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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 10 février 2026 - 17:00 - Mise à jour le 10 février 2026 - 17:00
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Une campagne pour révéler la fierté de l’engagement associatif

Les associations ne sont pas un décor de la vie sociale : elles en sont l’ossature. Elles portent l’engagement, la solidarité, la capacité à faire société autrement. Cet entretien croise les regards d’acteurs majeurs de la société civile pour éclairer les enjeux, les responsabilités, la fierté de l’engagement. Ils mettent en avant les leviers d’une mobilisation collective à venir pour faire reconnaître par nos concitoyens l’actions de tous ceux qui font vivre la vie associative sans parfois s’en rendre compte.

Une campagne pour révéler la fierté de l’engagement associatif - Chroniques Philanthropiques
Une campagne pour révéler la fierté de l’engagement associatif - Chroniques Philanthropiques

 

Nous recevons aujourd’hui trois voix qui, chacune à leur manière, incarnent une part essentielle de la société civile organisée. Laurence Lepetit, directrice générale de France générosités, représente les associations et des fondations qui font appel à la générosité du public. Michael Huet, directeur du Mouvement associatif, fédère près de 700 000 associations sur l’ensemble du territoire soit plus de la moitié des associations existantes. Axelle Davezac, directrice générale de la Fondation de France, s’exprime au nom des fondations et des fonds engagés aux côtés des acteurs de terrain.

Tous trois participent au lancement au mois de mai d’une campagne nationale associant associations et fondations. Une campagne qui est une invitation à regarder autrement la vie associative.

 

Un secteur essentiel, fragilisé mais indispensable

 

  • Vous lancez une campagne de communication dans un moment paradoxal. Les associations sont partout dans la vie quotidienne des Français et pourtant elles semblent aujourd’hui plus fragilisées, plus exposées, parfois même plus contestées. Avant d’entrer dans la campagne elle-même, Michael, pouvez-vous revenir sur la nature des difficultés que traverse aujourd’hui le secteur associatif ?

 

Michael Huet : Les difficultés sont très réelles et elles se cumulent. Il y a d’abord le sujet financier très concret : la baisse ou l’instabilité des financements publics, la fragilisation des modèles économiques, la difficulté à maintenir les missions dans la durée sans user les équipes ni épuiser les bénévoles. C’est une réalité quotidienne pour un très grand nombre d’associations, quels que soient leur taille ou leur champ d’action avec des défaillances croissantes. Notre problème est la préservation du système non lucratif. Mais ces difficultés ne sont pas uniquement conjoncturelles. Elles s’inscrivent dans un mouvement plus profond, plus silencieux, qui touche aux libertés associatives et plus largement à l’espace civique. C’est la capacité des associations à agir librement, à s’exprimer, à interpeller, à expérimenter qui se trouve progressivement contrainte. Ce phénomène est rarement frontal, rarement spectaculaire, mais il est bien réel. C’est à partir de ce constat que le mouvement associatif et ses partenaires dont France générosités ont engagé un travail plus large sur les mesures de sauvegarde des libertés associatives, mobilisant à la fois le plaidoyer, l’organisation collective du secteur et la communication.

 

  • Ce que vous décrivez est lourd, presque structurel. Et pourtant, la campagne que vous lancez ne se présente pas comme une campagne d’alerte ou de dénonciation. Pourquoi ce choix ?

 

MH : Parce que ces sujets, aussi essentiels soient-ils, restent difficiles à rendre perceptibles pour le grand public. La notion d’espace civique, de libertés associatives, fait immédiatement sens pour les acteurs du secteur mais beaucoup moins pour les citoyens dans leur quotidien. Nous avons donc fait un choix stratégique : plutôt que de parler directement de ce qui est menacé, nous avons décidé de rendre visible ce qui est indispensable à notre vie sociale. Montrer la vie associative telle qu’elle est réellement : concrète, familière, enracinée dans le quotidien. L’idée n’est pas de nier les difficultés, mais de créer les conditions pour qu’elles deviennent compréhensibles, parce que chacun aura d’abord pris conscience de ce qui est en jeu.

 

Quand l’espace civique se fragilise

 

  • Laurence, France générosités est souvent identifiée à la générosité du public, à la collecte. Or ici, on sent un déplacement très net : on parle moins de ressources que de cadre, moins de financement que de reconnaissance et d’espace civique. Pourquoi ce déplacement vous a-t-il paru nécessaire ?

 

Laurence Lepetit : Parce que nous sommes arrivés à un moment où la question n’est plus seulement « comment » les organisations d’intérêt général financent leurs actions, mais « si » elles peuvent encore les mener dans un cadre serein, lisible et légitime. France générosités représente des associations et des fondations qui font appel à la générosité du public, mais qui sont avant tout des acteurs de la société civile, profondément enracinés dans le quotidien des Français.

