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Par Fondation des solidarités urbaines - Publié le 20 janvier 2026 - 12:12 - Mise à jour le 20 janvier 2026 - 12:19
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Face à la précarité alimentaire, « Passerelle Plus » ouvre une nouvelle voie

À Montreuil, en Seine-Saint-Denis, Action contre la Faim vient de clore une recherche-action menée en partenariat avec l’INRAE et la Fondation Armée du Salut, autour du pouvoir d’achat des personnes en situation de précarité alimentaire. Alors que l’aide alimentaire reste encore la réponse la plus répandue, le dispositif, baptisé Passerelle Plus et soutenu par la Fondation des solidarités urbaines dans le cadre de son appel à projets sur l’amélioration du pouvoir d’achat des habitants, choisit d’articuler trois leviers indissociables : un transfert monétaire non fléché, un accompagnement social et des ateliers collectifs sur l’alimentation.

Crédit : Amaury CORNU
Crédit : Amaury CORNU

Si Passerelle Plus a vu le jour à Montreuil, ce n’est pas un hasard. La ville présente un important brassage de populations qui, selon les quartiers, se trouvent pour beaucoup en grande précarité. Mais c’est aussi une commune dynamique, où l’offre alimentaire est bien installée et où les structures institutionnelles et associatives sont très actives.

Ces réalités contrastées forgent un maillage territorial fort, et avec lui le creuset d’un projet de lutte contre la précarité alimentaire qui nécessite, pour réussir, de s’appuyer sur des relais locaux.

 

De Passerelle à Passerelle Plus

Passerelle Plus est le prolongement d’une première expérimentation menée en 2022 auprès de 200 ménages, dont les résultats se sont avérés prometteurs. Selon Arthur Maurus, coordinateur des programmes France d’Action contre la Faim, « Il y avait une pertinence à la dupliquer en l’adossant à un protocole scientifique robuste ». D’où l’idée d’une recherche-action de plus grande envergure, construite avec une démarche scientifique rigoureuse.

 

Pour mener à bien le projet, Action contre la Faim s’est entourée de deux acteurs majeurs : la Fondation de l’Armée du Salut, maillon essentiel de l’accompagnement social et de la relation de confiance avec les publics, et l’INRAE – Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement, pilier scientifique du projet qui a conçu le protocole de recherche, mobilisé un comité scientifique pluridisciplinaire et assuré la solidité des résultats. « Nous voulions la pleine implication d’un institut de recherche car c’est ce qui donne toute leur légitimité aux résultats », explique Arthur Maurus.

 

1 programme, 3 leviers interdépendants

Passerelle Plus repose sur trois volets pensés comme les éléments complémentaires d’une seule et même équation : un transfert monétaire non fléché (c‘est-à-dire sans exigence de poste de dépense, par exemple, l’alimentation) de 60€ par personne pendant 4 mois, un accompagnement social renforcé pour ouvrir ou débloquer l’accès aux droits et des ateliers collectifs autour de l’alimentation.

 

Le fait de ne pas imposer de cadre pour le transfert monétaire est un choix stratégique acté dès le départ. Pourquoi ? Parce que le projet entend déconstruire l’idée reçue selon laquelle les bénéficiaires ne feraient pas un usage pertinent de ce budget supplémentaire. « Nous voulions démontrer, abonde Sophie Lochet, responsable Projet Passerelle Plus, que les personnes précarisées sont des personnes rationnelles et que leurs dépenses répondent dans les faits à des besoins essentiels, comme l’alimentation, le logement, l’habillement, les achats pour les enfants ». Mais aussi parce que le projet a souhaité redonner une liberté d’action et de choix à ses usagers – une façon de construire une nouvelle dynamique basée sur la confiance.

 

La carte de paiement remise aux 342 foyers bénéficiaires – dont 70% des détenteurs étaient des femmes – permettait le retrait d’espèces, un moyen de paiement indispensable pour accéder à certains services et commerces.

 

Mais, comme le rappelle Sophie Lochet, « quatre mois de transfert monétaire n’offrent pas une solution pérenne. ». C’est là qu’interviennent les deux autres piliers du projet. Le transfert monétaire ne peut être conçu sans un travail de fond sur l’accès aux droits et l’accompagnement social, co-construit ici avec l’Armée du Salut. Deux travailleuses sociales, intégrées à l’équipe, ont  proposé aux usagers de Passerelle Plus un accompagnement social individualisé – du fait d’une file active réduite de dossiers à suivre – leur permettant ainsi de prendre le temps de l’écoute, d’avancer les démarches d’accès aux aides ou de débloquer les situations. « Quand on donne les moyens et du temps aux travailleurs sociaux, on peut résoudre plus facilement les problèmes », analyse Sophie Lochet.

 

Troisième volet : les ateliers collectifs, animés par une diététicienne. Si leur objectif était d’apporter des connaissances aux usagers du projet en matière d’alimentation – et ses impacts sur la santé, le budget, l’environnement –, leur rôle a en réalité été bien plus étendu. Ils ont répondu à une forte demande de lien social, là où la précarité financière génère de l’isolement. Ces temps partagés, bien souvent en présence des enfants, ont ouvert un espace de dialogue et d’échange entre habitants.

