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Par Carenews INFO - Publié le 22 avril 2026 - 13:46 - Mise à jour le 22 avril 2026 - 15:11 - Ecrit par : Célia Szymczak
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Pourquoi de plus en plus de dirigeants pourraient transmettre leur entreprise à leurs salariés

500 000 dirigeants d’entreprises pourraient partir à la retraite d’ici à la fin de la décennie. Cela offre l’opportunité aux salariés de les reprendre sous forme de sociétés coopératives et participatives (Scop). Mais malgré des avantages économiques et sociaux, cette solution fait encore face à des freins.

Dans une Scop, les salariés détiennent au moins 51 % du capital et 65 % des voix. Crédit : iStock.
Dans une Scop, les salariés détiennent au moins 51 % du capital et 65 % des voix. Crédit : iStock.

 

Quand Olivier Jaouen, directeur général du bureau d’étude TPAE, réfléchit à la cession de l’entreprise qu’il a achetée près de vingt ans auparavant, une élue lui parle de la Scop, pour société coopérative et participativeDans ces entreprises, les salariés détiennent la majorité du capital et des droits de vote. Le dirigeant est séduit.  

La plupart de ses 22 salariés est favorable à l’idée de racheter l’entreprise. Ils versent entre 1 500 et 10 000 euros chacun à son capital, bénéficient de prêts grâce à la Confédération générale des Scop (CG Scop), ainsi que de l’apport d’une autre coopérative. Leurs contributions différenciées n’influenceront pas leur droit de vote, puisque selon le modèle, chacun détient une voix à l’assemblée générale, quel que soit le montant de la participation. En juillet 2023, TPAE devient une Scop.  

Avec l’accord de l’ensemble des associés, Olivier Jaouen reste en poste pendant trois ans, « le temps de trouver une nouvelle direction, que les salariés mettent en place un conseil d’administration et se forment avec l’Union régionale des Scop ». « La première année, la transition nous a pris beaucoup de temps et nos résultats en ont un peu pâti », témoigne le directeur général, qui va passer le relais.  

Mais aujourd’hui, les résultats de TPAE sont « équivalents » à ceux de la période précédant le passage en Scop. Et les associés constatent un effet « très positif » du passage en coopérative sur le recrutement. « De plus en plus de jeunes sont intéressés par le modèle, il a un sens pour eux », constate Olivier Jaouen. « C’est valorisant pour tout le monde. Pour les gérants, c’est très gratifiant et presque émouvant. Dans deux ou trois ans, je partirai à la retraite l’esprit libre », se réjouit-il.  

 

Une plus grande productivité 

 

500 000 dirigeants, employant 3 millions de salariés, sont susceptibles de prendre leur retraite d’ici à 2030, selon la direction générale des entreprises du ministère de l’économie. Pour eux, la Scop pourrait être une solution.  

Ces entreprises sont « beaucoup plus résilientes en période de crise », constate Arnault Violet, doctorant en sciences de gestion, spécialiste de l’actionnariat salarié. D’abord, au moins 16 % des bénéfices doivent être mis en réserve par la coopérative et dans les faits, cette part s’élève à 40 ou 45 %, selon la CG Scop. La confédération met en avant des taux de pérennité des Scop et des Scic, une autre forme de coopérative impliquant les salariés, supérieurs à la moyenne nationale. Ceux-ci s’élèvent à 90,7 % à 3 ans et 88,6 % à 5 ans pour les entreprises saines dans le cas de transmissions aux salariés, contre 85,5 % à 3 ans pour l’ensemble des entreprises cédées ou transmises et 69 % à 5 ans pour l’ensemble des entreprises.  

Selon les règles encadrant le partage des bénéfices des Scop, un quart du résultat au moins doit être attribué aux salariés, sous forme de participation. Là encore, dans la pratique, cette part s’élève à 40 ou 45 %. « Le fonctionnement démocratique propre aux coopératives, ainsi qu’une répartition plus favorable aux salariés de la valeur produite, renforce la motivation des salariés associés et, par voie de conséquence, la productivité de l’entreprise », indique le député Michel Castellani dans un rapport d’information sur le sujet publié en juillet 2025.  

 

Aujourd’hui, on a plutôt un modèle unique d’entreprise, les Scop et les Scic sont loin d’être majoritaires »

Cyril Zorman, président de la Confédération générale des Scop

 

« Revendiquer des valeurs » 

 

« Tout le monde s’est engagé dans le projet Scop en 2017 », se souvient Vincent Dos Santos, chef de projet dans le bureau d’études Urbicand. Celui-ci est devenu une coopérative sur proposition d’Anne Gentil, l’ancienne directrice de la société, après un an de préparation. Là encore, avec une contribution libre au capital. « L’entreprise va bien », affirme l’architecte, qui a été élu co-gérant par les associés, un poste qu’il a quitté cette année. 

« Tout le monde s’est pris au jeu. Les discussions étaient libres, les gens s’investissaient dans leur travail, ça a généré du développement », poursuit Vincent Dos Santos. La coopérative permet aujourd’hui à Urbicand de « revendiquer [ses] valeur auprès de [ses] clients », ce qui, selon lui, créée des opportunités. Comme pour TPAE, un autre avantage réside dans la diminution du taux de turn-over, important dans les bureaux d’études. « Un coopérateur était parti et revient parce qu’il n’a jamais trouvé un cadre comme celui-là », illustre Vincent Dos Santos. 