Défendre ces organisations, ce n’est pas uniquement défendre leurs ressources. C’est défendre leur capacité à agir dans l’espace public, à porter des causes, à expérimenter, à interpeller, parfois à déranger. Or cet espace se resserre. Ce constat est aujourd’hui objectivé par les travaux du CIVICUS Monitor. La France est désormais classée parmi les pays où l’espace civique est qualifié d’« obstrué ».  Pour un pays dont l’ADN associatif repose sur la loi de 1901, c’est un signal fort — et un avertissement. Car si la situation est préoccupante aujourd’hui, c’est demain que se jouera la capacité de la société civile à résister à une restriction encore plus profonde de ses libertés.

Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que cette restriction ne se fait pas de manière brutale ou spectaculaire. Elle est diffuse, progressive, presque invisible : complexification administrative, discours de stigmatisation, remise en cause de la légitimité même de certaines causes. Pris séparément, ces éléments peuvent sembler secondaires ; ensemble, ils fragilisent la projection, l’envie d’agir, la capacité à se projeter dans la durée.

C’est pour cela que cette la campagne est nécessaire. Nous ne pouvions pas nous contenter de parler de moyens sans parler du cadre. Sans cadre protecteur, sans reconnaissance, sans espace civique vivant, il n’y a pas d’action d’intérêt général possible, quels que soient les financements.

 

Changer de regard : rendre visible ce qui normalement va de soi

 

  • On aurait pu imaginer, face à ce constat, une campagne très offensive, presque défensive.

 

LL : Justement, nous avons fait le choix inverse. Répondre à la stigmatisation par le contre-discours enferme le secteur dans une posture de justification permanente. Nous avons préféré reprendre la main sur le récit collectif. Les associations accompagnent chaque jours les Français : à l’école, dans le sport, la culture, l’aide aux proches, la solidarité locale... Elles structurent une grande partie de la vie sociale, mais restent souvent invisibles car ressenties comme des services plutôt que le résultat d’une multitude d’engagements pour les faire exister et agir. La reconnaissance existe, mais elle est silencieuse, diffuse. Notre responsabilité est de transformer cette reconnaissance implicite en prise de conscience explicite.

MH : C’est aussi une manière de sortir d’un paradoxe ancien. Les associations bénéficient d’un niveau de confiance très élevé dans l’opinion publique, mais elles restent étonnamment absentes du débat public. Ce silence n’est pas neutre : il isole, il fatigue, il affaiblit. Faire émerger un récit commun, positif, partagé, ce n’est pas cosmétique c’est une condition pour redonner du souffle collectif et permettre, ensuite, d’aborder des enjeux plus politiques.

 

Les fondations au cœur du modèle social

 

  • Axelle, du point de vue des fondations, pourquoi cette prise de conscience collective est-elle aujourd’hui si décisive ? Est-ce simplement une question de solidarité avec le secteur associatif ou quelque chose de plus profond ?

 

Axelle Davezac : De manière évidente, il s’agit d’une question de fond, et de la structure même du secteur. On a longtemps séparé associations et fondations, notamment parce que le secteur des fondations est bien plus récent en France. Nous restons, malgré tout, le pays de la loi de 1901 et cette histoire a façonné notre représentation de l’intérêt général. Mais avec le temps, avec la maturation progressive du secteur des fondations, cette séparation a perdu beaucoup de son sens. Du point de vue des donateurs et des mécènes, qu’ils soient particuliers ou entreprises, la réalité est assez simple, presque mécanique : sans associations, il n’y a pas d’action d’intérêt général privée. Les fondations n’agissent jamais seules. Elles s’appuient ou collaborent avec des associations qui sont sur le terrain, qui portent les projets, qui sont au contact direct des réalités sociales. Un secteur associatif fragilisé, c’est donc mécaniquement un secteur des fondations fragilisé.

Mais au-delà de cette logique fonctionnelle, il y a une prise de conscience plus large, politique au sens originel du terme. Pendant longtemps, les fondations se sont majoritairement concentrées sur des projets, des causes, des champs d’intervention. Dans ce secteur en maturation, c’était logique mais c’est aujourd’hui devenu insuffisant, il ne suffit plus de soutenir des actions : il faut aussi se préoccuper de l’écosystème dans lequel ces actions prennent place, de l’état général du secteur associatif et de l’espace dans lequel il peut exister, s’exprimer, expérimenter.

 

  • Autrement dit, les fondations ne peuvent plus se contenter d’un rôle de « financeur » de projets ; elles doivent aussi s’engager sur le cadre dans lequel ces projets existent ?

 

AD : Exactement. Ne pas se préoccuper aujourd’hui des difficultés du secteur associatif, ce serait, de manière très pragmatique et indépendamment de toute réflexion sur l’intérêt général, se tirer une balle dans le pied.. Il n’y aura tout simplement plus d’associations demain si le secteur dans son ensemble n’est pas soutenu. Mais il y a surtout un niveau de lecture plus fondamental. Quand on s’engage pour l’intérêt général, que ce soit à travers une association ou une fondation, on affirme une idée essentielle : au-delà de l’action des pouvoirs publics, notre société a besoin d’un engagement privé, individuel et collectif.  Les associations et les fondations ne font pas la même chose que l’État. Elles ne se substituent pas à lui. Elles vont là où il ne va pas toujours, elles prennent des risques, elles expérimentent, elles innovent à petite échelle. C’est cette capacité d’initiative, de proximité, de souplesse qui fait leur valeur ajoutée, et qui explique aussi la raison pour laquelle elles sont indispensables à la vitalité démocratique.

