Alexandre Perra : « Les métiers du faire doivent redevenir des métiers choisis »
Alors que l’intelligence artificielle bouscule le monde du travail, Alexandre Perra, directeur de la Fondation groupe EDF, plaide pour une réhabilitation des métiers du faire. Longtemps dévalorisés, ces métiers techniques, manuels et industriels sont pourtant au cœur de la transition écologique, avec à la clé des emplois durables, porteurs de sens et de fierté.
Pourquoi la Fondation groupe EDF s’intéresse-t-elle aux « métiers du faire » ?
Nous en sommes convaincus : il n’y a pas de transition écologique sans accompagnement social. D’un côté, on voit que des métiers en tension liés à l’industrie ou encore au BTP, dont on a besoin pour faire la transition écologique, ne trouvent pas preneur. De l’autre, en tant que Fondation, on sait qu’il y a 1,5 million de jeunes sans solution d’emploi ou de formation : ce chiffre traduit des réalités diverses mais illustre le phénomène du décrochage social.
Face à ces deux constats, la Fondation veut lutter contre le décrochage à tous les âges de la vie en ramenant les personnes vers des emplois utiles, durables, des métiers de la transition écologique, de l’industrie, de l’artisanat… Mais aussi du numérique ou de l’agricole. Tout métier qui contribue à construire un avenir durable nous intéresse.
Les métiers techniques et manuels, largement représentés dans l’industrie, souffrent-ils encore d’un déficit d’image ?
Les métiers de l’industrie souffrent encore de deux préjugés. Le premier, c’est l’idée que l’industrie, c’est sale. Or, c’est en réalité tout le contraire. Il faut faire entrer les jeunes dans les usines pour qu’ils voient qu’elles sont propres, et souvent même extrêmement propres. Qu’ils découvrent aussi le travail d’équipe, le challenge et la satisfaction de fabriquer quelque chose ensemble.
Le second préjugé, c’est l’idée que les métiers manuels seraient réservés aux mauvais élèves et ne seraient pas synonymes de réussite sociale. Ce problème d’image conduit encore trop souvent à des orientations non choisies.
Tout métier qui contribue à construire un avenir durable nous intéresse. »
Il faut changer complètement la vision de ces métiers. Il y a de grands savoir-faire dans les métiers dits « manuels », un qualificatif qui gomme d’ailleurs la dimension intellectuelle : fabriquer quelque chose, c’est d’abord et avant tout le penser, prévoir les gestes, jauger le résultat. Pour comprendre ce que l’on fait, il faut de la réflexion, de l’organisation et de la précision. Souder sans vue directe sur un petit circuit avec l’aide d’un miroir, usiner parfaitement une pièce sans modèle, réaliser un câblage fonctionnel du premier coup sont des travaux qui mobilisent des compétences bien au-delà du manuel.
Il faut aussi parler de la beauté du geste. Ces métiers ont du sens, donnent du sens et permettent de revaloriser les personnes comme les parcours.
Et puis il y a des débouchés, de bonnes rémunérations à la clé. Il faut également lever d’autres freins plus périphériques, notamment les biais de genre. Dans les filières manuelles, on retrouve encore davantage de garçons, tandis que les filles sont souvent orientées vers les métiers du care. Là aussi, il faut ouvrir le champ des possibles.
Face à l’intelligence artificielle, les métiers manuels ont-ils une revanche à prendre ?
Bien sûr ! L’intelligence artificielle va revaloriser les métiers du geste, c’est certain. Les métiers qui vont être bousculés par l’IA sont tous ces métiers de compilation de données, d’écriture, d’administration, de mailing. Tous ces métiers occupés aujourd’hui par des bac +2, bac +3, que l’on a poussés vers le bac général comme une voie royale, vont être bousculés par l’IA.
On assiste à une forme de taylorisation des cols blancs. Une étude de l’Apec montre que, depuis deux ans, le taux d’emploi des bac +5 est en baisse, notamment chez les diplômés en lettres, en langues et en arts. Le recrutement des cadres débutants baisse également. Le phénomène que l’on pressent avec l’IA est donc déjà amorcé.
Ces métiers ont du sens, donnent du sens et permettent de revaloriser les personnes comme les parcours. »
Il y a urgence à mieux orienter les jeunes pour qu’à leur entrée sur le marché du travail, dans dix ou quinze ans, ils ne se retrouvent pas avec des diplômes menant à des métiers qui n’existent plus, ou vers des secteurs où il y aura trop de candidats pour trop peu d’offres.
Cela vaut donc le coup de se demander si un métier issu d’une passion manuelle — la restauration, le travail du bois, du métal ou de la pierre, la mécanique, la couture et tant d’autres — n’aurait pas pu être choisi plus tôt. Et ne pas installer un déterminisme contre ces métiers est essentiel !