TRIBUNE - Moins d’aide au développement, plus de risques : le coût du désengagement
Le gouvernement envisage de nouvelles coupes de 300 millions d'euros dans le budget de l'aide au développement pour 2027, dénoncent les auteurs de cette tribune, administrateurs de Coordination Sud. Pourtant, l'aide au développement est essentielle pour prévenir les crises, maintenir la stabilité du monde et défendre les intérêts de la France dans un contexte géopolitique incertain, soulignent-ils.
Dérèglement climatique, épidémies, insécurité alimentaire, conflits, recul des droits... La planète brûle et les crises se cumulent. C’est pourtant dans ce contexte que le gouvernement prévoit, pour la quatrième année consécutive, de réduire le budget de l’aide publique au développement (APD). Le document transmis au Parlement le 15 juillet dernier prévoit une nouvelle coupe de 300 millions d’euros pour 2027, portant à 3,7 milliards d’euros le montant total des crédits perdus par l’APD depuis 2024, soit une baisse de plus de 10 % par rapport à 2026.
Au cours des trois dernières années, le budget de l’aide publique au développement a été l’un des principaux contributeurs à l’effort de réduction du déficit public.
Regardons les choses en face : ce n’est pas de l’économie budgétaire, c’est de l’acharnement ! Au cours des trois dernières années, le budget de l’aide publique au développement a été l’un des principaux contributeurs à l’effort de réduction du déficit public. Depuis 2024, ses crédits ont déjà été diminués de plus de 3,5 milliards d’euros, soit une baisse de 60 %. Alors que l’APD ne représenterait que 0,8 % des dépenses de l’État, elle supporterait encore près de 8 % de l’effort global de réduction budgétaire en 2027. Or considérer ce budget comme une simple variable d’ajustement, supposée indolore et sans conséquence sur notre quotidien, est une grave erreur.
L'Aide publique au développement, une réponse aux crises
L’APD n’est pas une dépense comme une autre. Elle permet de répondre aux crises humanitaires, de soutenir les populations touchées par les catastrophes naturelles et de renforcer l’accès aux droits et aux services essentiels : alimentation, eau, santé, éducation ou encore protection sociale.
Ce qui se passe ailleurs a un impact ici ! À qui peut-on encore faire croire que les crises sanitaires, alimentaires, climatiques, sécuritaires ou d’atteinte aux droits fondamentaux s'arrêtent aux frontières ? L’aide au développement contribue bel et bien à renforcer notre sécurité collective, à stabiliser des territoires et à prévenir des crises dont nous pourrions subir les conséquences.
Les répercussions de ces coupes budgétaires sur l’humain commencent à être documentées. Les résultats glacent le sang. Des millions de personnes vont voir leurs droits reculer et vont perdre l’accès à des services de base. Une étude récente estime que la baisse des financements français pourrait être associée à 3,5 millions de décès supplémentaires d’ici 2030. Et le coût de ce désengagement dépasse largement la seule question de la solidarité.
De janvier 2024 à juin 2025, les associations françaises de solidarité internationale avaient déjà réduit ou fermé 1 280 projets à travers le monde, affectant plus de 15 millions de personnes.
10 000 emplois déjà supprimés dans les associations françaises de solidarité internationale
Au-delà de son impact humain, ces coupes fragilisent aussi tout un secteur d’activité et entravent significativement sa capacité à agir auprès de populations vulnérables. De janvier 2024 à juin 2025, les associations françaises de solidarité internationale avaient déjà réduit ou fermé 1 280 projets à travers le monde, affectant plus de 15 millions de personnes. Dans le même temps, 10 000 postes ont été supprimés. Aujourd’hui, une organisation sur trois se déclare fortement, voire très fortement, menacée dans sa pérennité à court terme en raison de difficultés objectives : tensions de trésorerie, risque de cessation de paiement, absence de visibilité d’action au-delà d’un an.
Lire également : 1 300 projets arrêtés et 10 000 emplois supprimés dans la solidarité internationale, calcule Coordination Sud 
Engagées dans la solidarité internationale, nos organisations s’efforcent de maintenir leurs actions coûte que coûte. Mais la contraction des financements est sans précédent. Chaque euro retiré par l’État français entraîne également la perte de financements complémentaires, publics comme privés, notamment européens, que ce soutien national permettait de mobiliser. C’est tout l’effet de levier de l’aide publique qui se trouve aujourd’hui fragilisé.
Cette trajectoire pose une question de cohérence. Depuis plusieurs années, le président de la République et les gouvernements successifs ont multiplié les engagements en faveur de la solidarité internationale, notamment à travers la loi de programmation de 2021, mais aussi lors de nombreux rendez-vous internationaux et réunions interministérielles. Force est de constater que les décisions budgétaires passées et envisagées à date sont à l’opposé de ces engagements.
Et comme si les réductions budgétaires ne suffisaient pas, les crédits encore disponibles sont de plus en plus orientés vers des priorités politiques nationales de court terme. À force d’assigner à l’APD des objectifs toujours plus nombreux et de plus en plus éloignés du développement humain — maîtrise des flux migratoires, lutte contre le narcotrafic, soutien aux entreprises françaises — le risque est grand de diluer sa mission première et d’en affaiblir la cohérence comme l’impact.
Une politique d'intérêt national
Des propositions sont sur la table pour soutenir le financement de la solidarité internationale, en recourant de nouveau à des taxes solidaires sur les billets d’avion et les transactions financières. Elles sont portées par de nombreux parlementaires et organisations de la société civile, il est temps que le gouvernement s’en saisisse.
Affaiblir durablement l'aide au développement reviendrait à réduire notre capacité à tenir nos engagements, à prévenir les crises et à défendre nos intérêts dans un monde toujours plus instable.
L’heure est à la réaction et à la mobilisation pour défendre l’aide au développement. Comme le rappelait Jean-Louis Bourlanges, ancien président de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, l’aide au développement est « une politique d’intérêt national autant qu’une politique de solidarité ».
L’affaiblir durablement reviendrait à réduire notre capacité à tenir nos engagements, à prévenir les crises et à défendre nos intérêts dans un monde toujours plus instable. À l'heure des grands déséquilibres mondiaux, le gouvernement fait le choix de se priver de ses moyens d'action en matière de prévention des crises et de stabilisation, un acte déplorable.
Par Frédéric Apollin, administrateur de Coordination Sud et directeur général délégué d’Agronomes et vétérinaires sans frontières,
et Charlotte Millereaux, administratrice de Coordination Sud et déléguée générale de Plateforme des droits humains.