Yael Naïm : « Utiliser ma musique dans un contexte engagé, c'est très puissant ; et je me sens un tout petit peu utile »
Profondément bouleversée par la tragédie qui touche le Proche-Orient, la musicienne franco-israélienne Yael Naïm a choisi de guérir sa paralysie devant le drame par un engagement citoyen redoublé. L'artiste aux trois Victoires de la musique s'engage désormais auprès de mouvements pour la paix et pour le droit des femmes dans le monde en proposant son temps, sa notoriété et sa musique afin d’amplifier leurs actions. Et de retrouver cette puissance d’être soi-même, autant que possible, qu’elle fait résonner dans son nouvel album « Solaire ». - Un article à lire sur Diffuz, Carenews et Pioche!, dans la série d’entretiens : « Bénévolat et engagement, quand les artistes donnent de la voix ».
Au lendemain du 7-Octobre, le téléphone de Yael Naïm ne cesse de sonner. Radios et télés veulent un mot sur le drame. Mais l’artiste aux trois Victoires de la musique, élue l'une des 100 Femmes de la Culture en 2025, répond qu’elle ne peut pas ; et raccroche, comme paralysée. « Pendant des années, j'avais envie de fuir ce conflit, ce trou noir qui pouvait tout avaler » raconte aujourd’hui celle qui a émigré depuis la France en Israël à 4 ans avant de revenir dans l’Hexagone à 21 ans, pour la musique. « Mais après ce jour-là, j’étais dans l'incapacité de continuer à fuir tout en restant sincère. »
Affronter la tragédie, le doute, l’immobilisme. Et aller chercher, une nouvelle fois, cette énergie pour agir en étant le plus soi-même. Déjà très engagée pour les causes environnementales, Yael Naïm s’implique désormais au sein de plusieurs mouvements, comme la Fondation des femmes ou Les Guerrières de la paix. L’autrice du hit mondial « New Soul » leur propose sa notoriété, sa musique et son réseau pour amplifier les messages de ces mouvements de femmes. Des endroits d’action où « une autre sensibilité peut s'exprimer librement ».
Voilà Yael Naïm « solaire » à nouveau, titre de son dernier album. Et forte de cette « puissance » intime, alimentée lors des campagnes de sensibilisation, des concerts de soutien, ou des rassemblements d’activistes pour la paix du monde entier qu’elle rejoint « pour [s]’instruire, participer et écouter ». Jusqu’en Cisjordanie, où elle a filmé des activistes pour le clip de « Rabbit Roll ». Un morceau dont les paroles font : « je te détestais car ils m’ont dit de le faire/ tu me détestais car ils t’ont façonné pour ». Rencontre.
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Est-ce plus important encore, lorsque l’on est artiste, de s’outiller et d’apprendre auprès des personnes concernées avant de prendre la parole ?
Ces sujets sont si graves. On ne peut pas se permettre d'être superficiel. Je ne me sentirais pas à l’aise de simplement reposter des choses sans aller au fond. J'ai été élevée dans ce conflit. Je l'ai subi enfant, puis tiraillée entre des ami·es venu·es de partout, Liban, Iran, Palestine, Israël, au milieu de quelque chose d’atroce dans lequel tu n’as pas choisi d'être. Mais quand tu viens de ces régions-là, tu es forcé à te préoccuper d'un conflit que tu n'as pas créé.
Pendant des années, j'avais envie de fuir ce conflit. Je suis venue en France, j'ai créé ma vie loin de tout ça. J'avais l'impression que c'était un trou noir qui allait tout avaler. Mais avec le 7-Octobre, j’étais comme paralysée, coincée, avec l'incapacité de continuer à fuir tout en restant sincère. Je n’arrivais pas à répondre aux journalistes qui voulaient me questionner. Au bout d’un an, j’ai compris que je ne pouvais plus être passivement activiste pour la paix.
