« Financer le secteur associatif passe aussi par le soutien aux têtes de réseau » (Anne-Claire Roux, Mirova Foundation, et Denis Dementhon, France Active)
Dans un entretien accordé à Carenews, Anne-Claire Roux, directrice générale de Mirova Foundation, et Denis Dementhon, directeur général de France Active, analysent la situation financière des organisations de l’économie sociale et solidaire et évoquent leur vision de la philanthropie d’entreprise.
Mirova Foundation est le fonds de dotation créé en 2021 par Mirova, acteur de la finance durable et entreprise à mission. Pionnier de la finance solidaire, France Active accompagne depuis 1988 des projets entrepreneuriaux et des structures de l’économie sociale et solidaire dans leurs phases de lancement, de développement, de transformation ou de relance.
Depuis quatre ans, les deux structures ont noué un partenariat : Mirova Foundation soutient financièrement France Active, qui accompagne sur l’évolution de leur modèle économique les associations soutenues par le fonds de dotation. Un partenariat emblématique de la « philanthropie de la confiance » que Mirova Foundation prône, avec d’autres acteurs philanthropiques. Il consiste par ailleurs à financer une tête de réseau de l’ESS, elle-même chargée d’accompagner des structures de l’ESS, pratique encore peu répandue dans le secteur philanthropique.
- Quel regard portez-vous sur la situation actuelle de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France ?
Denis Dementhon : Il faut avoir en tête que l’ESS est constituée d’une multitude de petites et moyennes structures, avec seulement quelques structures de taille intermédiaire ou de grande taille. Ces petites et moyennes structures font face, comme toutes les TPE-PME en France, à une augmentation de leurs coûts de revient et à une transformation de leurs métiers. Ce sont des acteurs économiques qui eux aussi ont des besoins de financement, notamment pour pouvoir investir.
Après le Covid, les aides publiques étaient importantes ; le soutien des financeurs de l’ESS également. Beaucoup de structures s’en sont bien tirées et voulaient mettre en œuvre plein de nouveaux projets.
Beaucoup d’organisations de l’ESS sont très fragilisées aujourd’hui. Elles souffrent particulièrement du manque de visibilité sur les politiques publiques. Elles sont par ailleurs parfois concurrencées par l’économie lucrative, par exemple sur le secteur du réemploi. »
Denis Dementhon, DG de France Active
Mais avec la guerre en Ukraine, puis au Moyen-Orient, les tensions s’accumulent. Parallèlement les financements publics sont de plus en plus réduits. Si bien que beaucoup d’organisations de l’ESS sont très fragilisées aujourd’hui. Elles souffrent particulièrement du manque de visibilité sur les politiques publiques. Elles sont par ailleurs parfois concurrencées par l’économie lucrative, par exemple sur le secteur du réemploi.
Face à ces constats, France Active a voulu travailler différemment avec les organisations de l’ESS, selon deux principes : il faut donner du temps aux dirigeants et dirigeantes de ces structures en les aidant à court terme pour financer leur trésorerie, mais il faut aussi les accompagner à faire évoluer leur modèle économique, à investir, renforcer leurs fonds propres, car le contexte change et qu’il n’y a pas de « retour à la normale » à attendre.
C’est avec ces considérations que nous avons lancé le programme Trajectoire, qui prévoit une avance de trésorerie pour éviter que la structure mette la clef sous la porte, mais aussi un plan d’accompagnement, en lien avec les fédérations professionnelles, qui connaissent très bien leur secteur d’activité, pour aider les dirigeants à prendre les bonnes décisions.
Anne-Claire Roux : Depuis 18 mois à deux ans, nous constatons effectivement une période très difficile pour les associations. La difficulté varie selon le niveau de financement public des associations, les plus fragiles étant évidemment celles qui en dépendent le plus. Les financements européens, eux, mettent souvent beaucoup de temps à arriver dans les caisses des organisations.
Comme d’autres acteurs philanthropiques, nous souhaitons promouvoir une nouvelle manière de faire du mécénat. »
Anne Claire-Roux, DG de Mirova Founadation
Parallèlement, nous constatons aussi une tendance à la baisse de la philanthropie d’entreprise, qui accentue les difficultés. Face à cela, comme d’autres acteurs philanthropiques, nous souhaitons promouvoir une nouvelle manière de faire du mécénat. D’abord en favorisant les financements pluriannuels, pour donner de la visibilité aux structures que nous soutenons, mais aussi pour mieux identifier les structures en difficulté et les signaux faibles et établir une vraie relation partenariale avec elles.
Nous voulons favoriser une relation de confiance avec les structures soutenues, qui suppose de bien se connaître. Nous faisons le point régulièrement avec elles, pour identifier les difficultés auxquelles elles font face et éventuellement pouvoir réallouer certains financements à d’autres postes que ceux prévus initialement, pour s’adapter à leur situation.
Par ailleurs, nous accompagnons les structures de plusieurs manières. Sur l’extra-financier, à travers du mécénat de compétences des équipes de notre maison-mère, Mirova. Mais aussi sur le numérique, grâce à un partenariat avec la Fondation Accenture ; sur la santé mentale, via des interventions de Ticket for change ; et sur leur modèle économique, par l’intermédiaire de France Active.
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- C’est la particularité du partenariat que Mirova Founadation a conclu avec France Active : le fonds de dotation soutient l’association France Active, et France Active accompagne les associations soutenues par le fonds de dotation.