 

  • Vous parlez presque d’un choix de société.

 

AD : Oui, très clairement.

Une société ne tient pas uniquement sur l’action publique et l’entreprise privée. Si l’on se contente de ce face-à-face, il manque quelque chose d’essentiel : le lien, la cohésion, la capacité à construire ensemble un projet de société autrement que par la norme ou par le marché. Le secteur associatif et le secteur des fondations constituent ce troisième pilier, souvent discret, rarement mis en avant, mais absolument essentiel. Ces acteurs permettent l’engagement citoyen organisé, la participation, la capacité pour chacune et chacun de prendre part à l’intérêt général, à son échelle.

C’est aussi pour cela que cette campagne est importante. Elle ne se contente pas de rendre visible un secteur. Elle redonne de la dignité, de la reconnaissance et de la fierté, à un engagement souvent silencieux, parfois invisible, mais fondamental pour la cohésion sociale et démocratique.

 

Fierté et engagement, au cœur du pacte social

 

  • On sent bien, à vous écouter, que cette campagne ne vise pas seulement à rendre visible le monde associatif, mais aussi à transformer le regard que l’on porte sur l’engagement. Le mot de fierté revient souvent dans vos propos. Pourquoi est-il si central ?

 

LL : Parce que la fierté est un levier extrêmement puissant, et peut-être insuffisamment mobilisé jusqu’ici. Le Français est souvent décrit comme pessimiste, inquiet pour l’avenir, défiant à l’égard des institutions. Mais dans le même temps, il est profondément attaché à ce qui fait société : la solidarité, la fraternité, l’engagement de proximité. Le monde associatif est au cœur de cela, il est une richesse nationale. La loi de 1901 est une spécificité française, un héritage collectif, presque un patrimoine immatériel. Pourtant, cette richesse est vécue, pratiquée, mais rarement nommée avec fierté. Ce que nous voulons avec cette campagne, c’est faire émerger une fierté collective autour de l’engagement associatif. Dire que ce tissu dense, vivant, présent partout sur le territoire, est quelque chose dont nous pouvons être fiers, non par autosatisfaction, mais parce que cela dit quelque chose de notre capacité à faire société, à nous organiser, à agir ensemble. La fierté n’est pas un sentiment abstrait. Elle donne envie d’en être, de s’engager, de soutenir, de transmettre. Quand on est fier de ce que l’on fait, de ce à quoi on appartient, on s’y engage davantage, on le défend plus naturellement. Et au fond, cette campagne porte un message très simple : le monde associatif n’est pas un monde à part. Il est notre monde. Le reconnaître, le rendre visible, en faire une fierté partagée, c’est déjà une forme d’engagement.

 

Une campagne nationale, participative et incarnée

 

  • Comment voyez-vous le déroulement de cette campagne ?

 

LL : C'est une campagne qui est copilotée par le Mouvement associatif et France Générosités. Mais ce n'est pas une campagne de marque du Mouvement associatif ni de France Générosités, c'est une campagne sectorielle, c'est une campagne qui est incarnée  par toutes les associations et les fondations, celles et ceux qui s’y engagent et les soutiennent. ... Il y a de la place pour tout le monde ! La première étape sera une phase de révélation, avec le lancement d’un hymne et d’un clip. Nous voulons un objet émotionnel, fédérateur, transgénérationnel, capable de parler immédiatement au plus grand nombre. Cette chanson est pensée comme une signature sonore du monde associatif, un marqueur commun. À partir de là, la campagne va se déployer largement sur les réseaux sociaux, avec un défi volontairement très simple, inspiré de mécaniques populaires comme l’Ice Bucket Challenge. L’idée est que chaque organisation, chaque bénévole, chaque citoyen puisse s’en emparer facilement, sans codes militants, sans complexité. On remercie, on célèbre, on montre qu’on fait partie de ce monde associatif, à travers un geste, un battement, un rythme commun. La campagne s’inscrit dans une temporalité longue. Après la phase de lancement et de mobilisation en ligne, il y aura par exemple un temps de célébration des 125 ans de la loi de 1901 avec des événements sur l’ensemble du territoire

MH : Ce qui est important, c’est aussi la logique de cercles. On part des organisations, bien sûr, mais très vite l’objectif est d’embarquer les bénévoles, les salariés, les sympathisants, puis au-delà leurs proches, leurs communautés. C’est cette diffusion organique qui peut donner de l’ampleur à la campagne. On ne cherche pas à produire un message descendant, mais à permettre à chacun de s’approprier le récit, de dire : moi aussi, j’en fais partie. C’est ainsi que l’on peut passer d’une évidence silencieuse à un récit collectif partagé.

 

Pour suivre la campagne et s’y engager, inscrivez-vous sur Campagne « La France qui (se) bat ». 

 

 

Propos recueillis par Francis Charhon

 

 

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