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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 11 mai 2026 - 11:41 - Mise à jour le 11 mai 2026 - 11:56
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La Maison des Femmes Marseille Provence

Dans un contexte où les violences faites aux femmes restent massives et souvent mal prises en charge, de nouvelles approches émergent pour mieux accompagner et prévenir. La Maison des Femmes Marseille Provence s’inscrit dans ce mouvement en proposant un modèle global, articulant soin, prévention et action territoriale. Son développement pose aussi une question clé : comment structurer et financer durablement ce type d’initiative pour en amplifier l’impact ?

Sophie Tardieu, responsable et cofondatrice de La Maison des femmes Marseille Provence et Patrick de Giovanni, qui soutient son action à travers le fonds de dotation DAPAT.
Sophie Tardieu, responsable et cofondatrice de La Maison des femmes Marseille Provence et Patrick de Giovanni, qui soutient son action à travers le fonds de dotation DAPAT.

 

Soin, prévention et essaimage : un modèle soutenu par la philanthropie

 

Francis Charhon

Bonjour. Nous allons parler de la Maison des Femmes de Marseille avec la docteuresse Sophie Tardieu, qui en est l’une des responsables et cofondatrices et Patrick de Giovanni, qui soutient cette action à travers le fonds de dotation DAPAT.

Sophie pouvez-vous nous rappeler ce qu’est une Maison des Femmes et comment celle de Marseille est née ?

 

Un modèle né pour réagir face aux violences faites aux femmes

 

Sophie Tardieu

La première Maison des Femmes à Saint-Denis a été créée en 2016 par le docteur Ghada Hatem, une femme exceptionnelle. Son point de départ était simple : les violences faites aux femmes n’étaient pas prises en charge à l’hôpital comme une problématique à part entière, alors même qu’elles ont des conséquences médicales, psychologiques, sociales et juridiques très lourdes. Le modèle qui a été construit repose sur une prise en charge pluridisciplinaire, dans un lieu unique, avec une entrée par le soin.

À Marseille, nous avons créé la Maison des Femmes en janvier 2022, sur ce même modèle. Nous sommes cinq cofondatrices, cinq professionnelles de santé qui travaillions ensemble depuis longtemps dans le domaine de la périnatalité : deux gynécologues-obstétriciennes, une gynécologue médicale, une sage-femme et moi-même en santé publique. Nous avions été très marquées par ce que proposait Saint-Denis, et nous avons souhaité l’adapter à notre territoire.

Francis Charhon

Concrètement, qu’apporte ce modèle ?

Sophie Tardieu

Il permet de ne pas morceler la prise en charge. Une femme victime de violences peut trouver à la Maison des Femmes des consultations médicales, gynécologiques, obstétricales, psychologiques, sociales et juridiques. Elle peut également participer à des groupes de paroles et des ateliers de reconstruction de l’estime de soi. Elle peut aussi déposer plainte sur place. C’est cela la force du modèle : un guichet unique, pluridisciplinaire, dans un cadre hospitalier.

Francis Charhon

Vous êtes donc un service hospitalier, mais avec une organisation particulière.

Sophie Tardieu

Oui. Toutes les Maisons des Femmes sont d’abord des structures hospitalières. Mais, pour agir au-delà du strict soin, nous avons créé une association d’intérêt général, Santé des Femmes, Maison des Femmes Marseille-Provence. Cela nous permet d’aller chercher des financements privés et publics, de porter des projets spécifiques, et de faire vivre un modèle hybride, plus souple, plus innovant.

Francis Charhon

Votre action ne s’arrête donc pas à l’accueil et à la prise en charge médicale.

Sophie Tardieu

Non, bien au contraire. Nous avons évidemment une mission de soins, mais nous avons aussi des missions de prévention, d’éducation, d’enseignement et de recherche. Nous sommes dans un centre hospitalo-universitaire et nous avons toujours pensé qu’il ne suffisait pas de soigner. Si l’on ne sensibilise pas, si l’on ne prévient pas, si l’on ne donne pas des outils aux femmes elles-mêmes, on continuera à réparer sans jamais agir sur les causes.

 

Women for Women : former des femmes relais dans les quartiers prioritaires

 

Francis Charhon

C’est dans cette logique qu’est né le programme Women for Women ?