D. Dementhon : Effectivement, Mirova Foundation nous soutient financièrement pour la quatrième année : nous avons déjà bénéficié d’un premier financement triennal, et nous entamons un deuxième financement de la même durée.
Ce partenariat nous permet aussi d’accompagner les structures soutenues par le fonds de dotation. Beaucoup d’entre elles avaient entendu parler de France Active, mais ne nous avaient pas sollicités pour un accompagnement, en pensant qu’elles n’étaient pas éligibles, alors que toutes les structures de l’ESS peuvent s’adresser à nous.
A.-C. Roux : Pour nous, soutenir France Active est aussi une autre manière de faire du mécénat et de financer l’écosystème de l’ESS et les milliers d’organisations accompagnées par France Active. Le message que nous essayons de porter dans l’écosystème, c’est que financer le secteur associatif passe aussi par le soutien aux têtes de réseau.
De manière générale, depuis la création de Mirova Foundation en 2021, nous avons souhaité nous engager uniquement sur des financements sur trois ans, parfois renouvelés. Pour France Active, le montant est particulièrement important : 3,6 millions d’euros au total sur six ans. Cela représente 25 % du budget de notre fonds de dotation. Mais c’est un partenariat extrêmement structurant.
- Anne-Claire, vous décrivez la mise en place d’une « philanthropie de la confiance », dont de plus en plus d’acteurs parlent dans le secteur. S’agit-il d’une tendance massive actuellement ?
A.-C. Roux : Beaucoup de grandes fondations s’inscrivent de plus en plus dans cette tendance, notamment la Fondation de France. Beaucoup d’acteurs en parlent, mais cette pratique est encore loin d’être majoritaire. Je dirais, à vue de nez, qu’elle concerne peut-être un tiers des acteurs philanthropiques.
Mais en tout cas, beaucoup de fondations s’interrogent sur leurs pratiques. L’enjeu est aussi d’arriver à emmener nos gouvernances sur ce type de philosophie.
- Quel est votre point de vue sur la mesure d’impact ?
A.-C. Roux : Il est évidemment utile d’avoir des indicateurs pour mesurer l’utilité sociale ou environnementale d’une association. Mais il faut y aller avec mesure : de notre côté, nous ne souhaitons pas assommer les associations avec des demandes de mesures d’impact qui leur prendraient trop de temps. Pour cela, nous nous mettons d’accord en début de partenariat sur les indicateurs qui seront suivis, en fonction de l’activité de la structure, sans lui imposer des indicateurs qui seraient les mêmes pour toutes et qui ne sont pas toujours faciles à renseigner.
Mais par ailleurs, nous veillons à mesurer notre propre impact : nous allons publier notre première mesure d’impact en tant que fonds de dotation lors de l’événement que nous organisons le 2 juin pour nos 5 ans. Cela permet aussi de donner de la visibilité à nos actions et de valoriser l’impact que peut avoir le mécénat d’entreprise.
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D. Dementhon : De la même manière, à France Active, nous mesurons tous les deux ans ce que nous apportons aux entrepreneurs, par notre accompagnement mais aussi par la mise en réseau que nous favorisons.
Il est utile d’avoir des indicateurs, notamment pour pouvoir rendre des comptes à nos investisseurs et actionnaires [NDLR : France active est composé d’une association, qui accompagne des entrepreneurs et des structures de l’ESS, mais aussi d’une société d’investissement, la Société d’investissement France Active, et de France Active Garantie, dont le rôle est de garantir des prêts bancaires de structures accompagnées par l’association]. Mais lorsqu’on demande des remontées d’information sur des indicateurs, il faut se demander, à chaque fois, en quoi cela va être utile à la structure.
- Le financement privé a forcément une durée limitée, même lorsque’il est pluriannuel. Comment gérez-vous cela, dans un contexte difficile pour les associations ?
D. Dementhon : De fait, le financement important apporté par Mirova Foundation à France Active prendra fin à moyen terme. Nous ne le considérons donc pas comme un financement pérenne, mais comme un soutien qui doit nous permettre d’investir pendant un temps limité sur la mise en place de certains dispositifs. Par exemple, le premier financement triennal nous a permis de créer un centre de formation pour accompagner les dirigeants sur leur modèle économique, centre de formation qui fonctionne bien aujourd’hui.
A.-C. Roux : De notre côté, c’est une question dont on discute avec tous nos partenaires. Mirova Foundation a un budget d’environ 2,5 millions d’euros par an et finance une vingtaine de projets. Cela représente un soutien d’environ 250 000 euros sur trois ans en moyenne pour les structures. C’est un soutien important, mais l’enjeu est que, lorsqu’il s’arrête, cela ne mette pas en difficulté la structure.
Pour cela nous travaillons sur la relation de confiance, pour que l’association se sente en sécurité pour nous parler de ses difficultés si elle en rencontre et que nous puissions trouver des solutions ensemble. Nous travaillons aussi sur la mise en réseau avec d’autres mécènes : nous parlons à ces mécènes de structures dont l’accompagnement arrive à échéance, et discutons avec eux pour voir s’ils pourraient prendre le relais. Enfin, nous prévoyons une baisse progressive des financements sur les trois ans, pour amorcer la sortie.
Par ailleurs, il faut souligner que le fait d’accompagner une association lui permet aussi de se sentir plus confiante pour avancer et aller chercher d’autres financeurs.
Propos recueillis par Camille Dorival 