À 20 ans, la révélation Manon chante l’innocence perdue d’une génération déjà épuisée par les écrans et le chaos du monde
Lauréate du concours « Nouvel Air, par Macif » avec sa chanson « Le monde est fou », la jeune multi-instrumentiste Manon revient sur ce texte intime qui exprime la désillusion de sa génération face au chaos du monde. Un texte et une voix bouleversants qui ont autant ému un jury d’exception – Vitaa, Youssoupha et Hoshi – que le public du Palais de Tokyo. Rencontre.
« Moi j'ai vingt ans, la tête lourde, les yeux noyés dans les journaux. À chaque page, c'est la même chose, mais moi je tombe toujours de haut. Comment tu veux qu'j'écrive la joie, quand des enfants meurent à Gaza ? Quand les infos me poussent à croire, que l'espoir n'est qu'un faux débat. » La voix lucide de Manon, jeune chanteuse et multi-instrumentiste de 20 ans, se pose sur le piano. Et l’émotion est immédiate, tant résonne, dans sa chanson « Le monde est fou », le vertige d’une génération à l’innocence déjà épuisée par les guerres, les écrans et le chaos du monde.
Lauréate du concours « Nouvel Air, par Macif : la scène des voix engagées », parmi 550 autres candidat·es, elle est venue la chanter au Palais de Tokyo lors d’une soirée mémorable, parrainée par un jury d’exception : Vitaa, Youssoupha et Hoshi. Là, sur la grande scène et portée par les mots encourageants de ses deux parents musiciens, Manon renverse la soirée et le public. « J'voulais écrire quelque chose de beau, mais tout ce qui sort, c'est des sanglots. On se noie sous les écrans, les infos. Y a plus qu'des drames dans les journaux. Parfois j'me dis qu'on fait qu'survivre. Qu'on a oublié c'que c'est qu'de vivre. »
Entre désillusion, fatigue et besoin de se réveiller, celle qui a participé à l’émission The Voice en 2024 dit s’inspirer des voix fortes d’aujourd’hui, Solann, Mathilde, Zaho de Sagazan, Suzane. Et de ces chansons à texte qui « dégomment la société », celles de « Brassens, Renaud, Brel ». Parce que, dit-elle « pour toute révolution, petite ou grande, il faut remuer. Et en cela, la chanson, les mots, l'art en général, ça fonctionne. On l'a vu, on le voit. » Pas de plan B donc pour Manon, qui dit avoir ce besoin-là de chanter pour « coucher (s)es mots et (s)es maux » en musique. Tant mieux.
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Ta chanson est très émouvante, les larmes ne sont pas jamais loin lorsqu’on l’écoute. Elle fait toujours cet effet ?
Manon : Cette chanson a une petite histoire. Je devais la présenter à un jury de mon école de musique, et j’avais décidé d'écrire une chanson « sympa ». Mais rien ne sortait. Dans un ras-le-bol, j’ai blagué avec un ami en disant : « tu sais quoi, réveille-moi quand le monde ira mieux ». C'est devenu le refrain.
Pendant les répétitions, on m’a conseillé de ne pas parler de Gaza, que j'étais soi-disant antisémite, alors qu'à aucun moment je ne souhaitais blesser quiconque. Je ne me rendais pas compte que ce sujet pouvait être aussi clivant. Avec mon innocence de gamine, je citais uniquement un endroit, parmi mille autres, où l'innocence est sous les bombes. Mon seul parti était celui de l'innocence.
J'ai reformulé la chanson plusieurs fois, et je l’ai finalement gardée comme ça. Parce qu’elle est alignée avec ce que je pense. Que je dise Gaza, ou n’importe quel autre pays où c'est le bazar.
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Ton texte dit : « J'ai 20 ans, la tête lourde, les yeux noyés dans les journaux. À chaque page, c'est la même chose, mais moi, je tombe toujours de haut ». Quelle relation as-tu avec ces informations, souvent tragiques, qui inondent l’actualité ?
Cette métaphore a deux sens. Être noyée sous énormément d'infos en permanence. D’autant que j'adore fouiller et trouver des reportages qui vont me remuer, jusqu’au ras-le-bol général devant tant de choses difficiles. Et il y a ensuite le fait d’être noyée dans les larmes. Parce que, objectivement, c'est un peu un enfer ce qui se passe dans le monde actuellement.
Les personnes qui détruisent le plus la planète n'ont pas dû avoir accès à la nature, à la vraie vie. Je ne vois que ça. »
Alors quand je dis « moi, je tombe toujours de haut », c'est que je cherche toujours, innocemment, quelque chose d’un peu positif, mais à chaque fois, je retombe. C'est avoir l'innocence de ses 20 ans et être ramenée au fait que la vie, elle n'est pas si cool, girl.
