TRIBUNE - Le coût de l’inaction : quand faire des économies coûte beaucoup plus cher
Depuis 2019, Label École propose des formations gratuites au numérique à des personnes éloignées de l'emploi. En 2026, elle ne reçoit quasiment plus aucun financement public, s'insurge la directrice de Label Emmaüs, Maud Sarda, dans cette tribune. Pourtant, les formations inclusives comme celles de Label École contribuent à l'insertion sociale et professionnelle de publics en difficulté et permettent d'éviter des coûts bien plus importants, liés à l'exclusion de ces publics, met-elle en avant.
Dans le débat budgétaire actuel, chaque euro de dépense publique est scruté. C’est légitime. Mais une question est trop rarement posée : combien coûte le fait de ne pas investir ?
La question est particulièrement urgente pour les jeunes. Après plusieurs années d’amélioration, le chômage repart à la hausse. Au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 21,6 %, en hausse de 2,5 points sur un an, selon l’Insee. Dans le même temps, les résultats de la France dans l'étude Pisa se sont fortement dégradés depuis 2012, notamment en mathématiques et en compréhension de l’écrit.
C’est précisément sur ce terrain que Label École agit depuis 2019.
Une école inclusive du digital
Lancée par Label Emmaüs, notre école du digital propose gratuitement des formations aux métiers du numérique à des personnes éloignées de l’emploi. Il ne s’agit ni d’une expérimentation récente, ni d’un dispositif conçu dans l’urgence : depuis sa première promotion, plus de 600 personnes ont été accompagnées. 83 % des apprenants obtiennent leur diplôme et 65 % trouvent un travail, créent leur entreprise ou poursuivent leur formation, dans les 6 mois qui suivent. Pourtant, à leur entrée en formation, 80 % de nos apprenants n’avaient aucun diplôme, pour certains même pas le bac.
Notre bachelor de chef.fe de projet e-commerce, reconnu au niveau bac+3, est gratuit pour les apprenants. Mais l’insertion ne consiste pas seulement à transmettre des compétences. Certains doivent aussi résoudre des difficultés de logement, d’alimentation, de mobilité ou de ressources. Nous avons donc construit un accompagnement global, avec notamment un fonds d’urgence pour lever les freins sociaux, un conseiller en insertion pour les aider dans leur projet professionnel et la mise à disposition de matériel informatique.
Le modèle de Label École a fait ses preuves. Il a aussi changé d’échelle.
Le modèle a fait ses preuves. Il a aussi changé d’échelle. Après plusieurs années à Noisy-le-Sec, nous avons ouvert une école à Marseille en 2024, puis une troisième à Roubaix en 2025.
En 2026, nous devons donc faire fonctionner trois écoles avec un budget de 1,2 million d’euros. À ce jour, nous n’avons sécurisé que 75 000 euros de subventions publiques : 30 000 euros du conseil départemental de Seine-Saint-Denis et 45 000 euros dans le cadre de Paris Code. Soit 6,25 % de notre budget.
À Marseille comme à Roubaix, aucune subvention publique n’est aujourd’hui sécurisée. Le contraste avec 2023 est saisissant. Cette année-là, nous n’avions qu’une école et un budget de 500 000 euros. Les financements de la Région Île-de-France et des autres collectivités représentaient 400 000 euros, soit 80 % de notre budget.
Les régions peuvent décider les dispositifs à sécuriser
En trois ans, notre budget a donc plus que doublé, notre implantation est passée d’un à trois territoires, mais la part de financements publics est passée de 80 % à 6,25 %.
En trois ans, la part de financements publics de Label École est passée de 80 % à 6,25 %.
Depuis plusieurs mois, nous remuons ciel et terre pour rencontrer les différents acteurs publics qui pourraient contribuer à financer ce dispositif. Les Régions nous expliquent qu’elles disposent désormais de moins de moyens, notamment avec la diminution des crédits de l’État consacrés au Plan investissement compétences (PIC).
Cette contrainte budgétaire est réelle. Mais elle ne peut pas être la seule réponse. Les Régions disposent aussi d’un levier : celui de décider quels dispositifs elles veulent sécuriser.
Aujourd’hui, une grande partie de la formation des demandeurs d’emploi passe par des places achetées dans le cadre de marchés publics. C’est un mode de financement compréhensible, mais qui peut laisser de côté des structures inclusives comme la nôtre : parce que nos publics sont plus éloignés de l’emploi, mais aussi parce que nos promotions restent volontairement de taille limitée.
Il faut donc pouvoir financer aussi ce qui ne rentre pas parfaitement dans les cases des marchés.
Des indicateurs à adapter en fonction des publics
Autre paradoxe : le financement individuel des parcours.
Dans les dossiers que nos apprenants présentent auprès de France Travail pour une prise en charge de la formation, le critère du retour à l’emploi à six mois devient déterminant. France Travail utilise effectivement cet indicateur pour mesurer l’accès à l’emploi après une formation, et certaines modalités de financement fixent désormais un seuil supérieur à 65 %.
Cette exigence de retour à l’emploi est tout à fait légitime, mais comment comparer mécaniquement une formation destinée à des personnes déjà proches de l’emploi avec un parcours destiné à des personnes qui en sont très éloignées ?
À Label École, nous atteignons ce seuil de 65 % lorsque nous intégrons les sorties vers l’emploi mais aussi les poursuites de formation. Pour notre public, retrouver une qualification, reprendre confiance, poursuivre vers un diplôme supérieur ou accéder à l’emploi sont autant d’étapes d’un même parcours de raccrochage.
Évaluer tous les parcours avec un indicateur unique, sans tenir compte du public accueilli, du niveau initial, de la durée de formation ou de la nature du parcours, revient à comparer des situations qui ne sont pas comparables. C’est là que la question budgétaire devient une question de société.
Notre formation coûte environ 7 000 euros par apprenant. Une étude publiée en 2025 par le Boston Consulting Group avec la Fondation Apprentis d’Auteuil estime à 340 000 euros le coût pour la collectivité, sur la vie active, d’un jeune dont le diplôme le plus élevé est le brevet.
Ces chiffres ne constituent évidemment pas un simple calcul de retour sur investissement. Ils ne mesurent pas la même chose et aucun parcours individuel n’est garanti.
Sommes-nous certains de faire des économies lorsque nous réduisons les financements de dispositifs qui permettent à des personnes de retrouver une qualification et un emploi ?
Mais ils posent une question essentielle : sommes-nous certains de faire des économies lorsque nous réduisons les financements de dispositifs qui permettent à des personnes de retrouver une qualification et un emploi ?
À Label École, nous ne demandons pas un chèque en blanc. Nous demandons que les résultats soient pris en compte, que les financeurs puissent sécuriser dans la durée les dispositifs qui ont démontré leur utilité, et que l’évaluation tienne compte de la réalité des publics accompagnés.
La question n’est pas seulement : « Combien cela coûte-t-il ? » Elle est aussi : « Quel résultat attend-on, pour quel public, et combien coûte le fait de ne pas le faire ? » Car derrière les millions inscrits dans les budgets, il y a des trajectoires individuelles.
Et parfois, la meilleure façon de faire des économies est précisément de ne pas renoncer à investir.
Par Maud Sarda, directrice de Label Emmaüs