Sophie Tardieu

Exactement. Women for Women est un certificat universitaire porté par Aix-Marseille Université et La Maison des femmes Marseille Provence, destiné à des femmes issues des quartiers prioritaires de la ville de Marseille. Pour ce diplôme, nous recrutons des femmes déjà engagées dans leur quartier, dans des associations, dans des centres sociaux, dans des réseaux de proximité. Ce sont souvent des femmes qui n’ont pas de diplôme mais qui jouent déjà un rôle de relais, d’orientation, de soutien sur place et qui ont une reconnaissance dans leur environnement. Nous avons voulu renforcer ce rôle et le transformer en compétence formalisée.

Francis Charhon

Comment se déroule ce programme ?

Sophie Tardieu

Il se déroule en deux temps.

  • Une phase théorique à la faculté de médecine avec des cours sur sept thématiques touchant la santé des femmes : violences faite aux femmes, santé sexuelle, santé périnatale, santé environnementale, alimentation et nutrition, addictions, activité physique adaptée  ainsi qu’un module transversal très important sur les compétences psychosociales : savoir animer un groupe, prendre la parole, transmettre un message de santé publique, adopter une posture d’intermédiation.
  • Une phase de stage. Les femmes retournent dans leur quartier, dans leur association, dans un centre social, une école, une médiathèque et elles transmettent à leur tour ces savoirs à d’autres femmes. C’est un principe de pair-éducation : former des femmes qui vont ensuite diffuser ces connaissances auprès d’autres femmes, au plus près des réalités locales.

 

Un programme exigeant, pensé pour des femmes déjà engagées

 

Francis Charhon

Ce sont donc des femmes qui deviennent à la fois des relais de prévention et des actrices reconnues dans leur quartier.

Sophie Tardieu

Oui, et c’est essentiel. Dans beaucoup de quartiers, ce sont déjà les femmes qui sont en première ligne sur les questions de santé, pour leurs enfants, leurs proches, leur entourage, souvent au détriment de leur propre santé. Pour assurer le recrutement nous nous sommes entourés d'un réseau d'associations de terrain comme La Régie de Noailles, les associations SEPT, Autres Regards, l'Amicale du Nid et des centres médicaux qui participent au recrutement des femmes étudiantes. Ce sont des femmes déjà engagées, repérées mais pas toujours reconnues. Le certificat leur apporte une légitimité, des compétences et une reconnaissance universitaire. À la fin, ces étudiantes seront diplômées d’Aix-Marseille Université, avec une véritable capacité d’action et pour certaines avec une perspective de réinsertion sociale et professionnelle.

Francis Charhon

Combien de femmes avez-vous formées jusqu’à présent ?

Sophie Tardieu

Plus de trente femmes sont diplômées à ce jour. Nous travaillons par petites promotions, entre douze et quinze femmes, car l’accompagnement est très personnalisé. Nous avons très peu d’abandons, en général un par promotion le plus souvent pour des raisons de santé ou de contraintes de vie, pas par désengagement. Tout le programme a été pensé pour être compatible avec leur quotidien : deux jours de cours par semaine, des horaires adaptés, une prise en charge logistique.

Francis Charhon

Et cela suppose évidemment des moyens.

Sophie Tardieu

En effet,  le programme dure une année universitaire complète,  totalement pris en charge par l'association Santé des Femmes, Maison des Femmes Marseille Provence. Les contributions de nos mécènes permettent de payer l’inscription universitaire, les déplacements, l’indemnisation des stages et l’accompagnement et la coordination du programme.

 

L’engagement du fonds de dotation DAPAT : financer et structurer

 

Francis Charhon

Patrick de Giovanni, c’est précisément à ce moment-là que vous entrez dans l’histoire. Quel a été votre chemin vers ce projet ?

