de coordination sur le terrain avec d’autres ONG pour éviter les doublons et réfléchissons à des mutualisations possibles pour réduire les coûts mais l’enjeu dépasse notre organisation. Lorsqu’un programme consacré à l’éducation, à l’eau ou à la protection s’interrompt, les besoins ne disparaissent pas. Les équipes doivent expliquer aux partenaires et aux populations qu’une action utile ne pourra pas se poursuivre, alors même que la situation ne s’est pas améliorée. Les ONG ont toujours connu des fluctuations de financement et savent s’adapter. Mais une baisse de 20 à 25 % en deux ans change l’échelle du problème. Elle fragilise la continuité des interventions, accroît la pression sur les équipes et réduit notre capacité à construire des réponses de long terme.

 


Lire : Défis humanitaire 114 « le système humanitaire au bord du gouffre »


 

D’une politique de solidarité à une logique transactionnelle

 

Francis Charhon — La crise financière révèle-t-elle une remise en cause du principe même de solidarité internationale ?

Olivier Bruyeron — C’est l’un des enjeux centraux. Nous assistons au passage progressif d’une logique de coopération centrée sur le soutien aux populations en situation de fragilité et le développement durable, à une logique davantage fondée sur les intérêts nationaux de court terme et définie au cas par cas dans une démarche transactionnelle. L’aide tend à devenir une contrepartie diplomatique, économique, commerciale ou sécuritaire. C’est ce que l’on observe aux Etats Unis, en France et dans certaines stratégies de l’Union européenne. En France, la loi d’orientation et de programmation adoptée en août 2021 fixait pourtant comme objectif central et exclusif le développement solidaire et la lutte contre les inégalités mondiales. Elle avait été approuvée à l’unanimité à l’Assemblée nationale comme au Sénat. Cette unanimité montrait qu’il pouvait exister un socle politique commun autour de la solidarité internationale. Quelques années plus tard, cette ambition est fortement fragilisée.

 

La coopération ne se limite pas aux relations entre gouvernements

La logique transactionnelle, les conditionnalités associées, et la relégation au second plan du sort des populations défavorisées, outre qu’elles on des effets délétères pour ces dernières, incite également nos dirigeants à accorder encore davantage d’importance, dans la coopération entre pays, à celle entre les gouvernements. C’est une vision du passé et préjudiciable à notre dynamique partenariale sur le long terme. Car la coopération ne se limite plus depuis longtemps aux relations entre les gouvernements. Elle repose aussi sur les liens noués entre les associations, les personnes issues des diasporas, les collectivités, les chercheurs, et autres acteurs des territoires qui, par exemple, font vivre des jumelages. Ces relations se construisent dans la durée et résistent mieux que les relations diplomatiques aux crises politiques. Elles méritent, comme le prévoit la loi, d’être mieux considérées et soutenues par des fonds publics. Elles constituent des formes de coopération et de présence de la France et de l’Europe dans le monde qui ne reposent ni sur la contrainte ni sur la seule défense d’intérêts économiques mais contribue à construire un avenir commun.

 

Une responsabilité historique et un intérêt partagé

Ce qui est également particulièrement dérangeant, c’est que l’exécutif actuel a tendance à passer sous silence les responsabilités particulières des pays développés (sociale, environnementale, économique) envers les pays les moins avancés économiquement. Des responsabilités qui avaient amené à l’engagement, jamais tenu par la France, de consacrer 0,7% de son revenu national brut à la coopération et la solidarité internationale. Est-il normal que les pays les plus pauvres doivent faire face, sans soutien, aux conséquences du changement climatique auquel ils n’ont que très peu contribué ? La solidarité répond aussi à une exigence de responsabilité.

Enfin, la solidarité relève également d’un intérêt partagé : les épidémies, le dérèglement climatique, les déplacements forcés de populations ou leur précarisation, les effets de la dégradation des ressources naturelles et de l’environnement, ne s’arrêtent pas aux frontières.

Il parait indispensable que la coopération et la solidarité internationales deviennent une politique à part entière, non inféodée à d’autres enjeux. Elle en a les attributs et outils : loi, mission budgétaire dédiée au sein du budget national, commission d’évaluation, opérateurs publics sous tutelles, … A cette condition, elle servira d’autant mieux les intérêts des populations en situation de vulnérabilité, mais aussi des françaises et des français, et de la France.