Lorsque l'on retrouve notre humanité commune, on n'a plus envie de se tuer, on n'a plus peur de l’autre »
Je me suis retrouvée presque dans l'obligation de mettre les deux mains dedans, et de devenir activiste pour quelque chose. J’ai voulu rejoindre des personnes qui sont pour moi les plus légitimes pour en parler, qui ont vécu le pire, et ont quand même choisi de travailler dans le sens de la lumière et de l'espoir. C'est ce qui me convenait. Je respecte et je comprends les gens qui travaillent dans d'autres directions. Il y a aussi besoin de révolte, de colère. Tout a une place. Moi, j'ai choisi cette voie-là.
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Peut-on dire un mot de ces personnes ? Qui sont-elles ?
La personne que j'admire le plus, c'est Ali Abu Awwad, un Palestinien de Cisjordanie qui a participé à la Première intifada à 17 ans, et a fait 4 ans de prison en Israël avec sa mère pour avoir jeté des pierres. Il a découvert la non-violence en prison en faisant une grève de la faim pour retrouver sa mère, avec succès. Il a ouvert un centre de la non-violence et aujourd’hui, dans le milieu activiste, c’est une des figures qui donne beaucoup d'espoir comme futur leader.
C'est vraiment quelqu'un rempli d'amour. Il a perdu son frère et beaucoup de proches dans ce conflit. Voir Ali pour la première fois, c’est sentir pourquoi, parce qu'ils ont vécu le pire, les rescapés de l'Holocauste étaient les premiers à dire : « Never again ». Ils savent à quoi ressemble le pire. Des gens qui ont vraiment vécu la guerre dans leur chair, soit sombrent dans la haine et la colère, soit ressortent avec comme seule solution qu'il faut que ça s'arrête à tout prix.
Nava Hefetz, elle, est une femme rabbin de Jérusalem. Elle est membre des Guerrières de la paix, militante des droits humains en Israël et dans les territoires palestiniens depuis des décennies, et mène un projet de construction d’un hôpital à Gaza.
À Paris, je vous invite à faire connaissance avec Sababa, le goût de la paix. C’est un restaurant culturel palestinien-israélien, installé au Consulat Voltaire, créé par Radjaa Aboudagga, Palestinien de Gaza et Edgar Laloum, Israélien de Jérusalem, avec le soutien de l’association Nous Réconcilier. Ils y animent des cercles de parole ouverts à tous, des conférences avec des activistes pour la paix et la justice sociale, et des soirées culturelles où des personnes se rencontrent, s'écoutent et, de manière étonnamment efficace, créent des changements radicaux dans la manière dont chacun perçoit l’autre.
Au-delà des grands discours, lorsque l'on retrouve notre humanité commune, on n'a plus envie de se tuer, on n'a plus peur de l’autre. Seulement de se reconnaître et de construire ensemble. Je participe aussi à un groupe de parole qui mélange à part égale juifs et musulmans dans un safe space pour communiquer leurs histoires, leurs ressentis, sortir du conflit d'opinion et vraiment se rencontrer. La méthode est reconnue : rencontrer et entendre l’autre change nos perspectives et nos opinions. Ça fait fondre beaucoup de préjugés, et une non-humanité qu'on peut projeter sur ce qu'on appelle « les autres ».
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L’action citoyenne prend-elle de plus en plus de place dans votre vie, dans votre quotidien ?
Oui, et d’abord pour faire face à cette sensation d'impuissance qui traverse tout le monde devant des nouvelles continuellement horribles ces derniers temps. Je n'ai jamais aimé cette sensation, depuis que je suis enfant. Que faire face à ce sentiment d’impuissance devant des choses qui nous dépassent ?
Utiliser ma musique dans un contexte engagé réunit la vraie vie, l'art, et le contexte. C'est très, très fort. Et je me sens un tout petit peu utile. »
Au moment du COVID, j’ai réalisé que le malheur de quelqu'un à l'autre bout de la Terre finit par nous atteindre, et que nos actions vont aussi atteindre quelqu'un d'autre. Je ne pouvais plus continuer à vivre de manière hermétique. Ça a commencé par des groupes de parole sur le monde de demain, autour des questions d'écologie, du lien émotionnel manquant entre nos décisions, nos actions et leurs impacts.