Les salariés peuvent devenir associés au bout de deux ans : ils suivent pour cela une formation et bénéficient de tutorat, puis se réunissent de façon mensuelle. 12 d’entre eux, sur 17, ont fait ce choix. « Il y a des gens qui n’ont pas envie de devenir associés ! Nous ne voulons pas dire “il n’y a qu’une seule solution “. Mais la réalité, c’est qu’aujourd’hui, on a plutôt un modèle unique d’entreprise, les Scop et les Scic sont loin d’être majoritaires », commente Cyril Zorman, tout nouveau président de la CG Scop, également directeur de la Scop Probesys, à Grenoble.  

 

Limiter la désindustrialisation 

 

Pour lui, ces structures ont des effets positifs à plus grande échelle. « Apprendre la démocratie dans l’entreprise, qui est une microsociété, ferait du bien à la démocratie dans son ensemble », avance-t-il. Autre argument : « les coopératives sont gérées et détenues par des salariés qui vivent sur le territoire. En termes écologiques et sociaux, ils vont être dans un mieux-disant. Vous abimez rarement l’endroit dans lequel vous vivez ! », considère Cyril Zorman.  

Le rapport parlementaire de Michel Castellani insiste par ailleurs sur l’intérêt du modèle pour lutter contre la délocalisation, en particulier industrielle. Même si aujourd’hui, les Scop évoluent « dans tous les secteurs de l’économie », « historiquement, [elles] sont ancrées dans le mouvement ouvrier », peut-on lire dans le document.   

En outre, grâce à l’attribution d’une partie des bénéfices aux salariés, la Scop constitue un moyen de « réduire les inégalités patrimoniales » avant la redistribution des richesses par l’État, estime de son côté le doctorant Arnault Violet. 

 

Des préjugés sur les capacités des salariés  

 

Malgré ces avantages, de nombreux facteurs freinent ce mode de transmission. « Le dialogue social est à peu près inexistant dans les PME et il fait peur. Mais mettre en place des dispositifs collectifs nécessite du dialogue social », souligne Nicolas Aubert, professeur en sciences de gestion à l’université d’Aix-Marseille, directeur de thèse d’Arnault Violet.  

Les Scop souffrent de préjugés, soutiennent nos interlocuteurs. « Il y a l’idée que les entreprises vont être rigides, ne vont pas pouvoir s’adapter à l’évolution économique, que les salariés ne vont pas prendre les bonnes décisions, y compris des licenciements. C’est n’est pas du tout le cas. Ils connaissent bien l’entreprise, sont volontaires pour la reprendre. Quand c’est votre emploi, vous prenez vos responsabilités. Quand vous donnez le pouvoir aux gens, ils sont capables de le prendre intelligemment », assure Cyril Zorman.  

Le modèle reste de toute façon mal connu. « La personne qui vend ne va pas penser à ses salariés. Les salariés ne se considèrent pas non plus comme une solution », regrette le président de la CG Scop. Ni les pouvoirs publics, l’administration ou les chambres consulaires, ni les acteurs privés, à l’instar des experts-comptables, ne maîtrisent bien le sujet, selon les personnes interrogées.  

De plus, les Scop sont médiatisées lors de redressements judiciaires, comme celui de la verrerie Duralex ou du fabricant de laine Bergère de France, tous deux repris par leurs salariés. Il n’est donc pas associé aux structures saines. Or, moins de 10 % des Scop et des Scic sont issues de redémarrages d’entreprises en difficulté, note la CG Scop. 

 

Les investisseurs frileux 

 

La « méfiance des banques, des institutions politiques et juridiques » vis-à-vis des Scop, pointée par Arnault Violet, limite l’accès au financement par les salariés, qui doivent racheter leur entreprise au même prix que tout autre repreneur. Ceux-ci ne disposent pas « en principe de la surface financière suffisante pour constituer les capitaux nécessaires à l’entreprise », notamment dans le cas des Scop « fortement capitalistiques », comme celles de l’industrie, peut-on lire dans le rapport parlementaire de Michel Castellani. 

Les investisseurs sont quant à eux refroidis par la prise de décision démocratique et la rentabilité limitée, compte tenu des obligations de répartition des bénéfices. Une « faille de marché », selon le rapport, que « l’État et les banques publiques » ne comblent pas.  

 « Il y a des aides publiques aux entreprises que nous ne pouvons pas mobiliser », déplore notamment Fatima Bellaredj, délégué générale de la CG Scop. C’est le cas, par exemple, du prêt accordé par la banque publique Bpifrance lors des transmissions. 

 


Lire également : Financement, notoriété, impact… La Cour des comptes s’intéresse à l’ESS 


 

Des propositions pour changer les choses 

 

Deux propositions de loi ont pour objectif de faire face à cet enjeu. L’une, portée par Michel Castellani, qui appartient au groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (Liot), et déposée fin mars vise à la création d’un « fonds de développement coopératif » et « régime de bourse ». Le but est de favoriser l’accès aux fonds propres des associés-salariés. Elle prévoit aussi de créer une incitation fiscale pour les investissements réalisés dans ces structures et une autre pour les dirigeants de PME cédant leur entreprise à des salariés. Des propositions auxquelles la CG Scop se déclare complètement favorable.  

De son côté, le député La France insoumise Matthias Tavel devrait déposer aujourd’hui sa propre proposition de loi. Il souhaite également renforcer les moyens financiers dont bénéficient les salariés. Il propose par ailleurs de créer un « droit de priorité face aux repreneurs ».  

Le ministre des petites et moyennes entreprises Serge Papin dévoilera pour sa part le 23 avril un « plan d’action pour soutenir la transmission-reprise d’entreprise », dans lequel la transmission en Scop pourrait être évoquée. « Il pourrait y avoir deux voire trois fois plus de transmissions en coopérative par rapport à aujourd’hui », considère Fatima Bellaredj de la CG Scop. « Nous espérons que les annonces vont se traduire dans les faits, dans la loi, dans le prochain budget. » 

 

Célia Szymczak 

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