 

Qui sont les participants ?

Au total, 342 ménages, soit 1 274 personnes, ont participé à la recherche-action. Leur profil : 38 % de familles monoparentales, 37 % de couples avec enfants, 19 % de personnes seules. À l’entrée dans le projet, 92% des ménages se situaient sous le seuil de pauvreté, 82% d’entre eux étaient en insécurité alimentaire et 86% en situation de privation matérielle et sociale.

 

Leur repérage s’est fait via des acteurs de terrain : CCAS, centres sociaux, associations locales. Une grille de 30 signaux de vulnérabilité, co-construite avec eux, a servi de base. Aucun justificatif n’a été demandé. « On ne voulait pas demander aux personnes de justifier leur situation de précarité », insiste Sophie Lochet. Une approche fondée sur la confiance, qui a favorisé l’adhésion et la participation.

 

Méthodologie scientifique et approche humaine

Supervisée et co-conçue par l’INRAE, en collaboration avec Action contre la Faim et l’Armée du Salut, la recherche a combiné rigueur scientifique et données qualitatives. Les 342 ménages ont été répartis aléatoirement en deux groupes : l’un a bénéficié immédiatement du triptyque transfert monétaire, accompagnement social et atelier, tandis que l’autre n’en a bénéficié qu’à l’issue des six mois marquant la fin des évaluations. La raison : comparer en temps réel les effets sur les deux groupes. Trois temps d’enquêtes ont également permis d’analyser les situations au démarrage du projet, pendant sa mise en œuvre et à la fin de celui-ci.

 

Plusieurs outils ont été mis en place pour recueillir les données. Des questionnaires longs, eux aussi co-conçus avec l’INRAE, ont pris en compte tous les aspects de l’insécurité alimentaire mais aussi d’autres critères essentiels comme la santé, l’isolement social ou le bien-être. Les chercheurs ont également reçu les données des carnets déclaratifs de dépenses remis aux usagers de Passerelle Plus, et analysé les usages de la carte de paiement. Près de 50 entretiens ont été menés – 20 avec les usagers, 28 avec les acteurs impliqués dans la démarche – et 14 ateliers collectifs ont été observés. « C’est justement le fait de pouvoir confronter les résultats quantitatifs et qualitatifs qui permet de nourrir les réflexions », souligne Arthur Maurus. 

 

Des impacts au-delà du pouvoir d’achat

Les résultats sont nets à trois mois : forte réduction de l’insécurité alimentaire, divisant par deux le risque d’insécurité sévère, baisse de l’isolement relationnel, amélioration du bien-être. 89 % des ménages déclarent avoir modifié leurs dépenses alimentaires, souvent pour acheter plus de fruits et légumes ou des produits de meilleure qualité.

 

Mais l’impact dépasse le seul champ de l’alimentation. « On n’est pas seulement sur une question d’amélioration de pouvoir d’achat. Derrière cela, on voit clairement l’impact d’un pouvoir d’achat contraint sur la santé mentale », observe Sophie Lochet. Car la baisse de la contrainte financière est vécue comme un soulagement, et elle est d’autant plus bénéfique qu’elle s’accompagne d’un accompagnement aux démarches d’accès aux droits (demandes de logement, chèque énergie, complémentaire santé solidaire, pass transport, dossiers retraites, Caisse d’Allocations Familiales…). 170 démarches ont ainsi été instruites, dont 2/3 ont abouti. 

 

Un dernier point est à souligner : l’impact de la participation même au projet. Autrement dit, le fait de participer aux ateliers, d’être sollicités, impliqués, mis en confiance, guidés, interrogés sur leur situation et sur la manière dont celle-ci était vécue, a donné aux usagers de Passerelle Plus le sentiment d’être parties prenantes d’un système, duquel beaucoup se sentaient jusqu’alors mis à l’écart. « A posteriori, résume Sophie Lochet, c’est le quatrième pilier de notre projet ».

 

Mesurer la précarité alimentaire, un enjeu de société

Créée en 2019, l’antenne française d’Action contre la Faim porte à travers cette recherche-action un plaidoyer clair : la précarité alimentaire est un sujet dont il faut s’emparer à l’échelle nationale. Passerelle Plus a permis de tester des indicateurs – déjà utilisés à l’international – avec l’ambition de les voir intégrés aux enquêtes sur la population générale. « La France doit mesurer l’évolution de la précarité alimentaire sur son territoire », affirme Arthur Maurus.

 

Une restitution et un appel à essaimer

La restitution officielle de la recherche-action a eu lieu à Montreuil, le 15 décembre 2025, en présence de tous les acteurs du projet. Plus qu’un bilan, Action contre la Faim souhaite ouvrir une dynamique. « Le projet Passerelle Plus a maintenant pour but d’être repris par d’autres, et de vivre en dehors d’Action contre la Faim », conclut Arthur Maurus. L’enjeu est clair : permettre à d’autres collectivités et acteurs de s’emparer de cette méthode tripartite à fort ancrage local pour lutter durablement contre la précarité alimentaire, en redonnant aux personnes le choix, la dignité et le pouvoir d’agir.

 

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