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Par Carenews INFO - Publié le 11 janvier 2020 - 16:09 - Mise à jour le 13 janvier 2020 - 15:25
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Comment former les jeunes à l'esprit critique ?

Aider les jeunes à affûter leur esprit critique : les associations d’éducation populaire s’y emploient depuis plusieurs décennies, car elles considèrent que c'est un outil d’émancipation individuelle et de transformation de la société. Un travail qui suscite un regain d’intérêt depuis 2015, à la suite des attentats perpétrés au sein de la rédaction de Charlie Hebdo et à l'Hyper Cacher. Pour favoriser la lutte contre la désinformation et la radicalisation djihadiste sur Internet, le choix a même été fait d’introduire explicitement une formation à l’esprit critique au sein des écoles. Mais quelle pédagogie s’y prête le mieux ? Peut-on réduire son enseignement à une matière spécifique ? Quelles conditions faut-il pour qu'il puisse s'exercer ? Décryptage. Ce dossier, soutenu par le Fonds du 11 Janvier, est un extrait du Carenews Journal n° 14. 

Crédit photo : Le Fonds du 11 Janvier.

L’esprit critique inspire depuis longtemps les philosophes. Dans son Dictionnaire de Philosophie, Christian Godin en propose la définition suivante : « n’admettre rien de véritable ou de réel qui n’ait été au préalable soumis à l’épreuve de la démonstration ou de la preuve ». Le philosophe Alain estime quant à lui que « réfléchir, c'est nier ce que l'on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu'il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. » La pensée critique serait donc une mécanique de l’esprit permettant, grâce à ses doutes et ses expériences, de questionner le monde avec raison et rigueur, en évitant de se fier à ses seuls jugements.

Lutte contre les fake news et le complotisme à l'école

Principe issu de la Révolution française, le développement de l’esprit critique apparaît pour la première fois en 1792 dans le « Rapport de Condorcet » pour l’école, afin de réduire la fracture d’un monde « partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient ». Peu traitée dans les programmes scolaires de la Ve République, la notion d’esprit critique est réintroduite par le politique à la suite des attentats de 2015 dans les locaux du journal Charlie Hebdo. Le traumatisme et la mobilisation citoyenne qui s’ensuivent le 11 janvier amènent les présidences Hollande puis Macron à faire de la formation de l’esprit critique à l’école une priorité pour répondre à la radicalisation djihadiste et à l’adhésion d’une partie des jeunes aux théories complotistes.

En parallèle à ces évènements, la prise de conscience par les médias de la défiance grandissante de la population à leur égard se poursuit. Les grandes rédactions développent de nouveaux formats pour contrer les fake news en détaillant les méthodes d’investigation journalistiques (Le Monde avec Décodex, Libération avec Checknews, France Info avec Vrai ou Fake). Les nouveaux usages pour s’informer, notamment via les réseaux sociaux, imposent plus que jamais la vérification des sources. Permettre aux jeunes de distinguer le vrai du faux, de différencier croyance et connaissance, tels sont les enjeux posés par l’Éducation nationale. Ainsi, l’éducation aux médias (EMI) se généralise dans les établissements scolaires grâce à une enveloppe gouvernementale qui passe de 3 millions d'euros en 2015 à 6 en 2018. De nombreuses rédactions et associations de journalistes (Entre les Lignes lancée par l’Agence France Presse) mènent des ateliers de sensibilisation à la construction de l’information pour les collégiens et lycéens, notamment des quartiers populaires. Les jeunes sont parfois amenés à produire eux-mêmes des contenus journalistiques (Jets d’encre, Globe Reporters).

Parallèlement, la réforme Blanquer introduit en 2018 dans les programmes l’Enseignement Moral et Civique (EMC), du primaire à la fin du collège : pendant ces cours (en seconde, première et terminale l’EMC est dilué dans les 3 heures d’histoire- géographie par semaine), les professeurs doivent amener les élèves à s’interroger sur la liberté, la citoyenneté, la lutte contre les préjugés et la laïcité. De nombreux supports fleurissent sur le réseau pédagogique de l’Éducation nationale, Canopée, pour accompagner les professeurs au quotidien sur ces questions.

Transversalité, altérité et mixité

Mais l’esprit critique peut- il s’exercer dans une matière à part ? Un élève doit-il faire preuve d’esprit critique seule- ment lorsque l’institution l’y invite ? Dénoncée presque unanimement par le corps enseignant, la réforme du lycée mise en place par Jean-Michel Blanquer met à mal l’idée d’une véritable formation à l’esprit critique. Dans un article publié par le collectif de professeurs d’histoire-géographie Aggiornamento, les 50 enseignants signataires dénoncent des programmes extrêmement lourds (avec la mise en place du contrôle continu) qui rendent impossible la consolidation des apprentissages et la construction de l’esprit critique :

« Aucune mise en mot ou en rédaction des enjeux intellectuels et scientifiques n’est attendue des élèves. Il ne s’agit ici que d’une simple compréhension/répétition stérile de questionnements déjà là, posés de l’extérieur par l’enseignant, le programme, le manuel (...). Une disparition des compétences liées au travail collectif (coopérer, mutualiser) et à la réflexion personnelle (structurer sa pensée). Aucune réflexion n’est jamais menée — et aucun enseignant ne pourra les introduire, faute de temps — sur les sources et les matériaux de l’historien·ne et du·de la géographe. Ainsi, il devient impossible de penser et d’analyser, avec les élèves, la construction des discours et partant, celle de l’histoire et de la géographie, qui resteront, éternellement, des disciplines positivistes d’un autre âge. »