Patrick de Giovanni

Avec mon épouse Danielle, nous avons décidé de consacrer une partie de ce que nous avions gagné dans nos vies professionnelles à l’intérêt général. Nous avons créé le fonds de dotation DAPAT avec une orientation précise : les femmes en détresse. Danielle avait depuis longtemps un engagement fort sur les questions de promotion des femmes. J’étais déjà sensible aux situations de grande précarité. Nous avons réuni cela dans un projet commun. Notre fonds de dotation nous permet d’apporter à nos projets un million par an

Quand nous avons découvert à Marseille le programme Women for Women, nous avons été immédiatement convaincus. Nous avons vu un projet très fort, qui ne consistait pas seulement à accueillir des femmes en souffrance, mais à leur donner des savoirs, une reconnaissance, une capacité de transmission, donc à agir aussi sur la prévention. C’était très structurant.

Francis Charhon

Qu’avez-vous financé exactement ?

Patrick de Giovanni

Nous avons accompagné les trois premières promotions, à hauteur de 50 000 euros par an pendant trois ans, soit 150 000 euros. Le budget d’une promotion était d’environ 120 000 euros. Nous ne couvrions donc pas tout, mais nous apportions une part suffisamment forte pour permettre le démarrage, la crédibilité et la structuration du programme.

Francis Charhon

Vous n’avez pas seulement financé un projet, vous avez aussi accompagné sa mise en place.

Patrick de Giovanni

Oui, parce que nous ne croyons pas à une philanthropie qui se contenterait de signer un chèque. Dans mon ancien métier, le private equity, il fallait choisir des équipes, comprendre des projets, analyser leur faisabilité, accompagner leur développement. Nous faisons un peu la même chose ici. Ce qui nous intéresse d’abord, ce sont les personnes. La Maison des Femmes de Marseille, ce sont cinq femmes remarquables qui portent un projet solide. Ensuite il y a le projet lui-même : est-ce qu’il permet de faire plus, est-ce qu’il permet de faire mieux, est-ce qu’il peut tenir dans le temps ?

Notre rôle n’est pas de financer indéfiniment. Nous intervenons dans une phase clé, pour aider un projet à naître, à se structurer, à prouver sa valeur, puis à trouver d’autres relais.

Francis Charhon

Cela suppose donc une attention particulière à la pérennité économique.

Patrick de Giovanni

Bien sûr. Nous regardons toujours comment un projet pourra vivre après nous. Un engagement pluriannuel permet précisément de laisser le temps à l’équipe de consolider son modèle, de trouver d’autres partenaires, de s’inscrire dans la durée. Sinon, on fragilise les associations au lieu de les aider.

 

Trouver des financements pour un modèle économique durable

 

Francis Charhon

Sophie, cette question du financement est centrale pour vous. Comment se compose aujourd’hui votre budget ?

Sophie Tardieu

Le budget annuel de l’association est d’environ 500 000 euros. Il repose majoritairement sur le mécénat privé, à hauteur d’environ 80 %. Les financements publics représentent autour de 17 %, avec le soutien de partenaires comme la Région Sud, La Métropole, La Préfecture  ou d’autres institutions selon les programmes. Le reste provient de dons individuels.

Notre enjeu est de diversifier nos ressources, à la fois par type de financeurs et par nature de financement. Nous avons besoin de financement de projet, bien sûr, mais aussi de financement de fonctionnement. C’est un point décisif. Si l’on finance uniquement l’action visible sans financer les moyens humains, l’organisation, la coordination, on met les associations en difficulté.

Francis Charhon

C’est d’ailleurs ce que vous a permis DAPAT sur Women for Women.

Sophie Tardieu

Oui, très clairement. Le soutien de DAPAT nous a permis de lancer le programme, mais aussi de le structurer. C’est cela qui change tout. On parle souvent d’innovation, mais sans financement de fonctionnement, on ne tient pas dans le temps.

 

Le rôle clé des réseaux et des coopérations avec des fondations abritées

 

Francis Charhon

Vous travaillez également beaucoup en réseau.

Sophie Tardieu

Oui, c’est fondamental. Nous faisons partie du réseau Restart, qui rassemble aujourd’hui 34 Maisons des Femmes développées sur le même modèle. Ce réseau nous permet d’échanger sur nos pratiques, nos difficultés, les modes de financement, les enjeux de prévention. À Marseille, nous travaillons aussi avec les nombreuses associations de terrain pour le recrutement des participantes à Women for Women, mais également pour l’orientation, et l’accompagnement des femmes victimes de violences que nous prenons en charge au sein du service hospitalier. C’est une action profondément collective.

