« Les humoristes posent souvent des problèmes car ce qu'on dit, tu ne voulais pas l'entendre » – Certe Mathurin
« Faire des enfants forts plutôt que réparer des adultes cassés » : telle est la boussole de Certe Mathurin, humoriste protéiforme qui délaisse les postures habituelles du stand-up pour investir le réel. Entretien avec un militant du « vivre-ensemble », sur scène comme dans le monde, boulimique de l'engagement associatif comme de la puissance fédératrice de la fête.
Pourquoi les écolos peinent à convaincre ? Quel impact ont des cours d’échecs dans les quartiers ? Comment faire se parler les riches et les pauvres ? Autant de matière pour nourrir l’action citoyenne, comme de bonnes blagues. C’est en tout cas ce lien que fait l’humoriste Certe Mathurin, pour qui la rencontre et l’humour viennent bousculer les inégalités et les préjugés.
« Humoriste, slameur, écrivain et producteur hyperactif », lit-on à propos de celui qui ouvrait dès 2012 un bar-restaurant à deux pas du Jamel Comedy Club, avant de créer sa propre scène ouverte. Le tout, en multipliant ses engagements dans de multiples associations.
Car au-delà du stand-up, qu’il pratique depuis plus de dix ans, ce Parisien d’origine haïtienne est aussi un boulimique de bénévolat citoyen. Pour « faire en sorte que les enfants de demain soient mieux que les adultes d'aujourd'hui ». On l’a rencontré cet été en marge de l’engagé festival normand Biches, dont il est l’un des fidèles.
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On te définit parfois comme « humoriste, slameur, écrivain et producteur ». Comment te présentes-tu aujourd'hui ?
Certe Mathurin : Beaucoup se définissent par leurs actions, mais l’être humain est plus complexe que ça. Je fais de la scène, je suis également producteur, auteur, et plein d’autres choses différentes. Le point commun est toujours le bien vivre ensemble.
Et le fil rouge de mon engagement, c'est l'enfance. Car il faut faire des enfants forts pour ne pas avoir à réparer des adultes cassés. Et que le monde ira mieux si les enfants de demain sont meilleurs que les adultes d'aujourd'hui.
Mon métier d'humoriste, c'est de faire de la sociologie positive, de voir le monde comme il est et de rendre les choses drôles. Je suis très lucide, le monde est plein d'injustices, d'inégalités. Mais l'humour et l'amour sont deux choses universelles. L'être humain aime rire, et peut aimer. Ce sont les choses les plus agréables qui soient. Quand tu rigoles, tu n'es pas envieux, tu communies le temps d’un moment.
L’humour permet de connecter des gens
qui ne se parlent pas »
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Tu consacres énormément de temps au milieu associatif. Que cherches-tu à provoquer, concrètement, à travers ces projets ?
Je préside un club d’échecs depuis 10 ans. J'ai appris les échecs aux enfants en banlieue, aux prisonniers, on une cinquantaine de clubs en Haïti. Pour moi, petit gars de banlieue, Haïtien d'origine, les échecs m'ont aidé à avoir confiance en moi, et donc d’avoir moins peur des autres. Si le/la prochain·e champion·ne du monde est Haïtien ou Haïtienne, ce sera hyper stylé pour ce pays qui a l’une des plus mauvaises images au monde.
Je suis vice-président du CA de Citizen Corps, une asso qui a notamment un projet pour la jeunesse et la mixité sociale à Marseille, le Grand Bain. On a créé un jumelage entre deux classes – une pauvre des quartiers Nord, et une riche des quartiers Sud – pour qu’elles se parlent toute l'année. Aujourd'hui, on a 1 500 élèves, avec un vrai suivi par un docteur en sociologie. Les profs sont trop contents.
On s’est rendus compte que l’apprentissage du racisme ne vient pas des enfants, qui jouent entre eux, mais des parents, qui ne se parlent pas. Notre objectif est maintenant de former les bénévoles pour connecter les parents. Dans ce pays polarisé, nos petites batailles, c'est le vivre ensemble. Et quand tu es collectif, tu es écolo, car tu te rends compte que tes actions font du mal à d'autres. Or, l’humour permet de connecter des gens qui ne se parlent pas.
