« Psychologiquement, ça aide énormément » : un dispositif de mécénat participatif pour les sportifs de haut niveau
Une partie des sportifs de haut niveau connaît des difficultés de financement de carrière, bien que les situations soient très variables selon les disciplines et les profils. Pour aider les athèltes à améliorer leurs performances, la Fondation du sport français déploie un dispositif de financement participatif.
Au tennis, Mathilde Lollia a un rêve : disputer les Grands Chelems. Actuellement numéro 20 française et 397e mondiale cet hiver à son meilleur classement, elle s’entraîne au quotidien pour l’atteindre. « Mais en plus de devoir bien jouer, exceller dans mon domaine, je dois gérer la recherche de financements, qui n’est pas dans mes cordes », témoigne-t-elle.
Afin de progresser au classement mondial, elle participe en effet à des tournois à l’international et paye pour cela son billet d’avion, l’hébergement, la nourriture ou encore les frais de son coach. Les récompenses gagnées, les « prize money », atteignent des montants « assez limités ». « Si tu perds au premier ou au deuxième tour, ce qui arrive très souvent, tu perds de l’argent. Quand tu gagnes, tu rembourses tes frais, voire tu gagnes de l’argent, mais cela arrive une fois dans l’année », résume-t-elle.
Je ne suis pas agent, je suis joueuse de tennis ! Savoir bien négocier, se vendre, ce n’est pas évident »
Mathilde Lollia, joueuse de tennis de haut niveau
Elle finance donc sa carrière en participant aux championnats de France en équipe pour son club contre rémunération, ainsi qu'aux tournois français, au cours desquels elle reçoit davantage d’argent, « directement réinvesti ». Reste le soutien de quelques sponsors qu’elle a convaincus il y a un an et demi, après sa victoire aux championnats de France en deuxième série. « J’ai créé un dossier, je l’ai envoyé à beaucoup de marques, j’ai fait des rendez-vous... Mais je ne suis pas agent, je suis joueuse de tennis ! Savoir bien négocier, se vendre, ce n’est pas évident », raconte-t-elle. Et cela la pousse aussi à animer ses réseaux sociaux, une exposition ;qui génère une « attente » du public et une « pression » supplémentaire, en plus de requérir du temps. « C’est un travail en plus. Si j’avais le choix financièrement, je les couperais », indique-t-elle.
Outre ces revenus et l’aide familiale, elle a donc lancé une cagnotte sur la plateforme « Soutiens ton sportif », devenue « l’un de ses soutiens principaux », avec près de 15 000 euros de dons récoltés à ce jour, sur un budget de 40 000 euros pour sa saison environ. « Psychologiquement, ça aide énormément d’avoir cette base financière », se réjouit la sportive, très élogieuse sur le dispositif.
Financer la « bascule » vers la haute performance
Sur le site de « Soutiens ton sportif », les particuliers et petites entreprises peuvent accéder à de courtes présentations des athlètes collectant des dons et de leurs objectifs. Leur éligibilité a été vérifiée par un comité de sélection. Si les donateurs choisissent de les soutenir, ils bénéficient d’une réduction d’impôt, 66 % du montant du don dans le cas des particuliers – qui versent les deux tiers du total des dons - et 60 % pour les entreprises.
Si ce bonus fiscal existe, c’est parce que le dispositif est porté par la Fondation du sport français, reconnue d’utilité publique. « Elle a été créée par les comités olympique et paralympique en 2011, avec l’idée que le sport devait engager une dynamique philanthropique pour se développer », relate Charlotte Feraille, sa déléguée générale. La fondation prélève 10 % sur les dons pour ses frais de gestion et le développement de la plateforme.
Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un trou dans la raquette : les athlètes presque sûrs d’être médaillables étaient financés, mais pas les autres. »
Charlotte Feraille, déléguée générale de la Fondation du sport français
« Soutiens ton sportif » a été imaginé après les Jeux olympiques et paralympiques de Paris en 2024, à destination, en particulier, des jeunes sportifs de haut niveau. « Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un trou dans la raquette : les athlètes presque sûrs d’être médaillables étaient financés, mais pas les autres. L’enjeu pour ces derniers est d’opérer la bascule entre le haut niveau et la haute performance, c’est-à-dire le moment où l’on peut espérer être dans le top 10 d’un championnat ou d’une olympiade », affirme Charlotte Feraille. Or, à un certain niveau, la progression dépend du passage d’un « accompagnement collectif à un accompagnement individuel », coûteux pour les sportifs, détaille-t-elle. « Souvent, les dons complètent d’autres sources de revenus, notamment les ressources familiales ».
1 500 athlètes sont inscrits, sur la plateforme, 288 ont collecté plus de 5 000 euros de dons. Le total s’élève à 4,2 millions d’euros. « L’ambition, c’est d’accompagner la génération 2030 [pour les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver, dans les Alpes], et la génération d’après. C’est un dispositif permettant à chacun de contribuer à la réussite des champions français », soutient la déléguée générale de la fondation.
Des données sur la situation financière des sportifs
Les besoins sont réels. « 39 % des sportifs de haut niveau déclarent avoir connu des difficultés financières pendant leur carrière », précise Jérémy Pierre, maître de conférences en sociologie du sport, s’appuyant sur des données inédites. Il coordonne le projet de recherche Propa, mis en œuvre depuis quatre ans pour mieux connaître la trajectoire des sportifs de haut niveau. Plus de 2 500 d'entre-eux, actifs au cours de la période allant de 1982 à 2016, ont répondu à un questionnaire. L’échantillon a notamment été construit en tenant compte de la répartition par sexe et par discipline. Le revenu médian des athlètes, toutes sources confondues, s’élevait à 1 000 euros par mois au plus haut niveau de performance, et plus d’un sur quatre (27 %) disposait de moins de 500 euros par mois.
Concernant les principales sources de financement, 56 % des répondants disent avoir été aidés par leurs proches ou leur famille, 45 % avoir bénéficié d’aides de fédérations, ligues, comités ou clubs, 35 % de financements publics et 22 % de financements privés, regroupant le mécénat, les sponsors et la publicité. Un peu moins d’un sur quatre (23 %) a déclaré avoir un statut de sportif professionnel, près de la moitié (46,5 %) un emploi en parallèle de sa carrière.
Hétérogénéité des situations
Jérémy Pierre souligne toutefois « l’hétérogénéité très importante » des situations. Les jeunes ayant « peu de ressources personnelles et familiales » connaissent parfois des « situations extrêmement complexes ». Les femmes rencontrent souvent un peu plus de difficultés que les hommes. Leur revenu médian s’élève à 700 euros, contre 1 000 euros chez les hommes. « Une partie de cet écart s’explique notamment par le fait que les hommes sont davantage présents dans certaines disciplines professionnalisées et parmi les sportifs ayant eu un statut professionnel », explique le chercheur.
En outre, « globalement, les difficultés financières sont moins fréquemment déclarées dans les disciplines les plus professionnalisées et médiatisées, même s’il existe des exceptions importantes selon les sports », note Jérémy Pierre. Cependant, « plus le temps passe, plus les sportifs de haut niveau bénéficient de dispositifs d’accompagnement. Il y a encore beaucoup d’inertie et d’inégalités, mais ça évolue dans le bon sens », observe le sociologue.
Célia Szymczak 