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En quoi votre démarche artistique vous a conduite dans cette direction ?
Mon départ d’EMI est un bon exemple. J'étais dans le gros système, il fallait faire ceci ou cela pour obtenir des résultats. Les résultats ne venaient pas, j'étais malheureuse. Je suis partie pour retourner faire la musique que j'aime dans un endroit qui me fait du bien, chez moi, tant pis pour le résultat. C’était une petite action, mais je prenais de nouveau du plaisir. Et deux ans après, avec David [son conjoint, ndlr.], on enregistre l’album New Soul, et on se retrouve contre toute attente avec un succès mondial.
Cet exemple m'a montré qu’il est faux de croire que l'on est impuissant, qu’une petite action n’est rien. Pas si elle est faite avec sérénité, sincérité, même si on ne s’en rend pas compte tout de suite. Quand je fais des choses sans attendre un grand résultat, mais en prenant la décision de le faire parce que ça me fait du bien, je me retrouve entourée par des gens que j'aime, qui me donnent de l'espoir, que j'admire. C’est une goutte d’eau, ce n’est pas parfait, mais c’est gratifiant. Et je me sens bien.
C’est une discussion que j’ai avec les activistes. Beaucoup sont soumis·es au burn-out. Ils font face à des choses horribles, essaient de faire changer les choses. Ça avance, ça recule, c'est épuisant. Je crois que quand on fait les choses de cette manière-là, des résultats arrivent en conséquence. On ne s'aperçoit pas toujours que cette graine va devenir un arbre et une forêt. Mais si l’on arrose, elle le deviendra naturellement.
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La Fondation des femmes ou Les Guerrières pour la paix sont des mouvements de femmes. En quoi ce qu’il s’y passe est particulier ?
Dans un monde idéal, j'aimerais que tout le monde soit ensemble. Toutefois, on a toutes et tous des particularités de langage, de regard, de sensibilité. Dans un monde en majorité dirigé par des hommes, nous-mêmes, nous nous sommes faites à ces codes. Mais quand des femmes s'expriment, il y a la notion du doute, des “je pense que”, “mais peut-être”, et une place pour d'autres points de vue.
Lors de processus de négociations de paix, il y aurait davantage d'attention aux ressources, à la nourriture, l'éducation, aux questions vitales lorsque des femmes y participent, et pas seulement aux partages de terres et à l’armée. Le pragmatisme nous a amené à prendre des décisions destructrices, au final peu pragmatiques. Le pragmatisme, c'est aussi ne pas trop polluer, ne pas élever des générations d'enfants qui ont vu leur mère subir des violences.
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Ces endroits vous font du bien quand vous y êtes ? Que se passe-t-il en vous quand vous chantez au milieu de ces femmes pour cette cause-là ?
Oui, cela me fait du bien, complètement. Je sens qu'une autre sensibilité peut s'exprimer librement. Heureusement, il y a aussi des hommes. Mais c'est mené par des femmes, pour défendre des intérêts de femmes. Ce serait génial qu’il existe de grosses fondations menées par des hommes contre les violences faites aux femmes. Mais pour l'instant, il y a une place libre et ce sont les femmes qui l'occupent.
Les femmes et les enfants sont les premières victimes des crimes de guerres, des viols ou autres. On est face à beaucoup, beaucoup de violences. Ces associations-là agissent pour que celles-ci, à 98% commises par des hommes, cessent. La musique sert à exprimer ce que l'on vit, autant comme individu que comme collectif. Utiliser ma musique dans un contexte engagé est venu de manière naturelle. Parce que cela réunit la vraie vie, l'art, et le contexte. C'est très, très fort. Et je me sens un tout petit peu utile.