Je me sens tout de même relativement privilégiée. Il me suffirait de fermer les yeux pour ne pas avoir accès à ces infos. Je fais le choix de ne pas le faire et de regarder les choses en face. Alors, ça fait parfois un peu mal. Ça remue forcément. Mais je suis trop privilégiée pour me plaindre.
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Ta chanson dit plus loin : « J'crois qu'ma planète, elle est cassée. Et tout ce que j'sais faire, c'est chanter. Ça sert à rien, je le sais bien. » Comment appréhendes-tu l'écologie ?
C'est important, bien sûr. Je viens de la campagne. Mes deux premiers voisins étaient à 15 minutes de chez nous. Ma maman est un peu « sorcière » ; chez moi on adore les arbres. Je viens de ça, de la nature. C'est mon enfance, mon endroit préféré. Ça m'inspire énormément.
C’est fou que l'on détruise ça. Je ne comprends vraiment pas. Les personnes qui détruisent le plus la planète n'ont pas dû avoir accès à la nature, à la vraie vie. Je ne vois que ça. Ça me paraît complètement lunaire.
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As-tu d’autres chansons en préparation sur ces sujets ?
Dans mon prochain EP, tous les titres ne sont pas tous engagés politiquement. Mais j'en ai un, qui s'appelle « Djamila », et que j'aimerais beaucoup sortir pour le 8 mars prochain (Journée internationale des droits des femmes, ndlr.). Il raconte l'histoire d'une adolescente de 16 ans, que j'imagine afghane, et qui se révolte contre son monde, où elle vit dans une mini-cage.
Alors qu’on lui demande de se taire et de baisser les yeux, elle sourit et elle danse. Le refrain fait « Jamila lève les bras, rêve des oiseaux, ne pense qu'à danser sans risquer sa peau ». Et elle finit par parler à toutes ces femmes-là et leur dire : « Let's go, on y va ».
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L'innocence semble être l’un de tes fils rouges. Pourquoi te tient-elle tant à cœur ?
Je trouve ce lien à l’innocence juste sublime, cela me passionne. Depuis toute petite, j’ai cette envie absolument viscérale d'être maman, de créer ma petite bulle, ma famille. Ce n'était pourtant pas la période de ma vie que j'ai préférée mais je ne peux pas m'empêcher de sourire quand je vois un bébé dans la rue. Et cela me brise le cœur de savoir que des enfants n'ont pas l'occasion de l'être vraiment.
Mon but est à la fois d'unir toutes les personnes qui ont la vingtaine, et de rappeler à toutes celles qui sont plus âgées leurs 20 ans. »
J'ai un lien extrêmement fort à l'enfance. J'ai ce côté femme-enfant dans ma vie de tous les jours, je boude pour tout et rien. J'aimerais que tout le monde puisse conserver cette part en soi, et je le fais dans mon art. Mon but est à la fois d'unir toutes les personnes qui ont la vingtaine, et de rappeler à toutes celles qui sont plus âgées leurs 20 ans.
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Comment s'est passé le concours pour toi, et ta rencontre avec Youssoupha, Vitaa et Hoshi ?
C'était fou. C’était la première fois que je faisais un vrai concert, et je monte à Paris pour le faire. En plus, on me dit Palais de Tokyo, j'entends « palais », je suis en mode : « Oh là là, qu'est-ce qu'ils sont en train de me faire ? » Ça va pas du tout être la petite salle de Saint-Etienne que je connais (elle rit). Ma maman m’a écrit juste avant de monter sur scène pour me dire : « reste profondément toi-même, et sois alignée avec ce que tu dis ».
C'était la première fois où j'étais vraiment entendue ; le jury m'avait sélectionné pour cela, pour me voir. Il y avait donc une vraie écoute, une attente, et un public hyper attentif. Je voyais les regards du public, et l'énergie était vraiment folle. C'était un très beau moment. Et Vitaa, Hosh et Youssoupha étaient très cool. Et ils m'ont submergé de compliments, c'était plutôt agréable.
À la toute fin Youssoupha m’a dit : « C'est maintenant que tu commences à bosser. Ce soir, tu fais la fête. Demain, dans le train, tu es en train de bosser. Ce n'est que le début. » Et depuis, je suis vraiment en mode déter’ : je suis à fond.
Écouter « Le monde est fou » de Manon, sorti sur le label BMG, partenaire du concours « Nouvel Air, par Macif : la scène des voix engagées ».