Santé mentale : quand le lien aux autres devient essentiel
Quel lien existe-t-il entre notre santé mentale et les relations que nous entretenons avec les autres ? Peut-on se sentir bien sans être entouré ? À l’inverse, être isolé signifie-t-il nécessairement aller mal ?
Ces questions sont loin d’être anodines. Une conversation, une visite, quelqu’un qui prend des nouvelles ou simplement le sentiment d’avoir une place dans un groupe peuvent sembler relever du quotidien. Pourtant, lorsque les liens se fragilisent ou disparaissent, ils peuvent prendre une importance particulière.
La santé mentale ne se résume pas aux troubles psychiques. Elle concerne notre bien être, notre équilibre et notre capacité à faire face aux difficultés de la vie. Elle est aussi influencée par notre environnement social, nos conditions de vie et les relations que nous pouvons y construire.
Alors, que savons-nous réellement du lien entre santé mentale, solitude et isolement ? Et surtout, comment agir lorsque ce lien se fragilise ?
C’est la question qu’EarthTalent souhaite explorer à travers ce nouveau mois éditorial, en donnant la parole à celles et ceux qui cherchent à mieux comprendre ces phénomènes ou agissent concrètement sur le terrain.
Un enjeu mondial : quand le lien social devient une question de santé
La solitude n’est pas une réalité propre à un âge, à un pays ou à une situation particulière. Elle concerne des millions de personnes à travers le monde.
Dans son rapport publié en 2025, la Commission de l’OMS sur le lien social estime qu’environ une personne sur six dans le monde ressent de la solitude. Mais cette moyenne recouvre de fortes disparités : près d’une personne sur quatre déclare ressentir de la solitude dans les pays à faible revenu, contre environ une sur dix dans les pays à revenu élevé.
Pourquoi de tels écarts ? L’OMS souligne notamment le rôle des conditions de vie. La pauvreté peut limiter l’accès aux lieux de rencontre, aux activités collectives ou aux ressources qui permettent de créer et de maintenir des relations.
Le lien social ne dépend donc pas seulement de la volonté individuelle. Il se construit aussi dans un environnement : celui dans lequel nous vivons, travaillons, étudions et rencontrons les autres.
La question dépasse ainsi largement le seul champ médical. À l’échelle européenne, un Eurobaromètre réalisé en 2023 indiquait que 46 % des Européens interrogés avaient rencontré un problème émotionnel ou psychosocial au cours des douze mois précédents, comme un sentiment de dépression ou d’anxiété.
Face à ces constats, l’Union européenne défend une approche globale de la santé mentale, qui ne se limite pas aux soins et prend également en compte l’emploi, l’éducation, la culture, l’environnement ou encore l’inclusion sociale.
Et en France, où en est-on ?
En France aussi, la santé mentale est devenue une préoccupation majeure. Une personne sur quatre connaîtra un trouble mental au cours de sa vie. En 2025, la santé mentale a ainsi été désignée Grande cause nationale, une mobilisation prolongée en 2026.
Mais au-delà des troubles psychiques, c’est aussi notre rapport à notre propre santé mentale qui évolue. Selon une enquête Ipsos, 55 % des Français interrogés déclarent penser souvent ou très souvent à leur santé mentale, contre 41 % en 2021. Les jeunes sont particulièrement concernés : 38 % des 18-24 ans déclarent avoir le sentiment de ne pas prendre soin de leur santé mentale.
La solitude touche une part importante de la population. Selon le baromètre Ifop-Astrée, 17 % des Français sont concernés par une solitude chronique. Et contrairement à une idée reçue, les plus jeunes ne sont pas épargnés : cette proportion atteint 40 % chez les moins de 25 ans, contre 7 % chez les plus de 65 ans. Ces chiffres posent alors une question essentielle : la solitude et l’isolement sont-ils nécessairement synonymes de fragilité psychique ?
Isolement, solitude, santé mentale : quel lien ?
Pour répondre à cette question, il faut d’abord distinguer deux notions souvent confondues : l’isolement social et la solitude.
L’isolement social décrit une situation dans laquelle une personne dispose de peu de relations ou d’interactions sociales. La solitude, elle, correspond à une expérience subjective : le sentiment de manquer de relations satisfaisantes ou de ne pas avoir les liens dont on aurait besoin.
Une personne peut donc avoir peu de relations et ne pas se sentir seule. À l’inverse, on peut être entouré de proches, de collègues ou d’amis et éprouver malgré tout un profond sentiment de solitude.