Je pense que l’engagement est quelque chose d’égoïste :
si je ne suis pas accompli, je ne serai pas un bon père »
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D'où te vient cet engagement ?
J'ai commencé à 16 ans, avec une première asso de jeux pour les personnes qui vivaient autour de moi. Ensuite, j'ai récolté des fonds et organisé des concerts pour Haïti. Je me suis rendu compte que l'événement, un festival, une soirée, crée l'expérience, le lien humain. C'est un souvenir quand tu le fais bien, avec par exemple une cuisine tenue par des petits jeunes au lieu de sous-traiter. Et tout le monde est content d'être là.
Après, je pense que l’engagement est au fond quelque chose d’égoïste. Je ne crois pas en l’altruisme pur. Moi, je fais autant de choses parce que sinon, ça me fait mal au cœur. Et j’ai envie d’avoir le moins mal au cœur possible et d’être heureux. Et si je ne suis pas accompli, je ne serai pas un bon père.
Et puis, il faut essayer. On ne peut pas s’en vouloir si on y a mis les moyens. Au moins, si ça ne fonctionne pas, on a la paix de l'esprit.
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Comment transformes-tu des sujets aussi sérieux que l'écologie, le racisme ou la politique en matériaux pour ton humour ?
L’humour simplifie ce qui est complexe. Alors mon job est de trouver un point de départ évident pour ouvrir le cerveau des gens et y mettre des blagues. La prémisse est la plus importante. C'est comme la première note en musique, elle doit t’accrocher. Moi, mon hook est toujours sociétal.
Par exemple, je pose la question : « Pourquoi tout le monde s'en bat les couilles de l’écologie ? » Le public, ça l’accroche, parce que c'est vrai, et qu’ils se disent : « mais il va répondre à cette question ! » Ensuite, j’apporte une vraie réponse. La première, les écolos, sont boring. Et deux, le cerveau humain n’aime pas les gentils, car contrairement aux méchants, ils sont rarement charismatiques. Le public se dit « OK, il a pas tort ». Il y a des blagues mais c'est intéressant. Je construis mon humour comme ça.
Les politiques ont besoin des idées et de l’action
du monde associatif »
La base de l'humour, c'est la surprise, à la limite du moral et de l'immoral, du légal et de l’illégal. C'est pour ça que les humoristes posent souvent des problèmes. Ce qu'on dit, tu ne voulais pas l'entendre. Mais moi je vais te le dire en fait.
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Comment vois-tu la suite de ton engagement ?
Par l'associatif et l'événementiel, continuer à faire en sorte que les gens se rencontrent pour être moins égoïstes, moins polarisés, que ce monde aille un peu mieux.
Je suis désormais vice-président de l'association Haïti Futur, qui travaille depuis 35 ans sur l'éducation en Haïti. On gère 500 écoles, c’est plus que l'éducation nationale haïtienne. On a créé des modules scolaires, on forme les professeurs. J’y retrouve tout mon engagement, ma cohérence. Je suis très fier qu'on me l'ait proposé.
Je suis aussi directeur artistique du Cotonou Comedy Festival, au Bénin. Il y a des connexions historiques entre Haïti et Bénin, avec des discussions pour, peut-être, d’ici plusieurs décennies, fusionner ces deux pays. Je reprends des études de sociologie à La Sorbonne, pour mieux comprendre les enjeux globaux.
Tout cela va m’enrichir humainement, et enrichir mon humour, qui sera peut-être davantage autour de la géopolitique et de notre fonctionnement sociétal. Avec l'associatif comme base. Car les politiques ne restent que 5 ou 6 ans, ils ont besoin des idées et de l’action du monde associatif.
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Entretien réalisé par Pioche! Magazine, en partenariat avec Diffuz, by Macif.