Patrick de Giovanni

De notre côté aussi, le réseau est essentiel. Nous avons même créé une structure spécifique, DAPAT Tisseurs de liens, pour favoriser le partage d’expériences entre associations. Beaucoup de structures de terrain sont isolées.  Notre rôle est d’aider à les relier, de les faire monter en compétence, de leur éviter de rester seules face à leurs difficultés.

Francis Charhon

Vous avez également choisi de devenir fondation abritée par la Fondation Caritas. Pourquoi ?

Patrick de Giovanni

Parce que cela ouvre un nouvel espace de coopération. Jusqu’ici, nous avons principalement agi avec nos propres moyens. Mais si l’on veut changer d’échelle, il faut élargir les alliances, la capacité de levée de fonds, le travail collectif. La Fondation Caritas apporte une expérience, un cadre, un réseau, et la possibilité de construire des programmes communs avec d’autres fondations abritées. C’est très précieux, notamment sur des sujets comme les femmes isolées avec enfants, qui sont aujourd’hui une priorité.

 

Les prochains défis : hébergement, essaimage, mécénat de compétences

 

Francis Charhon

Sophie, quels sont vos projets d’avenir ?

Sophie Tardieu

Le premier grand projet, c’est l’essaimage de Women for Women. L’ouverture du programme à Nice a été validée pour la rentrée universitaire 2026, ce qui est une très grande satisfaction. Puis l’essaimage du programme à d’autres Maison des femmes les années suivantes. Nous travaillons aussi à un développement à l’international à Dakar, avec l’ouverture d’une Maison des Femmes. L’idée serait d’y intégrer aussi le volet de prévention et de transmission. L’essaimage est rendu possible là aussi grâce au soutien de mécènes  comme La Fondation France s’engage mais aussi DAPAT.

Le deuxième projet, c’est l’hébergement. Ce n’était pas la mission de l’hôpital. Mais très vite, nous avons vu à quel point cette question était incontournable. Une femme victime de violences peut avoir besoin non seulement de soins et d’accompagnement, mais aussi d’être mise en sécurité immédiatement. L’association a donc engagé, avec deux partenaires associatifs, un projet de petit centre d’hébergement d’environ treize places, situé à proximité de la Maison des Femmes. La Ville de Marseille met des locaux à disposition. L’Etat sera partenaire. Nous en sommes à la phase de diagnostic et de structuration. Le besoin de financement pour la première année est d’environ 400 000 euros, notamment pour les travaux et l’aménagement.

Enfin, nous développons de plus en plus le mécénat de compétences. Des entreprises comme Airbus, Sessun, ONET nous ont déjà accompagnés sur des enjeux RH, logistiques ce qui est très utile pour une petite structure comme la nôtre. Ces appuis sont précieux, car nous avons beaucoup de projets, mais une équipe encore réduite.

Francis Charhon

Combien êtes-vous aujourd’hui dans l’équipe ?

Sophie Tardieu

Au niveau hospitalier, nous sommes une équipe d’environ 20 personnes, pas toutes à temps plein pour assurer la prise en charge des femmes victimes.

Au niveau associatif, nous sommes cinq cofondatrices bénévoles. À cela s’ajoutent deux salariés et deux freelances. Nous prévoyons un recrutement supplémentaire en 2026, mais là encore, cela suppose des moyens. Dès qu’on veut essaimer, structurer, consolider, la question du fonctionnement revient immédiatement.

Francis Charhon

Patrick, un dernier mot ?

Patrick de Giovanni

Oui. Ce qui me frappe dans ce projet, c’est qu’il relie très concrètement réparation, prévention et transformation. On aide des femmes en difficulté, mais on permet aussi à d’autres femmes de devenir actrices de santé publique dans leur quartier. C’est exactement le type d’initiative que nous voulons soutenir : des projets ancrés, utiles, portés par des équipes solides, et capables de produire un effet durable.

Francis Charhon

Merci à tous les deux. Ce que montre la Maison des Femmes de Marseille, c’est qu’en réunissant le soin, la prévention, le travail en réseau et un soutien philanthropique intelligent, on peut construire bien davantage qu’un dispositif d’accueil : un véritable levier d’émancipation et de changement d’échelle.

 

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