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Par Chroniques philanthropiques - Publié le 27 mai 2020 - 15:16 - Mise à jour le 2 juin 2020 - 12:31
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Covid-19 et avenir de la philanthropie

Alors que la pandémie liée à la Covid-19 a vu apparaître en France un élan exceptionnel de solidarité, Francis Charhon s'interroge sur ce « monde d’après » que d'aucuns appellent de leurs vœux. Quel pourrait-il être ? Comment alors repenser le rôle de l'État et des acteurs de la philanthropie ?

Covid-19 et avenir de la philanthropie. Crédit photo : iStock Razvan

La solidarité

Dans un article récent le média collaboratif  The Conversation, présente un dossier « être solidaire en temps de crise» qui passe en revue tous les types d’actions menées pendant le confinement et divers articles sur la crise. 

Il est manifeste que ce moment si particulier, si angoissant, a rappelé à l’homme qu’il ne pouvait vivre que dans une société basée sur le lien social. Comment ignorer celui qui est dans le besoin à côté de chez soi quand chacun peut apporter une part de ce qu’il possède : argent, temps, compétences… L’élan de solidarité a été massif, actions de proximité pour fournir repas, aide psychologique, explosion des dons  (+693 % de dons collectés en ligne pour la première quinzaine d’avril 2020 par rapport à la même période l’année passée selon France Générosités).

Demain, un nouveau monde ?

Dans le même temps, nous avons vu un déferlement de positions sur « le monde d’après » qui devrait revisiter tous les fondamentaux de l’économie actuelle. Ce que l’on a beaucoup entendu c’est plus d’État et plus de relocalisation des outils de production. En fait un pays fermé sur l’extérieur avec un État prenant la main sur toute notre vie. Pourtant, parfois, les mêmes ou d’autres réclament plus de liberté de décision et d’action, moins de centralisation. Toujours sur le site The Conversationon trouve un autre texte qui pose une série de questions qu’il sera utile de traiter : production agricole, finance solidaire, système de santé, valeur de solidarité au niveau européen…  

Comment répondre ?

La discussion qui va suivre cette crise va être compliquée, car elle empruntera nos vieilles habitudes des clivages politiques et pratiques politiciennes. Le mouvement social va se développer pour demander plus d’égalité, de meilleurs salaires, justifiés pour certaines catégories de personnel, et beaucoup d’autres exigences souvent contradictoires.  Il est probable que de son côté le Gouvernement apportera des réponses circonstancielles mais pas structurelles. Toutefois l’argent ne réglera pas tout, nous l’avons vu dans l’absence de résultats lors des réponses apportées aux gilets jaunes et il est probable que nous verrons de nouveaux désordres car il existe un sentiment profondément ancré de colère chez nombre de nos concitoyens. 

Avant d’apporter des réponses il est indispensable d’élaborer un diagnostic partagé par une majorité de citoyens ce qui prend du temps ;  la précipitation ne laisse pas le temps aux idées d’infuser. En effet, les seules consultations des syndicats de salariés ou patronaux ne suffisent pas à représenter les différentes composantes de notre pays, beaucoup d’autres acteurs de la société civile existent et agissent pour le bien commun. Aucun médecin n’apporterait de traitement avant d’avoir fait le diagnostic pour savoir de quoi souffre le patient.  Cette étape est donc indispensable en sachant que notre pays ne sera jamais unanime. C’est une occasion d’ouvrir des dialogues différents basée sur l’écoute et le respect de la parole de l’autre. Il faudra être courageux, imaginatif et ouvert sur l’avenir.