Cette distinction est essentielle, car ni l’isolement ni la solitude ne permettent, à eux seuls, de définir l’état de santé mentale d’une personne.
Le lien existe néanmoins.
Des relations sociales de qualité et un soutien de l’entourage peuvent constituer des facteurs de protection face aux difficultés de la vie. À l’inverse, lorsqu’un isolement ou un sentiment de solitude s’installe dans la durée, il peut fragiliser le bien-être et priver une personne d’un soutien important.
Mais la relation fonctionne aussi dans l’autre sens. Une personne confrontée à une difficulté psychique peut avoir tendance à se retirer, à réduire ses interactions ou à éprouver davantage de difficultés à maintenir ses relations. L’isolement peut alors être à la fois une conséquence d’une fragilité et un facteur susceptible de l’entretenir.
Il n’existe donc pas de relation mécanique : être seul ne signifie pas nécessairement aller mal, et être entouré ne protège pas de toutes les difficultés. Mais les relations sociales font partie de l’environnement dans lequel notre santé mentale évolue.
Comprendre la relation entre santé mentale et interactions sociales
Cette relation entre santé mentale et interactions sociales intéresse également la recherche. Les interactions sociales reposent sur des capacités cognitives susceptibles d’être altérées dans les troubles neuropsychiatriques, neurodéveloppementaux et neurodégénératifs. À l’Institut du Cerveau, partenaire historique du Groupe Bolloré, une équipe de recherche s’intéresse aux mécanismes neuronaux qui permettent de transformer les perceptions sociales en représentations conceptuelles. Ses travaux visent notamment à comprendre comment le cerveau encode les réseaux sociaux et comment ces représentations se construisent à partir de la perception des individus. Par ailleurs, d’autres équipes étudient les conséquences des symptômes psychiques et moteurs des maladies et des troubles cérébraux sur les relations sociales et familiales, ainsi que sur les risques d’isolement qui peuvent en découler.
Ces recherches permettent de mieux comprendre ce qui se joue lorsque nos interactions sociales sont altérées.
Mais comprendre ne suffit pas toujours. Que peut-on faire, concrètement, lorsqu’une personne se retrouve isolée ?
Recréer du lien, concrètement
C’est précisément sur ce terrain qu’intervient l’association TA1AMI, partenaire d’EarthTalent.
L’association organise des visites régulières de bénévoles auprès de personnes isolées, dans des maisons de retraite, des hôpitaux ou encore à domicile.
Lire ensemble, discuter, sortir, partager une activité ou simplement être présent : ces moments peuvent sembler simples. Pourtant, leur régularité permet de créer une relation, de maintenir un contact avec l’extérieur et de redonner une place au lien dans le quotidien.
TA1AMI agit également sur un autre aspect de l’isolement : les représentations sociales liées au vieillissement. En 2025, l’association a notamment lancé une série de vidéos utilisant l’humour pour lutter contre les stéréotypes liés à l’âge et faire évoluer le regard porté sur les personnes âgées ;
D’un côté, la recherche cherche à comprendre les mécanismes qui relient nos émotions, nos interactions et notre santé mentale. De l’autre, les acteurs de terrain cherchent à recréer les liens lorsqu’ils se sont fragilisés. Deux approches différentes, mais complémentaires.
Et si prendre soin du lien, c’était aussi prendre soin de notre santé mentale ?
La solitude, l’isolement et les troubles psychiques ne sont ni synonymes ni les conséquences automatiques les uns des autres. Mais ils peuvent se rencontrer. Et cette rencontre mérite d’être mieux comprise.
Car derrière les chiffres, il y a des situations très concrètes : une personne qui ne voit plus ses proches, un jeune qui se sent seul malgré les réseaux sociaux, une personne âgée dont les visites se raréfient, ou encore quelqu’un qui, confronté à une difficulté psychique ou physique, s’éloigne progressivement des autres. Dans toutes ces situations, le lien social ne suffit pas à résoudre les difficultés liées à la santé mentale. Cependant, le fait de pouvoir compter sur les autres, de se sentir écouté et entouré peut aider à mieux faire face aux difficultés.
C’est tout l’enjeu de ce mois thématique consacré par EarthTalent à la santé mentale, à la solitude et à l’isolement : mieux comprendre ce qui se joue, donner de la visibilité à celles et ceux qui agissent au quotidien.
Au fil des prochaines semaines, EarthTalent vous invite à découvrir plus en détail les travaux de l’Institut du Cerveau et les regards de ses partenaires comme l’association TA1AMI.
Sources :