« Nous sommes convaincus que notre modèle est plus pertinent que jamais », Tarek Daher, délégué général d’Emmaüs France
Révélations sur l’abbé Pierre, crise dans le réemploi textile, évolution des précarités… Alors qu’Emmaüs vient de lancer sa première campagne de notoriété, Tarek Daher, délégué général d’Emmaüs France, revient sur les défis rencontrés par le mouvement ces dernières années et sur leurs ambitions.
- Carenews : Le mouvement Emmaüs a été créé en 1949. Pourquoi avez-vous lancé votre première campagne de notoriété en 2026 ?
Tarek Daher : Le déclin de notoriété est assez perceptible. Nous l’avons remarqué depuis quelques années, notamment lors d’une campagne en 2023 où nous avions axé sur l’intérêt de faire des dons plutôt que de vendre sur les plateformes comme Vinted. Nous l’avons remarqué, en particulier auprès des jeunes qui nous connaissent de moins en moins. Cela entraîne des conséquences à la fois sur l’engagement et sur les dons. De plus, après la douloureuse séquence sur l’abbé Pierre, nous avons besoin de recréer un imaginaire chez les gens.
Enfin, parmi les personnes qui nous connaissent, beaucoup nous connaissent mal. La plupart ont l’image du « bric à brac ». C’est certes une part importante de notre modèle mais ce n’est pas la seule. Emmaüs France regroupe 300 structures et plus de 40 000 personnes, agissant dans des domaines variés.
- Vous évoquez le rôle des plateformes de seconde main entre particuliers, comme Vinted. Ont-elles impacté votre modèle ?
Oui, l’arrivée des plateformes nous a bousculé. Les gens donnent moins et quand ils ont des objets de valeur, ils préfèrent les vendre depuis leur canapé. Cela vient fragiliser notre modèle qui repose sur une particularité : quand une structure Emmaüs vient dans une maison, elle prend tout ce que vous lui donnez puis elle trie. Les acteurs lucratifs, eux, ne récupèrent que les meilleurs objets.
Or, si nous perdons ce que nous appelons dans le marché de la seconde main « la crème », c’est-à-dire le haut du panier de ce qui est donné, il ne reste plus aux structures que les produits de moindre qualité et le chiffre d’affaires diminue. Nous sommes très touchés économiquement par cela. Pour y répondre, nous essayons de sensibiliser au fait que donner à Emmaüs est un geste à fort impact social : permet de financer l’hébergement, l’accompagnement social et plus largement un modèle non lucratif. Nous avons un enjeu de remettre la culture du don dans l’esprit des gens.
De notre côté, nous devons évoluer avec la manière dont les gens consomment. Les espaces de vente évoluent. Ils deviennent de plus en plus ouverts, dans des logiques de tiers-lieux, de cafés ou d’espaces culturels au sein desquels nous organisons des débats pour faire venir les gens. Notre vraie plus-value par rapport à une plateforme, c’est d’être des lieux de rencontre, de vie et d’échange. Nous voulons que ce soit un moment citoyen, convivial et solidaire d’aller chez Emmaüs.
De nombreuses personnes s’étaient mobilisées dans les pas de l’abbé Pierre et avaient cru en lui. En un an, le mouvement a dû mettre de côté une personne qui a été idolâtrée pendant 70 ans ».
- Comment les révélations sur l’abbé Pierre en 2024 ont-elles impacté votre structure ? Avez-vous perdu une partie de la confiance du grand public ?
Nous avons essayé d’être aussi justes et droits que possible dans ces révélations. Je pense que les gens ont réussi à différencier le modèle collectif et la personnalité de l’abbé Pierre, ce qui fait que nous n’avons pas eu à subir de baisse de dons matériels ni de baisse de fréquentation. La Fondation pour le logement des défavorisés a cependant vu ses dons financiers chuter de 30 %, ce qui représente plusieurs millions d’euros de baisse. C’est d’autant plus grave que la fondation a pour mission de financer d’autres structures qui en paient le prix.
Un autre chantier difficile mais moins visible est celui de l’interne. De nombreuses personnes s’étaient mobilisées dans les pas de l’abbé Pierre et avaient cru en lui. En un an, le mouvement a dû mettre de côté une personne qui a été idolâtrée pendant 70 ans. Il y a un donc eu un gros travail de la fédération pour accuser la violence du choc et accompagner.
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Presque deux ans après, je pense que le plus dur est derrière nous. Nous avons réussi à préserver l’unité de mouvement. Il y a aussi de la fierté d’avoir joué la carte de la transparence. Le fait de reconnaître ce que les victimes avaient subi nous a sûrement aidé.
- Comment la réparation des victimes s’organise-t-elle ?
Un dispositif de réparation, conjointement avec l’Église de France, est en cours, menée par la commission reconnaissance et réparation (CRR), mise en place à l’issue de la commission Sauvé sur les abus sexuels dans l’Église. Nous ne connaissons pas encore les montants, mais nous avons déjà provisionné des sommes car nous étions en bonne situation financière au moment où le processus a débuté.
- Emmaüs fait également partie des acteurs impactés par la crise dans le réemploi textile. Quelles répercussions concrètes constatez-vous aujourd’hui ?
