Une étude inédite mesure la contribution des coopératives aux territoires français
L’Institut Terram publie le 14 octobre une analyse sur l’ancrage territorial des coopératives, rédigée par des chercheurs. Les auteurs formulent des préconisations pour favoriser leur développement.
L’Institut Terram, un think tank dédié aux territoires, rend publique une analyse intitulée « Coopératives : une économie d’ancrage », le 14 octobre. Elle a été rédigée par Nadine Levratto, économiste et directrice de recherches au CNRS, avec Abdoulaye Kané, ingénieur de recherche, et Luc Tessier, professeur associé à l’EM Normandie en finance et comptabilité.
« Les coopératives sont présentes dans la plupart des secteurs de l'économie française, de la banque à l'agriculture et de l'industrie au commerce. Leur contribution aux territoires reste pourtant peu mesurée, faute de données précises », écrivent les auteurs, qui souhaitent donc remplir cette mission et appellent l'INSEE à en produire.
En 2023, la dernière année pour laquelle des données sont disponibles, les coopératives comptaient 21 716 établissements, soit 0,37 % de ceux du territoire national, d’après l’étude. Elles employaient 320 211 salariés en équivalent temps plein, soit 1,09 % de l’emploi salarié du pays, contre 1,12 % en 2016. Leur taille moyenne s’établissait à 14,75 salariés. Ces chiffres peuvent varier de ceux renseignés dans d’autres rapports et comptabilisations, ce qui s’explique par des choix méthodologiques, notamment par « l’exclusion des filiales non coopératives et des salariés des commerçants adhérents ».
Une délocalisation plus compliquée
Leur modèle constitue « une alternative crédible aux formes capitalistes classiques en privilégiant un horizon long, un ancrage local et la participation des parties prenantes, mettent en avant les auteurs. Elles contribuent à la création et au maintien d’emplois non délocalisables, à la valorisation des ressources locales et à la dynamisation des économies régionales ».
En effet, « là où une entreprise capitaliste classique peut, sous la pression de ses actionnaires, déplacer son siège, externaliser ses fonctions support ou délocaliser ses unités de production, la coopérative est, par construction, plus difficile à arracher à son territoire ». Un effet que les auteurs expliquent par la règle d’impartageabilité des réserves, qui rend plus délicate « toute opération de cession patrimoniale », et la composition du sociétariat qui « fait du territoire un acteur direct de la gouvernance ».
« Le statut ou la forme juridique ne fait pas vertu en termes d’ancrage, néanmoins cela facilite, ou en tout cas cela encourage, beaucoup les coopératives à entretenir des relations stratégiques avec leur territoire », résume Alexeï Tabet, consultant et relecteur de l’étude, lors d’un événement de présentation le 13 octobre.
Des écarts de salaire potentiellement modérés
La masse salariale – le montant total des salaires et cotisations sociales versés –, « absorbe une part de la valeur sensiblement plus élevée que dans les entreprises classiques », pointent les auteurs. Toutefois, elle a augmenté moins vite que dans l’ensemble de l’économie de 2016 à 2023 (27,4 % contre 33,1 %). Une différence qui reste « relativement minime », selon Nadine Levratto, mais « l’étude y voit la contrepartie du contrat coopératif ». En effet, « ces organisations offrent souvent un environnement de travail caractérisé par une plus grande participation aux décisions, un sentiment d’utilité sociale accru, des relations de travail plus horizontales et, parfois, une meilleure sécurité de l’emploi », avancent les auteurs. Des facteurs « qui entrent dans l’arbitrage individuel entre rémunération et qualité de l’emploi ».
En outre, les coopératives « sont fréquemment actives dans des secteurs à faible rentabilité » comme les services de proximité ou l’agriculture et sont « fortement ancrées dans des territoires où les ressources économiques sont limitées ». Enfin, « leurs règles de gouvernance, fondées sur la solidarité et la recherche d’équité interne, peuvent conduire à modérer les écarts de rémunération et à privilégier l’emploi ou la stabilité plutôt que la maximisation des salaires ».
D’ailleurs, si le nombre d’établissements recule de 12,2 % entre 2019 et 2023, sous l’effet du Covid-19 et des réorganisations juridiques dans le secteur bancaire, l’emploi se maintient. D’après d’autres travaux, sa stabilité est « plus importantes dans les coopératives que dans les sociétés non coopératives », précise Nadine Levratto.
Contribution à la transition écologique
En temps de crise, dans les coopératives, la « structure démocratique et collégiale permet une prise des décision plus rapide et plus réactive : les membres étant directement concernés par les enjeux de l’organisation, ils acceptent souvent des arbitrages que les actionnaires d’une entreprise classique refuseraient », constatent-ils. Par exemple, les sociétés coopératives et participatives (Scop) Acome et Upcoop ont « choisi de réduire les distributions [de dividendes] plutôt que les effectifs lors des crises de 2008 et de 2020 ».
Les réserves impartageables, la « connaissance fine du territoire » et la « solidarité entre coopératives » favorisent également leur « capacité de redressement ». « Les indicateurs comptables, calculés sur la base compétitive, montrent des marges sous tension avant la crise sanitaire » dans les coopératives, insistent les auteurs. Elles progressent entre 2019 et 2023, mais selon une « géographie contrastée ». Dans douze départements (contre neuf en 2016), le résultat net est en déficit.
