Aller au contenu principal
Par Institut français du Monde associatif - Publié le 5 mai 2026 - 10:25 - Mise à jour le 5 mai 2026 - 10:25
Recevoir les news Tous les articles de l'acteur

Mesurer ne suffit pas : repensons la valeur de l’action associative

Alors que les associations sont de plus en plus sommées de prouver leur impact, un séminaire du programme Savoirs en commun porté par l’Institut français du Monde associatif (IFMA) propose de déplacer le regard : et si la valeur de l’action associative ne se réduisait pas à ce qui se mesure ? À partir de trois approches complémentaires — relationnelle, par le travail et économique —, les échanges engagés invitent à repenser en profondeur les cadres d’évaluation et les critères de reconnaissance.

Quand les savoirs se mettent en commun, la valeur change de regard

En février 2026, chercheurs, accompagnateurs, financeurs et acteurs associatifs se sont réunis à l’initiative de l’Institut français du Monde associatif, dans le cadre de son programme Savoirs en commun, soutenu par l’Institut pour la recherche du Groupe Caisse des Dépôts et la Fondation Crédit Coopératif. La rencontre, accueillie par le CNRS Sciences humaines et sociales, poursuivait une ambition : mieux comprendre ce que produisent réellement les associations, au-delà de ce qui est habituellement mesuré.

La question posée était simple en apparence : qu’est-ce qui fait la valeur de l’action associative ?

Derrière elle, se dessine un enjeu beaucoup plus large : celui de la reconnaissance du rôle des associations dans un contexte de double évolution, celle de leurs objets dans un monde en profond changement et celle de contraintes budgétaires et de transformation de leurs modes de financement et de leurs modèles socio-économiques.

Car aujourd’hui, les associations sont prises dans une tension croissante : continuer à agir, tout en devant démontrer leur valeur selon des cadres qui ne permettent pas toujours de saisir ce qu’elles produisent réellement.

Trois manières de penser la valeur

Trois approches ont été mises en discussion lors de ce séminaire, portées par des travaux de recherche complémentaires.

  • Une première approche, dite relationnelle, développée notamment par Augustin Gille (GREUS – Groupe de recherche-action sur l’évaluation de l’utilité sociale), considère que les relations ne sont pas seulement des moyens d’agir, mais des forces de transformation en elles-mêmes, au cœur de la production de l’intérêt général et du bien commun. L’approche appréhende la valeur selon 3 dimensions :
    • son rapport à soi (confiance, capacité d’agir, reconnaissance personnelle),
    • son rapport aux autres (altérité, solidarité, réciprocité) 
    • et, plus largement, son rapport à la société et au vivant.

Elle s’intéresse aux expériences vécues, aux attachements qui se construisent, aux manières d’habiter un collectif ou un territoire. Elle invite ainsi à déplacer le regard : moins vers les seuls résultats observables, davantage vers les transformations — souvent invisibles — que ces relations rendent possibles.

  • Une deuxième, par le travail, portée par Thibault Guyon (Institut Godin / CRIISEA), qui s’intéresse aux formes concrètes d’engagement — salariées, bénévoles, militantes — à travers lesquelles l’action associative se déploie. Elle met en lumière les activités souvent invisibilisées, les compétences mobilisées, les conditions de production de la valeur, ainsi que les enjeux de reconnaissance de ces différentes formes de travail.
  • Une troisième, économique, développée par Élise Leclerc (ESSEC, laboratoire E&MISE), qui s’appuie sur les outils de mesure d’impact et de quantification pour objectiver les effets de l’action associative. Elle permet de rendre visibles certains résultats, d’éclairer le pilotage stratégique des organisations : arbitrer, orienter les actions, prioriser les ressources. Elle pose néanmoins la question de ce que ces outils laissent hors champ lorsqu’ils cherchent à traduire des réalités complexes en indicateurs majoritairement chiffrés.

Ces approches éclairent des dimensions différentes d’une même réalité. Mais leur mise en regard fait apparaître une difficulté majeure : aucune ne suffit à elle seule.

Ce que les outils ne voient pas (toujours)

Les échanges ont rapidement fait émerger un constat partagé : les cadres d’évaluation dominants privilégient ce qui est immédiatement mesurable — nombre de bénéficiaires, volumes d’activité, indicateurs de résultats a minima ou constructions chiffrées réductrices de la réalité — au risque de laisser de côté une part essentielle de la valeur associative.

Une grande partie de ce qui fait tenir et agir les associations échappe aux grilles de lecture dominantes, centrées sur l’efficacité des services rendus. Celles-ci peinent à saisir leur manière d’être et d’entrer en relation avec le monde — et, ce faisant, leur contribution à faire société, à travers des dynamiques collectives qui dépassent les situations individuelles.