Le rôle de l’État

N’est-ce pas le moment de se poser la question du rôle de l’État ? Notre pays a un niveau de solidarité et de transfert sociaux massifs et pourtant l’écart entre les riches et pauvres se creuse, les Restos du cœur voient leur file d’attente augmenter, la prise en charge des personnes âgées ou handicapées est largement insuffisante, le risque de la perte d’autonomie n’est pas sur la table, des populations se sentent reléguées. En fait il faut « mieux » d’État, qu’il soit le garant de l’intérêt général plutôt  que son gérant. Chaque fois qu’un nouveau dispositif est créé, il entraîne une augmentation du carcan administratif et bureaucratique, avec une dictature des normes de plus en plus absurdes et coûteuses.  Pendant la crise, l’hôpital a tenu et pu s’adapter en faisant sauter nombre de procédures, pour soutenir l’économie. L’État a su lever les barrières qui se dressent en permanence face aux entrepreneurs. Sur le terrain ce sont les acteurs privés qui ont assuré la solidarité : entreprises, associations et fondations, particuliers et collectivités locales.  

Ce sont des leçons à prendre pour réduire le jacobinisme et enfin déconcentrer, supprimer des couches d’un mille feuilles administratif en croissance permanente dont plus personne ne maîtrise le fonctionnement tant il est complexe, entraînant perte de temps, coûts élevés, faible rendement, maigres résultats. 

Des diagnostics de territoires feront certainement apparaître des besoins très différents dans tel ou tel lieu, ils appellent des réponses adaptées et spécifiques qu’un État central ne peut résoudre car trop loin du terrain et avec des coûts d’intervention trop élevé.

Rôle de la philanthropie

Une société solidaire c’est une société de la tolérance dans laquelle on admet que des acteurs différents puissent jouer un rôle. 

La philanthropie a un rôle essentiel à jouer pour apporter certaines solutions avec ses trois composantes :

  • les acteurs de terrain, associations ou fondations opérationnelles
  • les financeurs opérateurs que sont les fondations distributrices
  • les donateurs.

Les acteurs de terrain notamment les associations, qui mettent aussi en mouvement près de 15 millions de bénévoles, traversent une période difficile et probablement nombre d’entre elles vont mourir n’ayant pu faire face aux effets du confinement. Ce sont beaucoup de joyaux qui vont disparaître avec de lourdes conséquences pour les personnes qu’elles servent sous les formes les plus diverses. Elles créent du lien entre les citoyens et sont un rempart contre le délitement de la cohésion sociale et le rejet de l’autre. Une de leurs caractéristiques, partagée avec les fondations, est l’innovation. En effet, elles sont souvent à l’initiative de projets nouveaux adaptés aux situations les plus diverses. L’expérimentation à son début paraît parfois étrange : ainsi,  les farfelus prônant, il y a 20 ans, une agriculture durable ont montré la valeur de leur projet. Lorsque ces expérimentations sont positives, elles peuvent amener le gouvernement ou les institutions internationales à créer des dispositifs qui s’inspirent des résultats. Il existe maintenant une chaire de l’Unesco sur l’alimentation durable à Montpellier et cette question est au cœur des enjeux de demain. 

La question de leurs financements et de la pérennité de ceux-ci est cruciale, mais ne peut se résoudre tant que ne sera pas mis sur la table leur rôle dans l’espace public et leur valeur ajoutée pour une société de solidarité.

Les financeurs opérateurs que sont les fondations ont prouvé leur capacité à soutenir les initiatives solidaires avec une grande réactivité comme la Fondation Abbé Pierre. Elles ont fait montre d’une forte adaptabilité afin de réagir rapidement en levant des barrières administratives et bureaucratiques internes. En effet, elles aussi sont engoncées dans une toile de contraintes normatives qui ne fait qu’accroître le poids et le coût de leur administration. Des leçons seront certainement tirées de cette période. 

Mais par-delà les financements, elles optimisent leurs actions par la mise en place de projets en réseau, en formant des alliances, à l’exemple de  la Fondation de France avec l’Institut Pasteur et l’APHP pour  « Tous unis contre le virus », la Fondation SNCF qui a favorisé une alliance pour l’éducation avec dix autres fondations, la Fondation Daniel et Nina Carasso qui met en place avec des fondations européennes une coalition pour l’urgence climatique et la justice sociale. Ces fondations ont une approche stratégique de la philanthropie, alliant ambition, professionnalisme et vision d’un monde où le lien social et les citoyens sont au cœur de leurs préoccupations.