 

Préserver la continuité entre urgence et développement

Francis Charhon — Cette évolution affecte-t-elle également la continuité entre urgence et développement ?

Stanislas Bonnet — Nous observons une concentration croissante des financements sur l’urgence immédiate et sur des contrats courts. Il devient plus difficile de financer le relèvement, la reconstruction et le développement, alors que les crises se prolongent. Une intervention d’urgence peut répondre à un besoin vital, mais elle ne suffit pas à permettre à une population de retrouver des services durables ou des moyens de subsistance. Dans un même territoire, il faut souvent répondre à des besoins urgents tout en reconstruisant un service, en renforçant une association locale ou en préparant une solution durable. La contraction des financements réduit précisément cette capacité à inscrire l’action dans le temps. On risque alors d’enchaîner des réponses ponctuelles sans traiter les vulnérabilités profondes.

 

L’Europe face à des choix budgétaires déterminants

Francis Charhon — L’Union européenne peut-elle compenser le retrait d’autres bailleurs ?

Olivier Bruyeron — L’Union européenne reste un acteur essentiel, mais l’avenir demeure incertain. Le cadre financier pluriannuel actuel prendra fin en 2027. Les arbitrages concernant le budget qui s’ouvrira en 2028 seront donc déterminants. Les financements humanitaires semblent, à ce stade, relativement préservés. La situation est moins claire pour le développement, désormais intégré dans une politique extérieure européenne beaucoup plus large. Le risque est de voir ces moyens progressivement orientés vers les priorités économiques, diplomatiques, migratoires ou géopolitiques de l’Union, au détriment de leur finalité première. Nous ne contestons pas la nécessité pour l’Europe de défendre une politique extérieure cohérente. Mais la solidarité internationale ne peut pas être réduite à un instrument d’influence. Il faut préserver des financements identifiables, prévisibles et réellement orientés vers les pays et les populations les plus vulnérables. Il faut également garantir une place aux organisations de la société civile, qui restent minoritaires dans certains dispositifs européens par rapport aux États et aux acteurs économiques, alors qu’elles sont essentielles pour porter l’intérêt général et la prise en compte des plus défavorisés.

 

Coordination SUD : penser et accompagner la transformation

 

 

ONG Lab : cinq transformations structurelles à anticiper

Francis Charhon — Face à une crise qui touche à la fois les financements, les modèles d’intervention et la place de la solidarité internationale, comment Coordination SUD accompagne-t-elle la transformation des ONG ?

Olivier Bruyeron — La crise actuelle est systémique. Elle ne peut donc pas recevoir uniquement des réponses ponctuelles, organisation par organisation, à mesure que les difficultés apparaissent. Il faut permettre au secteur de prendre du recul, d’anticiper les transformations et de construire des réponses collectives. C’est dans cet esprit que Coordination SUD a engagé, avec ONG Lab, un travail de prospective associant des professionnels du secteur, des chercheurs et des universitaires.

Cette réflexion, portée par deux consultants familiers du secteur, a fait émerger cinq grandes remises en cause.  

  • La réduction de l’espace civique. Dans un nombre croissant de pays, les libertés d’association, d’expression et de mobilisation reculent. Les organisations locales peuvent être contrôlées, empêchées d’agir ou directement menacées. Les ONG internationales doivent réfléchir à la manière de soutenir leurs partenaires sans les exposer davantage et sans se substituer à eux.
  • La mobilité internationale. Les échanges humains, le partage des compétences et la présence auprès des partenaires restent essentiels. Mais les organisations doivent aussi prendre en compte l’impact environnemental de leurs déplacements. Il faut repenser les formes de présence, distinguer ce qui exige réellement un déplacement de ce qui peut être organisé autrement et renforcer les capacités de décision au plus près des territoires.
  • Les partenariats et la localisation. Il ne suffit pas de transférer l’exécution de certaines activités à une organisation locale. Une localisation véritable suppose de mieux partager les décisions, les responsabilités, les compétences et les financements. ; et fondamentalement, d’être en mesure de répondre à des attentes et besoins locaux qui évoluent très rapidement. Cela questionne la capacité d’analyse et d’adaptation à ces évolutions constantes et, en lien, les contraintes, notamment administratives, qui pèsent aujourd’hui sur les financements publics et rendent souvent trop rigides et pas assez rapidement évolutives les logiques d’interventions.
  • La restriction de l’espace humanitaire. Sur de nombreux terrains de conflit, l’accès aux populations devient plus difficile. Les travailleurs humanitaires sont parfois menacés, empêchés de circuler ou confrontés à des cadres administratifs et politiques qui limitent fortement leur action. Les principes humanitaires eux-mêmes sont remis en cause.
  • L’avenir de l’aide au développement et de ses financements. La baisse actuelle oblige les ONG à revoir leurs priorités, leurs modèles économiques, leurs alliances et leurs organisations. Mais cette transformation ne doit pas conduire à abandonner leurs missions ni à considérer comme inévitable le désengagement des États.