Des filières entières sont perturbées et très fragilisées par l’évolution du marché. L’arrivée d’acteurs de fast-fashion et plus récemment d’ultra fast-fashion a pour conséquence des quantités gigantesques de textiles déversées. Par ailleurs, les vêtements sont de moins bonne qualité. Ils ont donc des durées de vie moindres et une valeur d’usage moins intéressante c’est-à-dire que les gens les gardent moins longtemps car ils s’en lassent.
Cette économie vient saturer le marché tout en concurrençant la seconde main avec des prix abordables. À l’autre bout de la chaîne, les sorties vers des pays étrangers ne fonctionnent plus car l’ultra fast-fashion propose des produits de première main beaucoup moins chers.
À notre avis, cette évolution est désastreuse écologiquement, économiquement et socialement. Les conséquences sont importantes, sur nous mais aussi sur l’industrie textile française qui a perdu près de 400 000 emplois en trente ans. Pour les acteurs du réemploi, cette crise entraîne des stocks importants qui prennent de la place, coûtent de l’argent et créent des risques d’incendie.
Aujourd’hui le mouvement Emmaüs, dont Le Relais est une des structures membres, collecte à peu près 120 000 tonnes de textiles par an, soit environ la moitié du textile usagé collecté en France. Donc, quand la filière est grippée, cela entraîne des conséquences énormes sur Emmaüs, sur les gros acteurs du tri, mais aussi sur les petits espaces de vente et les petites communautés.
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- Par ailleurs, l’insertion par l’activité économique (IAE) a fait l’objet de coupes budgétaires importantes. Dans quelle mesure, cela vous-a-t-il affecté ?
Comme tous les acteurs de l’IAE, nous avons été touchés par ces coupes. Pour l’instant, nous sommes en négociations collectives avec le Collectif IAE pour limiter la baisse. Nous avons réduit la voilure sur un certain nombre d’activités mais les structures tiennent bon.
Malgré tout, les signaux de cette tendance à la baisse sont inquiétants. La pérennité du modèle est en danger car toutes les ressources sont en tension. Nous n’avons jamais eu autant de structures en difficultés financièrement, même si heureusement nous avons des logiques de solidarité interne au mouvement.
- Le Mouvement Emmaüs revendique l’autonomie financière et donc de ne pas faire appel à la générosité du public, ni à l’argent public. Est-ce un principe que vous voulez conservez ou envisagez-vous de chercher d’autres modes de financements, par des dons ou du soutien d’entreprises via le mécénat par exemple ?
Nous avons des règles assez strictes qui font partie de la philosophie du mouvement. C’est une ligne que nous souhaitons maintenir. D’autant plus que nous pensons que les dons doivent aller vers la Fondation pour le logement des défavorisés.
Nous sommes également très précautionneux concernant les partenariats des entreprises. Nous recevons quelques financements européens notamment pour le logement. Mais nous restons très attachés à notre autonomie.
Un modèle qui valorise le don dans une société d’ultra-consommation, la solidarité et le réemploi dans une culture du jetable a du sens ».
- Face aux difficultés évoquées, votre modèle doit-il évoluer ?
Au contraire, nous sommes convaincus que notre modèle est plus pertinent que jamais. Un modèle qui valorise le don dans une société d’ultra-consommation, la solidarité et le réemploi dans une culture du jetable a du sens. Les communautés Emmaüs sont des contre-modèles. Dans un monde où les portes se ferment, nous essayons d’ouvrir et d’accueillir.
Certains pensent que le modèle du réemploi est fragile. À l’inverse, nous pensons qu’il y a un potentiel énorme. Aujourd’hui, la majorité des objets collectés partent en déchetterie. Il y a encore beaucoup à faire car, malheureusement, nous ne sommes pas encore au bout de l’hyperconsommation.
Nous pensons aussi que les gens sont en demande de lien social et de solidarité, ce qui fait que notre projet politique et alternatif est d’autant plus d’actualité. Évidemment, il doit s’adapter à la manière dont la société et les modes de consommation évoluent.
- De quelles manières évoluez-vous ?
Depuis quelques années, nous avons des communautés Emmaüs construites autour d’une activité agricole. Dans la vallée de la Roya, une communauté mène des activités agricoles, gère un restaurant d’insertion alimenté par ce qu’elle cultive et développe des paniers solidaires. Ailleurs, une autre communauté travaille sur les semences et les graines. Ce sont des modèles économiques différents, un peu plus fragiles et expérimentaux. Mais qui conservent nos principes, c’est-à-dire la valeur d’accueil et les lieux de vie communautaires.
Nous essayons également d’apporter des réponses neuves. Le mouvement accueille par exemple des structures qui s’appellent « Le 100 pour 1 ». Ce sont des regroupements de 100 citoyens et citoyennes solidaires qui versent chaque mois cinq euros, ce qui permet de loger des personnes qui n’y parviennent pas. Nous montons également en puissance sur la question de l’endettement bancaire avec les « SOS familles » qui mobilisent de plus en plus d’argent. Ce sont des réseaux de bénévoles qui reçoivent et accompagnent des personnes ou des familles en situation de précarité financière ou de malendettement.
