Démos, un dispositif pour faire jouer dans des orchestres des enfants éloignés des instruments
La Philharmonie de Paris coordonne le dispositif Démos, qui facilite l’accès à la pratique instrumentale d’enfants habitant dans des quartiers prioritaires ou des zones rurales. Ceux-ci choisissent un instrument et l’apprennent gratuitement pendant trois ans, grâce à une pédagogie spécifique. Chaque fin d’année scolaire, ils donnent une représentation au sein d’un orchestre.
Un morceau de Camille Saint-Saëns résonne dans une salle de répétition de la Philharmonie de Paris. Les musiciens et musiciennes jouent sous la direction de Zahia Ziouani. Ce mercredi après-midi de juin, la cheffe d’orchestre, qui a participé à la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris en 2024, fait répéter un orchestre particulier. Il composé d’une petite centaine d’enfants, âgés de 7 à 12 ans, habitant dans des quartiers prioritaires de Seine-Saint-Denis.
Ces jeunes musiciens participent au projet Démos, acronyme de « dispositif d'éducation musicale et orchestrale à vocation sociale ». Né en 2010, il s’adresse à des enfants habitant dans des quartiers prioritaires mais aussi des zones rurales, éloignés de la pratique musicale en raison de freins économiques, sociaux ou géographiques. Ceux-ci se voient confier un instrument et suivent gratuitement, pendant trois ans, des ateliers trois à quatre heures par semaine, en petits groupes de 15 et dans une structure sociale. En zones rurales, ils bénéficient dans certains cas d’un système de taxi pour pouvoir y assister.
Ce jour-là à Paris, l’orchestre répète au complet, comme une fois par mois environ. Il se prépare pour la représentation qui aura lieu sur place le 19 juin : chacun des 24 orchestres du territoire joue au moins une fois à la Philharmonie pour l’un des trois concerts de fin d’année. « Bravo à toutes et à tous, il y a de très bonnes choses ! », se réjouit Zahia Ziouani à la fin d’un extrait. « Là où il faut qu’on progresse, les amis, c’est dans les transitions ». Tout au long de la répétition, elle s’adresse aux enfants avec beaucoup de bienveillance. La méthode semble fonctionner : ils restent concentrés et attentifs jusqu’à la fin des trois heures.
Au bout de trois ans, les enfants évoluent énormément : dans leur rapport à la musique, mais aussi aux autres. Ils font des progrès scolaires. On leur apprend à se tenir, à avoir une posture.»
Jean-Yves Convert, altiste professionnel, intervenant au sein de Démos.
Des effets sur la scolarité
Sous l’œil attentif et approbateur de son encadrant – les intervenants musiciens jouent également au sein de l’orchestre -, Janelle souffle dans son basson. Il y a deux ans, en commençant la musique avec Démos, cette élève âgée de dix ans a pu essayer cet instrument et la clarinette. « Mais je trouvais que la clarinette ne variait pas assez entre les sons aigus et les sons graves », confie-t-elle à la pause, pour justifier son choix. Elyana, du même âge, a préféré de son côté le violon à la contrebasse. Elle joue systématiquement quand elle rentre de l’école. « Ou quand je me sens stressée », précise-t-elle.
« Au bout de trois ans, les enfants évoluent énormément : dans leur rapport à la musique, mais aussi aux autres. Ils font des progrès scolaires. On leur apprend à se tenir, à avoir une posture : c’est un savoir-être. Je suis fier de les voir au quotidien », témoigne Jean-Yves Convert, altiste professionnel, intervenant au sein de Démos. « Ils sont nombreux à vivre des réalités sociales très complexes », souligne-t-il.
Il met notamment en avant la réussite de Marvens, garçon de dix ans un peu timide, assis à ses côtés. « J’aime beaucoup la musique », déclare ce jeune violoncelliste. Lui n’a pas beaucoup de possibilités de répéter chez lui, notamment parce que son logement est « petit » et qu’il doit aider à s’occuper de sa sœur. Mais il n’est « pas stressé » par la représentation prochaine à la Philharmonie. Comme Elyana, il veut continuer la musique une fois le programme achevé. Dans ce cas, il pourra garder son instrument et continuer avec des jeunes ayant appris la musique au conservatoire dans un des 15 orchestres « Démos avancés », mis en place à cette fin. La transition entre Démos et une formation plus classique peut être difficile pour les participants qui continuent, la moitié d’entre eux environ.