Ces cinq enjeux forment une grille de réflexion globale. Ils permettent à chaque ONG d’interroger son projet, son organisation, ses modes d’intervention et ses relations avec ses partenaires, en fonction de son histoire et des contextes dans lesquels elle agit. L’objectif n’est pas d’imposer un modèle unique mais d’aider les organisations à construire leur propre trajectoire face à des changements durables.

 

Le FRIO : traduire la prospective en transformation concrète

Cette réflexion prospective doit toutefois pouvoir se traduire concrètement. C’est le rôle du Fonds de renforcement institutionnel et organisationnel, le FRIO financé par l’Agence Française de développement (AFD) et la Fondation de France. Un premier dispositif permet aux ONG de financer, pendant plusieurs mois, une réflexion stratégique ou une transformation portant notamment sur leur gouvernance, leur modèle économique, leurs ressources humaines, leurs partenariats ou leur organisation interne. Face à l’aggravation de la crise, un second dispositif permet aux structures les plus fragilisées de mobiliser plus rapidement des expertises juridiques, sociales, financières, RH ou organisationnelles. Il répond à des difficultés immédiates, mais doit également aider les associations à préserver leur mission, leurs compétences et leur capacité future à agir.

ONG Lab et le FRIO relèvent ainsi d’une même ambition : ne pas seulement accompagner les conséquences de la crise, mais permettre aux ONG d’en comprendre les dimensions systémiques, d’anticiper leurs transformations et de construire des réponses durables. Cet accompagnement ne remplacera évidemment pas les financements publics ni la responsabilité des États. Il donne néanmoins aux organisations les moyens de ne pas subir isolément les bouleversements en cours.

 

Localiser et coopérer sans transférer les risques

 

Francis Charhon — La localisation apparaît comme une évolution importante. Comment se traduit-elle concrètement sur le terrain ?

Stanislas Bonnet — La plupart des ONG travaillent depuis longtemps avec des acteurs locaux. L’enjeu consiste aujourd’hui à aller plus loin dans le partage du pouvoir de décision, des responsabilités et des moyens.

Mais cette évolution demande du temps. Il faut construire une relation de confiance, définir ensemble les objectifs, adapter les outils et accepter que les solutions ne soient pas identiques d’un territoire à l’autre. La localisation ne peut pas se réduire à confier rapidement la mise en œuvre d’un projet déjà conçu ailleurs. Les pratiques de certains bailleurs entrent parfois en contradiction avec cet objectif. Lorsqu’il faut répondre à un appel à projets en quelques jours, engager des volumes financiers importants et réaliser l’action en quelques mois, il devient très difficile de construire sérieusement avec des partenaires locaux. La localisation est alors affichée comme un principe, sans que les conditions nécessaires à sa réussite soient réunies. Les organisations locales risquent également d’être les premières touchées par les coupes budgétaires. Elles disposent généralement de moins de réserves pour absorber une interruption de financement. Il faut donc veiller à ce que la localisation ne devienne pas un simple transfert des responsabilités et des risques vers les acteurs les plus fragiles.

 

Mutualiser sans masquer la crise économique

Francis Charhon — Les coopérations et les mutualisations entre ONG peuvent-elles constituer une réponse ?

Olivier Bruyeron — Les ONG doivent certainement renforcer leurs coopérations. Elles peuvent partager certaines compétences, des moyens logistiques, des fonctions support ou construire des consortiums. Elles peuvent également mieux capitaliser leurs expériences et éviter que chaque organisation développe isolément les mêmes outils. Ces collaborations supposent toutefois de la confiance. Il faut distinguer ce qui peut être partagé de ce qui relève de l’identité, de la gouvernance et de la responsabilité propre à chaque association. Les mutualisations ne doivent pas non plus être pensées uniquement comme un moyen de réduire les coûts. Elles peuvent améliorer la qualité des interventions, renforcer la complémentarité entre les acteurs et permettre de développer des réponses plus cohérentes.