Mêmes constats chez les professeurs de Sciences Économiques et Sociales. Si le temps long, nécessaire à l’apprentissage, et la transversalité sont des conditions pour aiguiser l’esprit critique des jeunes, celui-ci ne peut exister sans l’altérité, sans la rencontre à un autre, différent de soi. Or, pour le sociologue de l’éducation Pierre Merle, auteur des Pratiques d’évaluations scolaires : « ce qui caractérise la France, ce sont des collèges très populaires avec 80, 90 % d’enfants d’origine populaire et une forte concentration d’enfants d’immigrés ; puis de l’autre côté des collèges publics haut de gamme ou privés, dans lesquels on a 80 % d’enfants de parents aisés. Cette ségrégation académique et sociale favorise la fracture de la société française. Il faut accepter que pour former une nation, des gens différents doivent se rencontrer et vivre ensemble. » Sans s’attaquer à la question des inégalités scolaires et à la mixité sociale, la lutte contre les replis identitaires et toutes les formes de radicalisation semble vaine. Conscient que l’école ne peut pas tout, le monde associatif est depuis longtemps mobilisé sur ces questions.

L’éducation populaire, de l'esprit critique à la transformation de la société

Héritier des bourses du travail et du Front Populaire, le mouvement de l’éducation populaire envisage depuis près d’un siècle le développement de l’esprit critique comme un outil d’émancipation individuelle et collective. Il s’intensifie à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, dans un pays traumatisé par la collaboration et la barbarie nazie. « Plus jamais ça », c’est le mot d’ordre de la résistance en 1945. Dans les maquis du Vercors, des hommes et des femmes de différents milieux s'organisent. Ils se disent qu’il est possible de continuer à réfléchir ensemble pour lutter contre les inégalités sociales et outiller la pensée des classes populaires. Le sociologue et résistant Joffre Dumazedier crée alors Peuple et Culture, qui deviendra l’une des fédérations historiques du mouvement. Dans son manifeste de 1946, ses membres fondateurs insistent sur l’importance de développer l’esprit critique des citoyens :

« Nous voulons des hommes qui participent de tout leur cœur à l'élan des masses vers l'avenir, mais qui sachent garder une intelligence libre, capable de résister à tous les entraînements irréfléchis et de dominer la confusion du monde moderne. »

Entraînement mental, ateliers, formations, universités d’été : dans chacune de ses actions, Peuple et Culture permet la rencontre à égalité entre acteurs de la culture, ouvriers et chercheurs, milite pour une recherche scientifique au plus proche du terrain et le développement des échanges internationaux. Considérée comme un complément à l’école, l’éducation populaire s'intéresse à l'art, aux sciences, aux techniques, aux sports, aux activités ludiques, à la philosophie, à la politique. Mais elle ne se limite pas à la diffusion de la culture académique et reconnaît aussi la culture dite populaire. Elle est l'occasion de développer les capacités de chacun à vivre ensemble, à confronter ses idées, à partager une vie de groupe.

Un héritage à préserver

Soixante-dix ans après, ses principes ont largement imprégné le monde associatif français bien que différents courants aient émergé depuis. Son héritage se traduit dans les projets pédagogiques de nombreux centres sociaux, maisons de quartier et même du planning familial. Des centaines d’associations françaises se revendiquent de l’éducation populaire : certaines appartiennent à des fédérations historiques (Ligue de l’Enseignement, Fédération Léo Lagrange, Fédération nationale des Francas) et bénéficient d’un agrément dit de « jeunesse et d’éducation populaire » (ATD Quart Monde, Afev, Arc en Ciel Théâtre, Genepi, Planète Sciences, Star- ting Block, Les Petits Débrouillards). D’autres, plus récentes, innovent et agissent très localement ou dans un domaine très spécifique : l’OMJA favorise par exemple la formation et l’expression des jeunes de la ville d’Aubervilliers, l’association Khorom propose des ateliers d’éducation aux droits humains, Coexister favorise le dialogue interreligieux, Eloquentia forme les jeunes des quartiers populaires à l’art oratoire, Demain nos enfants réalise des courts-métrages avec les jeunes pour les sensibiliser à la solidarité et la citoyenneté... Le tissu associatif n’a pas attendu les attentats de 2015 pour accompagner le développement de l’esprit critique chez les jeunes.

Néanmoins, dans un contexte de polarisation de la société et de creusement des inégalités, il est plus que jamais nécessaire de soutenir ces acteurs de terrain qui travaillent quotidiennement au plus près des jeunes en difficulté et de leur famille. Pourtant, depuis 2015, certaines structures ont disparu ou ont été fragilisées par les baisses drastiques de subventions publiques, la suppression des emplois aidés et de l'ISF. À l'heure où le monde associatif connaît des remises en question, il est plus que jamais important de le soutenir. Les fondations poursuivent heureusement leur soutien à ces initiatives qui œuvrent pour une société plus solidaire. Car faire preuve d’esprit critique, c'est aussi penser afin d'agir sur le monde qui nous entoure. La récente mobilisation internationale des jeunes pour le climat en est un bel exemple.

Louise Vignaud 

 

 

 

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