Les donateurs doivent aussi être considérés comme un facteur essentiel du fonctionnement de la philanthropie, ils en sont le poumon. Pendant la crise, les dons ont augmenté significativement et c’est souvent le cas lors d’évènement majeur. Nous l’avons notamment vu pour l’incendie de Notre-Dame ou pour le tremblement de terre en Haïti. Mais que sera la deuxième partie de l’année dans un paysage économique fortement dégradé avec une remontée brutale du nombre de chômeurs et son cortège de pauvreté et de drames sociaux ? Les entreprises auront-elles les moyens et la volonté de poursuivre un mécénat généreux ? Les particuliers ne se détourneront-il pas naturellement vers des solidarités familiales ? 

Assumer un soutien massif au secteur

Il est nécessaire de remettre à plat les systèmes de déductions fiscales pour les adapter aux besoins avec une vision positive. Elles ne sont pas des dépenses qui coûtent à l’État, appelées de façon méprisante pour les acteurs « niches fiscales » ou « générosité de l’État » alors qu’en fait ce sont des dépenses d’investissement. Elles permettent de créer ou conserver de l’emploi non délocalisable (1,2 million d'ETP) et de répondre à ce qui a été mis en lumière par la crise : le besoin d’aider les plus vulnérables. Il faudra aussi traiter la question du mécénat des personnes fortunées, indispensable à la philanthropie. Il est souvent vilipendé, car certains s’insurgent contre le fait que ces donateurs bénéficient de la déduction fiscale. Le statut de riche en France est toujours suspect car il ne peut être que le fruit d’évasion fiscale ou d’une spoliation. Sur le site The Conversation déjà cité, on trouve une attaque d’une violence extrême contre la philanthropie, qui « n’est que la voix de stentor de quelques ploutocrates ». 

On peut comprendre cela aux États-Unis où les fortunes sont immenses et où les fondations agissent sans aucun contrôle, mais ce n’est pas le cas en France car la taille de des fondations et les dons sont sans commune mesure avec ceux des USA. Le montant total de la philanthropie en France  ne représente que 7 milliards d’euros (dont 66 % apportés par la déduction fiscale) face au budget de l’État qui est de 343 milliards d’euros et les dispositifs de contrôle sont  importants.

Un tel article est excessif et caricatural. Il ne poursuit toutefois pas son raisonnement jusqu’au bout qui serait logiquement de supprimer la philanthropie car l’État doit avoir la main sur tout l’intérêt général. 

C’est ne pas comprendre l’aspiration des citoyens de vouloir donner une partie de l’impôt, librement et selon leurs envies profondes où cela leur semble le plus efficace. La démocratie est aussi d’avoir une société équilibrée dans ses modes d’interventions, avoir des modèles différents pour des actions différentes.

Ouvrir un dialogue

Là où l’État n’ira plus ou insuffisamment, il doit pouvoir acter ce fait et déléguer une partie de la réponse aux besoins aux acteurs de la philanthropie, au monde de l’ESS, aux collectivités locales tout en assurant un contrôle a posteriori.  Il lui faut donc redéfinir ses missions régaliennes et s’alléger de toutes sortes d’actions qui pèsent sur son fonctionnement.

Actuellement, le Gouvernement a engagé des discussions avec les différents secteurs économiques (automobile, santé, PME, restaurateurs…) pour amortir les effets des faillites et la croissance massive du chômage. De multiples dispositifs sont créés, il serait bon que dans le même temps soit pris en compte  le secteur caritatif. Être considéré comme un acteur économique et social dans les discussions budgétaires serait une forme de reconnaissance et un grand espoir pour l’avenir.

 

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