Stanislas Bonnet — Il existe effectivement des marges de coopération très concrètes entre organisations présentes sur les mêmes territoires. Nous devons les explorer davantage.

Mais il faut rester lucide : la mutualisation ne réglera pas le problème économique des associations. Beaucoup d’ONG ont déjà réduit leurs dépenses et fonctionnent avec des structures très resserrées. Quelques économies supplémentaires ne pourront pas compenser l’ampleur de la baisse des financements publics. La transformation des organisations est nécessaire, mais elle ne doit pas servir à laisser croire que les ONG pourraient absorber indéfiniment le désengagement des bailleurs par de simples gains d’efficience.

 

L’efficience concerne aussi les bailleurs

Francis Charhon — Cette recherche d’efficience ne doit-elle pas également concerner les bailleurs ?

Olivier Bruyeron — Les bailleurs doivent prendre leur part dans cette transformation. Les ONG sont soumises à une accumulation de procédures, d’audits et de contrôles, parfois différents pour un même programme. Certaines exigences répondent à des préoccupations parfaitement légitimes. Mais leur superposition mobilise des moyens humains et financiers considérables. Simplifier et harmoniser les procédures permettrait de consacrer davantage de ressources aux actions et à l’accompagnement des partenaires. On ne peut pas demander aux associations d’être plus agiles tout en maintenant des cadres de financement extrêmement lourds, fragmentés et souvent peu adaptés aux réalités du terrain.

La question de l’efficience ne peut donc pas être posée uniquement aux opérateurs. Elle doit porter sur l’ensemble de la chaîne de financement et sur la manière dont les différents acteurs construisent, contrôlent et évaluent les programmes.

 

Reconquérir l’opinion et porter un plaidoyer mondial

 

Francis Charhon — Les ONG doivent-elles également faire évoluer leur manière de s’adresser à l’opinion publique ?

Olivier Bruyeron — Oui. Les ONG ont beaucoup communiqué sur les crises et les besoins, mais elles n’ont peut-être pas toujours suffisamment montré les résultats obtenus. À force de présenter l’ampleur des difficultés, nous pouvons donner l’impression que rien ne change et que l’aide serait inefficace. Or des progrès considérables ont été accomplis dans la santé, l’éducation, la réduction de la mortalité infantile ou l’accès aux services essentiels. Il faut mieux raconter ces avancées, expliquer comment elles ont été obtenues et montrer ce qui risque d’être perdu si les financements disparaissent. C’est le sens de la campagne « Le fil de notre avenir », lancée par Coordination SUD avec près de 200 organisations et une vingtaine de régies publicitaires. Nous voulons replacer la solidarité internationale dans le débat public et rappeler qu’elle n’est ni périphérique ni déconnectée des préoccupations quotidiennes. Notre société repose elle-même sur des mécanismes de solidarité : la santé, les retraites, la protection sociale ou l’action associative. La solidarité constitue l’un des fondements du vivre-ensemble en France. Dans un monde interdépendant, elle doit également pouvoir s’exprimer à l’échelle internationale.

Cette mobilisation rejoint d’autres campagnes du secteur associatif, comme « Ça ne tient plus », portée par le Mouvement associatif. Les associations ne sont pas de simples opérateurs chargés de mettre en œuvre des dispositifs. Elles produisent du lien social, mobilisent les citoyens, font émerger des besoins et contribuent au débat démocratique.

 

Mieux rendre compte des effets de l’action

Francis Charhon — Stanislas Bonnet, comment mieux montrer la réalité et les effets de l’action humanitaire ?

Stanislas Bonnet — Les ONG doivent mieux expliquer non seulement ce qu’elles font, mais aussi ce que leurs actions permettent dans la durée. Sur le terrain, nous rencontrons des populations confrontées à des situations très graves, mais nous voyons également des services reconstruits, des organisations locales se renforcer et des communautés retrouver des capacités d’action. Il faut rendre compte des drames sans enfermer les personnes dans une image de victimes passives. Elles sont aussi des acteurs qui s’organisent, prennent des décisions et construisent des solutions. Le rôle des ONG consiste à les accompagner, non à parler à leur place. Cette réalité pratique permet aussi de comprendre ce que signifie une coupe budgétaire. Elle ne se traduit pas seulement par une ligne supprimée dans un budget : elle peut interrompre une dynamique locale, fragiliser un partenaire ou empêcher la poursuite d’un service devenu essentiel.