Le travail fourni lui-même, dans toutes ses formes — salariées, bénévoles, militantes — est perçu comme un moyen plutôt qu’une richesse productrice d’apprentissage, de montée en compétences, de reconnaissance et souvent d’émancipation pour les personnes engagées. À cela s’ajoutent des transformations progressives — souvent discrètes — dans les parcours, les représentations ou les manières d’agir, qui ne se laissent pas facilement traduire en indicateurs.

Ce décalage n’est pas seulement technique. Il produit des effets très concrets : il oriente ce qui est mis en avant et ce qui reste dans l’ombre, il invisibilise certaines contributions essentielles, il infléchit les priorités d’action, en incitant à privilégier ce qui se compte facilement plutôt que ce qui transforme en profondeur. Et, à terme, il peut contribuer à déplacer — voire à appauvrir — le sens même de l’action associative.

Une question profondément politique

Au fil des discussions, une idée s’est imposée : dès lors que la valeur associative ne se réduit pas à une valeur marchande et monétisable, elle ne peut être traitée comme une simple question de mesure. Elle engage des choix de définition, des conventions implicites sur ce qui compte — autrement dit, des rapports de pouvoir.

Qui décide de ce qui compte ? Est-ce le financeur, à travers ses critères d’attribution et ses exigences de reporting ? L’institution publique, via ses cadres administratifs et ses priorités politiques du moment ? Ou les associations elles-mêmes, à partir de ce qu’elles vivent, expérimentent et transforment au quotidien sur le terrain ?

Car derrière ces arbitrages se joue très concrètement ce qui est financé ou non, ce qui est rendu visible ou laissé dans l’ombre, ce qui est encouragé ou progressivement découragé. Une action qui renforce des liens durables mais produit peu d’indicateurs immédiats sera-t-elle soutenue ? Un travail patient d’accompagnement, fait de tâtonnements et de transformations progressives, trouvera-t-il sa place face à des logiques de résultats rapides et objectivables ?

Dans un secteur largement dépendant de financements publics ou privés, ces questions ne sont donc jamais neutres. Elles structurent les marges de manœuvre des associations, orientent leurs priorités et peuvent, à terme, redéfinir en profondeur le sens même de leur action. Derrière la question de la valeur, c’est bien celle du projet de société que l’on choisit de soutenir — ou non — qui est posée.

Vers une autre manière d’évaluer

Plutôt que de chercher à produire un indicateur unique, censé résumer à lui seul la valeur de l’action associative, les échanges ont ouvert une autre perspective : considérer l’évaluation comme un espace de discussion, situé, collectif, évolutif.

Un espace où se confrontent des points de vue — celui des associations, des personnes concernées, des accompagnateurs, des financeurs — et où différentes formes de valeur peuvent être mises en visibilité : effets mesurables, certes, mais aussi transformations vécues, apprentissages, qualité des relations, dynamiques de travail et d’engagement.

C’est aussi un espace où les désaccords peuvent être explicités — sur ce qui compte, sur les priorités, sur les temporalités — plutôt que neutralisés par des indicateurs supposés objectifs. Un espace, enfin, où peuvent se construire des compromis : sur les critères d’évaluation, sur les attendus, sur les manières de rendre compte, en tenant compte à la fois des exigences de redevabilité et de la complexité du réel.

Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de méthode ou de contrôle, mais de délibération : faire de l’évaluation un support de dialogue, de réflexivité et, potentiellement, de transformation sociale.

Et maintenant ?

Ce séminaire constitue une première étape — un moment de mise en commun, de clarification et parfois de déplacement des regards. Il s’inscrit dans une dynamique plus large portée par le programme Savoirs en commun, qui vise précisément à faire dialoguer approches théoriques et pratiques d’accompagnement pour renouveler les manières de penser et de reconnaître la valeur associative.

L’enjeu, pour la suite, est de transformer ces réflexions en pratiques effectives. Cela suppose de travailler au plus près des acteurs de l’accompagnement et des financeurs, là où se définissent et se négocient concrètement les cadres d’évaluation. Cela implique aussi de concevoir des formats permettant une appropriation réelle : ateliers de co-construction, temps de confrontation entre approches, expérimentations sur le terrain, production de repères partagés.

Les prochaines étapes du programme iront dans ce sens : approfondir les apports respectifs des différentes approches, les mettre à l’épreuve des pratiques, et outiller progressivement la réflexion des acteurs pour qu’ils puissent s’en saisir. Il s’agira moins de produire un modèle unique que d’ouvrir un espace de travail structuré, capable d’accueillir la pluralité des manières de faire et de penser la valeur.

Car, derrière la question de l’évaluation, c’est bien celle de la place du fait associatif dans la société qui est posée : ce que l’on choisit de reconnaître, de soutenir — et, finalement, de faire exister collectivement.

Par Brigitte Giraud, Vice-Présidente de l’Institut français du Monde associatif et Floriant Covelli, Délégué général de l’Institut français du Monde associatif

Fermer

Cliquez pour vous inscrire à nos Newsletters

La quotidienne
L'hebdo entreprise, fondation, partenaire
L'hebdo association
L'hebdo grand public

Fermer