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Par Carenews INFO - Publié le 14 janvier 2021 - 08:00 - Mise à jour le 15 janvier 2021 - 09:36
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Yann Lasnier (Petits Frères des Pauvres) : « 720 000 personnes âgées n’ont eu aucun contact avec leur famille pendant le premier confinement »

Depuis 75 ans, l’association les Petits Frères des Pauvres accompagne les personnes âgées isolées en situation de précarité. Son délégué général Yann Lasnier revient sur les difficultés des bénéficiaires, et nous expose comment l’association a traversé les deux confinements et ce qu’elle prévoit pour 2021.

Crédit photo : Jimmy Seng.
  • L’association existe depuis 1946. Quels sont aujourd’hui vos différents modes d’action ? 

Les Petits Frères des Pauvres agissent depuis 75 ans contre l’isolement social des personnes âgées. Aujourd’hui, nous prenons en charge des personnes de plus de 50 ans en situation d'isolement et de pauvreté, et sommes donc assez inclusifs sur la notion de l’âge. Nos actions sont principalement développées par des bénévoles, qui sont plus de 13 000. Ils sont organisés en équipes et interviennent sur le terrain en prenant en charge des visites permettant de rompre l'isolement des personnes ou en organisant sur un territoire (commune, bassin de vie...) des activités collectives. Nous comptons également une association dédiée à la gestion des établissements des Petits Frères, des maisons de vacances ainsi que des dispositifs de logements alternatifs, comme des pensions de familles et des petites unités de vie. 

 

  • En 75 ans, cette problématique de l’isolement social s’est-elle améliorée ? 

Nous la documentons chaque année dans un rapport dédié, et elle a malheureusement tendance à progresser. En France, 1 million de personnes âgées est isolé, et 300 000 personnes sont en situation de « mort sociale ». Ces dernières n’ont aucun contact avec d'autres personnes puisque l'ensemble de leurs réseaux de sociabilité (familial, amical, de voisinage et associatif) a été cassé à différents moments. On identifie en outre 3,2 millions de personnes en situation de risque d'isolement relationnel, qui peuvent passer des journées entières sans parler à quelqu’un et qui sont en situation de fragilité sur au moins trois des quatre réseaux de sociabilité. 

Pour les plus de 50 ans, nous identifions à la source de cet isolement social l'éclatement géographique des familles, mais aussi des logiques de ruptures de vie. Lorsque l’on perd son travail, notamment, on perd aussi toutes les relations sociales qui étaient liées. La métropolisation est aussi en cause, puisque l'environnement urbain n’aide pas à nouer et entretenir des relations de voisinage. Tous ces facteurs se cumulent et font qu’aujourd’hui, les risques d'isolement ont tendance à augmenter avec l’avancée en âge.

 

  • Comment la pandémie et les confinements ont-ils impacté vos bénéficiaires ? 

Nous avons mesuré les effets du confinement sur l’isolement des personnes âgées dans un rapport spécifique, publié en juin dernier. Il a montré que 720 000 personnes âgées n’ont eu aucun contact avec leur famille pendant le premier confinement, et que 650 000 personnes âgées n’ont eu aucun confident pendant cette période difficile et anxiogène. Nous avons également noté que le confinement a généré un impact négatif sur la santé morale de 41 % des personnes âgées, et 31 % ont rapporté un effet sur leur santé physique. Cela fera bientôt un an que nous traversons la crise de la Covid-19, et je pense qu’elle aura durablement abîmé les rapports sociaux (même si le confinement a aussi pu renforcer un certain nombre de solidarités), et fortement impacté la santé physique et mentale des personnes âgées ainsi que leur capacité à se projeter dans l’avenir. 

 

  • Comment les Petits Frères des Pauvres ont-ils adapté leurs actions lors des confinements ?

Le premier confinement, puisqu’il a altéré notre capacité à pouvoir nous déplacer, a bien sûr modifié notre manière d’agir. Il a fallu inventer d’autres manières d’accompagner les personnes. L'accompagnement par téléphone a bien entendu été privilégié par rapport aux visites domiciliaires, qui n’étaient alors pas possibles. Je suis très reconnaissant à Brigitte Bourguignon (ministre déléguée en charge de l’autonomie, NDLR) d’avoir entendu nos demandes à ce sujet. La catégorie des proches autorisés à rendre visite aux personnes en situation d’isolement a été étendue aux bénévoles. Lors du deuxième confinement, nos bénévoles ont ainsi pu se rendre dans les Ehpad et au domicile des personnes le nécessitant. Il y a donc eu moins de ruptures du contact que lors du premier confinement. 

 

  • Comment appréhendez-vous cette année 2021, qui s’annonce également éprouvante ?

Le couvre-feu, au vu des publics que nous accompagnons, n’a pas eu d’effet notable. En revanche, si nous devions connaître un troisième confinement, nous avons l’expérience des deux premiers. Nos équipes sont en capacité d’accompagner des personnes par téléphone, et des tablettes numériques sont utilisées pour permettre aux personnes isolées de garder un lien avec leur famille, souvent loin sur le territoire. Nous disposons également d’une ligne d’appel, Solitud'écoute, dont nous avons étendu les horaires depuis le premier confinement. 365 jours par an, des bénévoles y écoutent des personnes non seulement en situation de grand isolement, mais de détresse psychologique. Les volumes d’écoute de cette ligne sont malheureusement croissants. 

Nos bénévoles, extraordinaires, restent mobilisés, et nous continuons à développer nos actions. Nous allons lancer près d’une quarantaine de nouvelles équipes en 2021, soit une augmentation de 10 %. Notre logique est de réfléchir avec les collectivités territoriales à la meilleure manière d’intervenir selon les spécificités d’un territoire, puisqu’agir au sein d’une métropole est différent de certains départements ruraux. Nous réfléchissons par exemple à des solutions mobiles, à un véhicule qui sillonnerait un département et s’arrêterait chaque jour dans un village pour y déployer des forces bénévoles allant à la rencontre des habitants ou de personnes identifiées au préalable avec la collectivité. Des initiatives avec d’autres acteurs vont également se mettre en place. Je pense notamment aux services civiques, puisque le gouvernement a annoncé une dizaine de milliers de missions de services civiques sur les trois ans à venir dédiés à la lutte contre l'isolement social et au soutien à nos aînés. Nous en serons bien sûr partie prenante. 

Mais nous pouvons multiplier notre action par cinq, dix ou 100, tout seuls nous n’y arriverons pas. L’enjeu pour les Petits Frères des Pauvres est vraiment de pouvoir développer le plaidoyer autour de cette question de la lutte contre l'isolement social, et en particulier l'isolement social des plus âgés, afin d’arriver à mettre la société, l’opinion publique, en mouvement. Contrairement à d’autres causes comme le logement ou la précarité alimentaire qui nécessitent des moyens considérables pour être résolues, la lutte contre l’isolement social nécessite d’abord et avant tout de la solidarité de voisinage, familiale, amicale. Nous devons accompagner nos citoyens dans cette prise de conscience de l’ampleur de cette cause et de ses effets délétères. C’est en continuant à agir de manière forte, mais aussi en contribuant à mobiliser la société sur cette cause que nous serons au rendez-vous de la période qui s’annonce. 

 

Propos recueillis par Mélissa Perraudeau 

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