 

Du plaidoyer national aux réseaux internationaux

Francis Charhon — Comment porter ce plaidoyer au-delà du cadre français ?

Olivier Bruyeron — Le plaidoyer doit être articulé à toutes les échelles. Au niveau national, Coordination SUD représente les ONG françaises et dialogue avec les pouvoirs publics. Mais les principales décisions concernant l’avenir de la coopération sont également européennes et internationales.

Au niveau européen, CONCORD rassemble des réseaux et des plateformes représentant environ 2 600 ONG. Son rôle sera particulièrement important dans les négociations sur le futur cadre financier pluriannuel de l’Union européenne à partir de 2028. Nous devons défendre des financements lisibles, prévisibles et réellement destinés à la coopération internationale. CONCORD travaille aussi sur les orientations de Global Europe et de Global Gateway. Ces politiques peuvent mobiliser des moyens importants, mais les organisations de la société civile doivent pouvoir peser face aux États et aux acteurs économiques, afin que les objectifs de développement et de lutte contre les inégalités ne deviennent pas secondaires.

Pour l’action humanitaire, VOICE entretient un dialogue étroit avec la direction générale ECHO de la Commission européenne. Ce réseau permet aux ONG de faire remonter les contraintes rencontrées sur le terrain et de défendre un cadre respectueux des principes humanitaires.

Les organisations de la société civile à l’échelle mondiale sont représentées par le FORUS Il intervient dans différents espaces internationaux et participe notamment au dialogue avec Finance in Common, la coalition des banques publiques de développement. L’enjeu est de faire reconnaître la place des sociétés civiles et de défendre une conception de l’impact qui ne soit pas uniquement financière.

Ces réseaux sont essentiels. Aucun acteur national ne peut, à lui seul, répondre à une transformation aussi profonde de la coopération internationale. Il faut relier le plaidoyer local, national, européen et mondial, tout en restant ancré dans la réalité vécue par les organisations et leurs partenaires.

 

Défendre une politique de coopération et de solidarité à part entière

 

Francis Charhon — Quel message souhaitez-vous porter dans cette période ?

Stanislas Bonnet — Les ONG doivent continuer à évoluer, à renforcer leurs partenariats et à mieux coopérer. Mais elles ne pourront pas compenser seules le retrait des États. L’expérience du terrain rappelle une réalité simple : lorsqu’une crise se prolonge, les besoins ne diminuent pas parce que les financements s’arrêtent. Les organisations doivent alors prendre des décisions difficiles avec leurs équipes et leurs partenaires, face à des populations confrontées à des situations parfois dramatiques. Nous devons témoigner de cette réalité avec sobriété, mais aussi montrer que l’action produit des résultats et que les acteurs locaux disposent de capacités considérables. La solidarité ne consiste pas seulement à apporter une aide, elle permet de maintenir des liens, de préserver des services essentiels et d’accompagner des sociétés confrontées à des crises profondes.

Olivier Bruyeron — La crise actuelle est financière, politique et systémique. Elle oblige les ONG à interroger leurs modèles, mais elle doit également conduire les États et les bailleurs à réexaminer leurs responsabilités.

Défendre la solidarité internationale, ce n’est pas défendre les ONG pour elles-mêmes. C’est défendre la capacité des sociétés à coopérer et à construire des réponses communes face à des défis qui dépassent les frontières. Les organisations de la société civile jouent un rôle essentiel dans cette coopération : elles relient les acteurs, identifient les besoins, construisent des solutions avec les partenaires locaux et entretiennent des relations durables entre les sociétés. Les fragiliser aujourd’hui, c’est réduire notre capacité collective à répondre aux crises de demain et aux grands défis actuels, comme le changement climatique. La transformation des ONG est indispensable, mais elle ne peut se substituer à une volonté politique. La solidarité demeure une responsabilité et une condition du vivre-ensemble, en France comme à l’échelle internationale.

 

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