Le panel d’activités évolue avec les précarités. Ces dernières années, nous sommes aussi beaucoup plus mobilisés sur les personnes sans titre de séjour. C’est un sujet de politique publique très maltraité avec des accès aux droits quasi inexistants pour les personnes concernées.
- Cette évolution de la précarité, notamment celle des personnes sans-titres de séjour, rend-elle les choses plus complexes pour Emmaüs ?
L’évolution de la précarité est générale. Les chiffres de l’Insee indiquent 10 millions de personnes pauvres en France, et même 14 millions si on prend en compte le « halo de la pauvreté ». C’est un niveau jamais vu. Mais les personnes en situation administrative irrégulière sont sans doute les profils qui cumulent le plus de difficultés. Quand vous êtes une structure qui les accompagne, cela rend votre mission difficile, voire quasi impossible. Ces personnes ont tellement peu de droits que vous êtes souvent démunis pour trouver des solutions. Vous allez avoir du mal à leur trouver un logement, un emploi ou à mettre à jour leurs papiers. Donc, quand vous estimez que vous avez une responsabilité à les accompagner, vous êtes dans un combat du quotidien, avec de la frustration permanente.
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Un certain nombre des compagnes et compagnons sont en situation irrégulière. Ils sont accueillis chez nous et sont en activité via le réemploi, la collecte, la vente en ligne, etc. Ils sont aussi accompagnés socialement, apprennent la langue française, vivent en communauté et rendent un service utile au territoire. Ce sont donc des endroits où nous travaillons concrètement à l’intégration de ces personnes.
Pourtant, malgré les discours qui prône une immigration de travail, nous sommes soumis à des injonctions contradictoires. Même si nous remplissons toutes les cases, les freins sont tellement gros que nous n’arrivons pas à obtenir des promesses d’embauche ou des titres de séjour. Comme nous sommes persévérants et que nous sommes Emmaüs, nous rentrons dans des logiques de négociations locales et parfois nous arrivons à trouver des solutions. Nous estimons que c’est notre mission de tout faire pour trouver des solutions et un avenir aux personnes pour qui tout est bouché.
- En 2023, des grèves ont eu lieu dans plusieurs communautés du Nord de la France. Les grévistes se plaignaient notamment du montant de leur allocation et le statut de compagnon était au cœur des débats. Vous aviez alors annoncé une vague d’audits. Qu’en est-il ressorti ?
Il y avait des situations d’accueil dans des conditions pas toujours dignes et des mouvements de grève difficiles, exacerbés justement par le fait que ces personnes étaient en situation irrégulière. La responsabilité du mouvement a été de dénoncer les pratiques avérées. Surtout, il n’était pas normal de découvrir des dysfonctionnements aussi graves. Nous avons donc décidé d’aller dans les structures qui accueillent des personnes pour vérifier le logement, l’accompagnement social, la nourriture, l’accès aux droits, etc.
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Sur les 130 structures qui doivent suivre cet audit social, nous en avons audité à peu près 80 pour l’instant. Le travail est en cours et à ce jour, nous n’avons pas découvert de situations de maltraitance avérée. Mais ce sont des visites utiles qui permettent d’aborder des sujets nombreux et pas toujours simples. Il en ressort que nous pouvons toujours mieux faire. Cela nous oblige aussi à trouver des moyens complémentaires pour améliorer les conditions d’hébergement, poursuivre l’accompagnement des structures et la sensibilisation des pouvoirs publics.
- Dans votre campagne, vous dites « croire qu’on peut changer le monde ». Comment imaginez-vous le monde de demain et quels sont vos projets pour le futur ?
Pour nous, nous sommes déjà en train de changer le monde en montrant qu’on peut construire d’autres modèles. Aujourd’hui, nous réfléchissions à comment grandir avec le monde de demain. Nous menons des réflexions sur l’évolution de nos modèles communautaires. Par exemple, est-ce que l’on pourrait accueillir d’autres types de publics, comme des retraités en situation de précarité ou des publics sortant de l’aide sociale à l’enfance ?
Nous voulons aussi continuer à nous professionnaliser sur le champ du réemploi. Un groupe Emmaüs d’aujourd’hui n’a rien à voir avec un groupe d’il y a dix ans en termes de métiers, de traçabilité, de liens aux partenaires, etc. Il faut poursuivre cette tendance et continuer à nous battre pour rester l’acteur majeur du réemploi en France.
Globalement, le mouvement Emmaüs de demain doit assumer ses combats politiques et profiter de sa force et de sa notoriété pour porter ses idées et construire des contre-discours, dans un moment où dominent des logiques d’accusation, de stigmatisation, de recul de la solidarité et de concurrence des précarités. Nous voulons montrer par tout ce que nous faisons sur le terrain que la solidarité fonctionne, que la seconde main est utile et que l’accueil inconditionnel a ses vertus. Le mouvement Emmaüs de demain doit porter haut ces combats-là, par ses actes et en prenant une place assez large dans le débat public.
Propos recueillis par Élisabeth Crépin-Leblond