Au bout d’un certain nombre d’années, les travailleurs sociaux deviennent davantage musiciens et les musiciens acquièrent des réflexes de travailleurs sociaux. »
Prisca Tirouvanziam, responsable du pôle innovation et développement social de Démos
Un mélange d’univers
Au début du parcours, les enfants sont identifiés par des référents sociaux, travaillant par exemple dans des maisons de quartier, associations d’éducation populaire ou centres sociaux. Ces professionnels coconstruisent les séances, assurent la médiation entre élèves et intervenants artistiques. Ils entretiennent le lien avec les familles pour veiller à l’assiduité et limiter le décrochage. Et ont la possibilité de s’initier à un instrument eux aussi. Le professeur d’alto Jean-Yves Convert salue un « cercle vertueux », en insistant sur leur rôle.
Tandis que des études menées pour évaluer le projet ont confirmé des effets positifs sur les capacités musicales et le développement cognitif, émotionnel et relationnel des enfants, d’autres ont porté sur les bénéfices pour les adultes. « Au bout d’un certain nombre d’années, les travailleurs sociaux deviennent davantage musiciens et les musiciens acquièrent des réflexes de travailleurs sociaux », résume Prisca Tirouvanziam, responsable du pôle innovation et développement social de Démos, pour décrire le mélange des cultures professionnelles qui a lieu. « Certains travailleurs sociaux parlent de réenchantement du travail social », précise-t-elle.
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Un répertoire varié
À dispositif spécifique, pédagogie spécifique. Les enfants présents ce jour-là lisent un peu de solfège, mais contrairement au parcours d’apprentissage classique, ce ne sont pas par les partitions qu’ils « entrent dans la musique », explique Prisca Tirouvanziam. Ils commencent « par le corps, avec le chant, la danse ». Lors de leur représentation du 19 juin, les enfants interpréteront d’ailleurs Bella ciao, en tapant des pieds ou en frappant sur leur torse en guise de percussion. La variété du répertoire, revendiquée, a pour but de montrer aux enfants que la musique classique n’est pas la « musique légitime ». Et bien sûr, l’apprentissage est collectif, rappelle Prisca Tirouvanziam.
Au bout de deux ans, le vocabulaire musical et le rythme semblent bien intégrés. « La première nuance, on avait dit qu’on la faisait forte, et la deuxième nuance on avait dit quoi ? », demande Zaia Ziouani à son orchestre. « Piano ! », répondent en chœur les violonistes installés à sa gauche. « Cinq-six », glisse une jeune joueuse de tuba à ses deux voisins, juste avant qu’ils ne commencent leur partie, à un autre moment. « C’est un fa normal, pas un fa dièse », répond un professeur de flûte traversière à une jeune apprenante, sur le point de commencer la répétition de l’entrée sur scène.
Des baisses de financement
Plus de 13 000 jeunes ont pu bénéficier du dispositif depuis sa création. Désormais, l'un des enjeux est de « couvrir l’ensemble des régions », fait valoir Prisca Tirouvanziam, dont les territoires d’Outre-mer – un orchestre existe déjà en Guadeloupe et l’autre à la Réunion. Mais aussi de renforcer la place des enfants, avec des conseils de jeunes, et celle des familles dans la vie de l’orchestre.
Mais ce développement va se faire avec des moyens contraints. Les restrictions budgétaires de l’État conduisent à une baisse « significative » des financements publics, indique Prisca Tirouvanziam. Ceux-ci représentent plus de la moitié du budget des orchestres (26 % est pris en charge par l’État et 33 % par les collectivités territoriales et les caisses d’allocations familiales). Le reste provient du mécénat privé, d’entreprises, de fondations ou de donateurs particuliers : des ressources qu’il va donc falloir consolider pour que la musique Démos ne faiblisse pas et résonne plus fort.
Célia Szymczak 