Le Palais de la femme fête ses 100 ans de lutte contre la précarité féminine
Au mois de juin, le Palais de la femme, lieu historique d’accueil des femmes sans domicile, situé dans le 11e arrondissement de Paris, célèbre ses 100 ans.
Le Palais de la femme, situé au cœur du 11e arrondissement, est un établissement historique de l’accueil des femmes sans-domicile. Fondé en 1926 par Blanche Peyron, officière de l’Armée du salut, il offre aujourd’hui des hébergements d’urgence et des logements, pour des femmes, leurs enfants et mêmes quelques hommes.
À l’origine, le Palais accueillait exclusivement des femmes, principalement des ouvrières venues de la campagne pour trouver du travail à Paris. Ces femmes étaient majoritairement couturières dans l’industrie, communément appelées les « midinettes ». En effet, dans l’impossibilité de manger dans les ateliers en raison des odeurs de nourriture, elles faisaient « dinette » dehors, sur la pause déjeuner.
Dans ce contexte, le Palais est créé pour apporter son aide à ces femmes jugées « déviantes », qui ne « correspondent pas au modèle de la mère et de la bonne épouse », explique Marie Loison, sociologue spécialiste des questions de précarité féminine. Sa fondation est ancrée dans le « contexte particulier de la philanthropie de l’époque, où l’on s’intéresse à la maternité, à la sexualité et aux corps de ces femmes pour les rééduquer de manière très genrée ».
Aujourd’hui, le Palais accueille 421 résidents, dont une cinquantaine d’enfants. Il offre non seulement des places en hébergement d’urgence ou en logement, mais aussi des cuisines partagées, du soutien à la parentalité avec des éducatrices de jeunes enfants ou encore un accès à des psychologues. Il apporte son aide à des familles, des femmes isolées mais aussi à des mineurs ou jeunes majeurs issus de l’aide sociale à l’enfance.
évolutions et continuités
En 100 ans, le Palais et ses résidents ont beaucoup changé. Les femmes accueillies aujourd’hui sont principalement « d’origine subsaharienne, ont entre 25 et 40 ans, sont seules ou accompagnée d'un enfant et fuient leur pays », souligne Christophe Piedra, directeur du Palais de la femme. Toutefois, « si les profils changent, les motifs pour lesquels les femmes viennent et restent les mêmes », ajoute-t-il.
« Ce sont des travailleuses, qui ont migré pour trouver un emploi en France. La mobilité est la même ; on a juste changé d’échelle. Aujourd’hui comme en 1926, elles fuient souvent des mariages forcés, des violences conjugales, ou l’excision : les violences sexistes et sexuelles sont le fil rouge qui relie les femmes d’hier et d’aujourd’hui » renchérit Marie Loison.
La plupart des femmes du Palais n’ont pas le statut de réfugiées. C’est un « centre d’accueil inconditionnel », explique le directeur. « 90% des femmes qui arrivent au centre d'hébergement d'urgence du Palais sont sans-papiers ». Quand une femme arrive, les salariés se chargent avec elle de poser un diagnostic sur sa situation et ses besoins. Souvent, la priorité est de leur ouvrir des droits, pour qu’elles accèdent aux aides de l’État et à la santé. Ensuite l’accès à un psychologue est primordial pour ces femmes qui ont « quasiment toutes subi des violences dans leurs parcours migratoires, surtout si elles étaient clandestines » affirme Christophe Piedra.
Une reféminisation jugée nécessaire
Les femmes sont fortement touchées par le sans-domicilisme. Toutefois, leurs besoins restent peu pris en compte et mal compris. Selon la sociologue Marie Loison, « elles sont invisibilisées parce que l’on continue à penser la précarité de manière andro-centrée ». Cela « empêche les dispositifs institutionnels et les politiques publiques de répondre correctement aux besoins des femmes et à leurs spécificités ».
Les inégalités sont encore très fortes, malgré les progrès acquis grâce aux mouvements féministes : « les violences de genre restent prégnantes dans les trajectoires des femmes », explique Marie Loison. Pour une meilleure prise en compte de ce phénomène, la sociologue défend la mise en place d’établissements non-mixtes : « la non-mixité est un prérequis. La très grande majorité des femmes accueillies ont subi des violences de genre. Elles ont besoin d’espaces dans lesquels être en sécurité, se poser en dehors du regard des hommes. »
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C’est d’ailleurs également ce que Christophe Piedra défend : « depuis que je suis directeur du Palais, je m’emploie à sa reféminisation. Ce, dans la mesure où il intègre aussi actuellement deux dispositifs d'accueil masculin (représentant 10% de l'effectif total du Palais) et avec lesquels le quotidien se passe bien. Mais je comprends parfaitement qu’il ne soit pas évident pour une femme se reconstruisant au Palais de rentrer le soir et de croiser un homme dans nos locaux : c’est le Palais de la Femme ». Selon lui, la mixité peut être amenée d’une autre façon que par la cohabitation quotidienne, par des groupes de paroles mixtes par exemple.
Des difficultés persistantes
Entre 2023 et 2024, le nombre de femmes sans domicile a augmenté de 15 %, selon l’Armée du salut. Christophe Piedra précise : « l’évolution est très difficile à chiffrer parce que les femmes se cachent, elles se savent en danger dans l’espace public, on ne voit que la partie émergée de l’iceberg ». Cependant, « si la partie visible augmente, on peut imaginer que le reste, mathématiquement, suit ».
Qui plus est, les places au Palais sont limitées, et cela prend souvent du temps pour que les femmes hébergées trouvent un autre logement. En effet, obtenir des papiers peut demander plus de cinq ans et plus encore pour trouver un nouveau logement après avoir obtenu ces papiers. Le Palais héberge donc des femmes « autonomes, employables, qui ont envie de participer à la vie de la nation et la richesse nationale mais qui, dans l’interdiction de travailler, doivent rester ici, assistées, sous la tutelle de l’État », regrette le directeur de l’établissement.
Aujourd’hui, le Palais de la femme est largement déficitaire, en raison des récentes coupes budgétaires. Les chantiers d’insertion de l’établissement ont dû être fermés à cause d’une « baisse de 8 % sur l’enveloppe de l’insertion par l’activité économique », selon son directeur. Le Palais de la femme survit grâce à « la générosité de ses donateurs ».
Christophe Piedra poursuit : « Emmanuel Macron avait parlé de faire des femmes une cause nationale ; nous sommes loin du compte. L’actualité tragique dit toute la violence de la société envers les femmes. » Il juge la réponse des pouvoirs publics « insuffisante » et appelle à une « véritable mobilisation nationale » pour contrer la crise.
Bertille Ramboer 