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Vous parlez parfois de la thérapie que vous avez suivie après le 7-Octobre. Voyez-vous aussi votre musique comme une mise en action pour guérir de l'inaction ? Y a-t-il de ça dans votre dernier album, Solaire ?
Oui, c'est vrai. D’habitude je parle de libération, mais effectivement, c'est aussi une guérison. Pour se libérer, il faut guérir ses endroits blessés, les choses non résolues. Ensuite, tu es libérée.
Pendant longtemps, dans ma famille ou professionnellement, on m’a dit « reste lumineuse, ne nous montre pas le reste ». Mais nous sommes fait·es des deux, et nous pouvons exprimer toute notre palette émotionnelle. Être solaire, ce n'est pas une qualité superficielle. C’est cette reconnaissance que l'on a une force intérieure, une capacité d'agir, libre. Et de créer sa propre vie avec des choses que personne n'a faites avant.
À quoi ressemblerait un collectif qui accueillerait notre complexité, nos particularités, qui s'enrichirait de nos milliards de manières de penser »
Parce que l'on est unique. On réécrit notre histoire tous les jours, on choisit. Cet album, c'est une forme de libération de ma parole sur des sujets que je n'ai jamais évoqués avant. Des sujets moins graves comme la « Fille pas cool », ce sentiment de ne pas correspondre à des codes, ou plus graves comme « Rabbit Hole » et le fait que « You hated me 'Cause they mold you to. Was scared from me. Was it really you? Into the trap we fall. Into the rabbit hole ».
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Vous racontez qu’avoir pris conscience du peu de femmes compositrices vous a donné très jeune l’envie de le devenir. Faire ce qui semble impossible, a fortiori en tant que femme, c’est aussi ce qui vous porte ?
Oui. Et ensuite, lorsque quelqu'un l'a fait, ça devient un exemple et possible. Comme sur les sujets d'amour et de possession, que je n'ai jamais osé évoquer avec moi-même. Ce sont des structures sociales. Mais il est aussi possible d’aimer, de voir le monde, d’éduquer les enfants comme on le ressent.
L’être humain cherche toujours une place dans un collectif. Celui-ci peut offrir la possibilité d'être soi-même, d'aider, d’être heureux seul·e et ensemble. Il est nécessaire pour faire société. Mais il peut aussi étouffer et forcer l'individu à se comporter de manière trop stricte, et le collectif s'étouffer lui-même.
À quoi ressemblerait un collectif qui accueillerait notre complexité, nos particularités, qui s'enrichirait de nos milliards de manières de penser, avec leurs nuances, plutôt que de redouter que l’on ne puisse pas tout simplifier en une mono-pensée ? Chaque génération semble assister à un collectif se rangeant derrière une pensée, et des individus finir par créer des contre-courants et casser des schémas trop rigides.
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Myriam Bahaffou, une penseuse très actuelle, explique que les mouvements queer réussissent à se penser et s’organiser dans la multiplicité et la complexité des personnes qui les composent de façon exemplaire.
Oui ! Depuis toujours, on ne sait pas comment accueillir notre complexité et notre diversité. On devrait prendre exemple sur ces collectifs qui ont réussi, comme les mouvements queer.
Il est temps d'accepter que la beauté de la vie, comme celle de l’eau et de la nature elle-même, c'est le mouvement, la diversité ; que c'est insaisissable, riche, divers, complexe. Et que toute tentative de l’ordonner finit par l’endommager, voire tuer la vie elle-même, et toute la beauté qu'elle nous propose.
Si vous souhaitez mobiliser les citoyens autour de vos actions ou recruter des bénévoles, n'hésitez pas à vous inscrire sur Diffuz.com, le réseau des actions bénévoles créé par la Macif. Et si vous souhaitez être accompagné dans cette démarche, envoyez-nous un email sur contact@diffuz.com.
Entretien réalisé par Pioche! Magazine, en partenariat avec Diffuz, by Macif.