Par ailleurs, ce sont également des « organisations structurellement bien placées face » aux « transitions écologiques et numériques », notent les auteurs. « Ancrage territorial et gouvernance partagée facilitent les arbitrages collectifs nécessaires pour engager des projets de sobriété énergétique, de circularité ou de souveraineté numérique », argumentent-ils. À noter également : sur la période étudiée, le nombre d’employés baisse et le nombre d’ouvriers se stabilise, tandis que le nombre de cadres et de professions intermédiaires augmente, ce qui traduit une « montée en qualification continue » pour « accompagner [les] transformations économiques et sociales ».
Un éloignement « de la vertu territoriale »
Pour autant, toutes les coopératives ne sont pas totalement vertueuses : certaines entités « répondent à la pression du marché et tendent à remplacer les militants par des gestionnaires, comme l’illustre le projet de fusion entre Terrena et Agrial visant à créer le premier groupe coopératif agricole français, rapprochant ce type de mégastructure des entreprises agro-industrielles », peut-on lire dans l’étude.
« Par un phénomène de concentration massif, justifié par la recherche d'économies d'échelle et accompagné par la mise en place d'une ingénierie financière directement inspirée des sociétés de capitaux, les coopératives agricoles vont pénétrer les marchés tenus par les industriels, avec les mêmes règles et méthodes, constatent les auteurs. Les plus grandes d’entre elles s’éloignent de la vertu territoriale en créant une distanciation entre un pouvoir de plus en plus autonome et les adhérents, pourtant formellement propriétaires de la coopérative ».
Les auteurs notent également que « les rémunérations de certains dirigeants de grands groupes agricoles s’éloignent de l’image d’un éventail resserré » et que dans la capitale, « où se concentrent les sièges bancaires, la rémunération brute par salarié atteint 57 637 euros, contre 43 794 euros en moyenne nationale ».
Les coopératives sont « peu nombreuses » mais forment un ensemble « extrêmement hétérogène », confirme Nadine Levratto, lors de la présentation de l’étude.
Une sous-représentation en Outre-mer
Les différences entre coopératives s’expriment aussi sur le plan territorial. « La façade atlantique est plus dynamique que le centre de la France » et une « diagonale peu dense se dessine de l’est au sud-ouest », détaille Nadine Levratto. Dans les départements d’outre-mer, « les coopératives sont numériquement moins nombreuses qu’en métropole », montrent également les auteurs de l’étude. La Corse reste aussi « en retrait ».
Ces sociétés se concentrent notamment dans les grandes aires métropolitaines, en particulier en Île-de-France, en raison de « la densité économique, la présence d’activités de services à forte valeur ajoutée et la qualité des écosystèmes d’innovation sociale et entrepreneuriale. » Des facteurs historiques expliquent également ces disparités géographiques : « le Grand Ouest et l’Extrême Est portent encore les traces d’une histoire coopérative bien identifiée », illustrent les auteurs. Ils mentionnent les « histoires locales (…) du Crédit mutuel en Alsace, des Banques populaires nées à Angers, de l’agroalimentaire breton et du champagne dans la Marne ».
Malgré ces différences, l’analyse géographique montre « la capacité des coopératives à s’installer durablement dans des contextes économiques très différents (grandes agglomérations, pôles d’emploi dynamiques, territoires intermédiaires) », affirment les auteurs.
Faciliter les reprises en coopératives
« Il nous semble, à l’issue de ce travail de documentation, que compte tenu de la stabilité que nous pouvons observer au niveau de l’emploi, de la répartition de la valeur qui est intéressante dans les coopératives, il faudrait les soutenir davantage, soutient Nadine Levratto. C’est particulièrement le cas dans les territoires en retrait des flux déchanges ou en difficulté ». « Les marchés publics, par leurs clauses sociales et environnementales, peuvent y contribuer », soulignent les auteurs. La formation des élus leur paraît également importantes.
Ils invitent également à « développer des outils financiers adaptés, comme les certificats coopératifs d’investissement et les titres participatifs, et à les ouvrir aux coopératives autres que les Scop » : Nadine Levratto constate un « gap de financement que rencontrent souvent les coopératives et qui peut entraver leur croissance ». Enfin, les deux dernières recommandations de l’Institut Terram consistent à encourager « la transmission d’entreprises sous forme coopérative, en mobilisant aussi les Scic [sociétés coopératives d’intérêt collectif] et les coopératives d’activités et d’emplois », et à faciliter « la reprise par les salariés d’entreprises en difficulté dont l’activité reste viable. »
« Je trouve que le modèle coopératif répond à la question du sens » du travail, juge Christophe Bouillon, président de l’Agence nationale de la cohésion des territoires et de l’Associations des petites villes de France. « Ça influence, sans doute, des façons de produire et de consommer un peu différemment », ajoute-t-il, appelant à « défendre le modèle » et à « encore plus le faire connaître », notamment auprès des élus.
S’il appelle à « trouver les bons équilibres », notamment en termes de taille, pour que les coopératives gardent leurs principes participatifs fondateurs, le professeur à Sciences po Paris Nicolas Portier appelle à promouvoir ces modèles, lors de la présentation de l’étude. « La tendance, aujourd’hui, n’est pas celle-là. Mais je ne désespère pas qu’il y ait quand même des anticorps coopératifs au monde contemporain », déclare-t-il.
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Célia Szymczak 