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Par Carenews PRO - Publié le 5 septembre 2014 - 10:27 - Mise à jour le 11 février 2015 - 13:47
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[REPORTAGE] D'une guerre à l'autre, l'histoire d'une syrienne en Irak

Alors qu’une campagne mensuelle de vaccination contre la polio est en cours dans le nord de l’Irak, nous avons rencontré Féria, une vaccinatrice, dans le camp de réfugiés de Gawilan où plus de 1000 familles déplacées ont élu domicile.

[REPORTAGE] D'une guerre à l'autre, l'histoire d'une syrienne en Irak

Gawilan, Kurdistan irakien - Il est un peu mois de sept heures, sur le camp de réfugiés de Gawilan, au Kurdistan irakien, non loin de la frontière syrienne. Déjà l’air s’emplit d’un nuage de poussière, écartelé par les rayons rasants du soleil matinal.

Feria, une jeune femme d’une trentaine d’années, le visage doux et les cheveux recouverts d’un voile léger, accompagnée de son assistant Ahmad fait le tour des tentes où les familles ayant fui la Syrie il y a un peu plus de deux ans ont trouvé refuge.

Aujourd’hui, le Ministère de la Santé irakien lance une campagne de vaccination contre la polio, cette maladie incurable qui s’attaque particulièrement aux enfants en bas-âge, causant des notamment des paralysie des jambes que l’on ne peut soigner.

A l’aide d’un porte-voix, Ahmad appelle les familles ayant des enfants de moins de cinq ans à se signaler afin de recevoir les deux gouttes du vaccin oral, seul moyen de lutter contre le fléau.

« Vaccination contre la polio… Faites vacciner vos enfants aujourd’hui…  Vaccination contre la polio…  Il en va de votre responsabilité de signaler vos enfants en bas-âge… Vaccination contre la polio… »

Un à un, les mères de famille émergent, avec leurs enfants. L’une d’entre elles, Layla, porte sa petite fille Zaina dans ses bras. Zaina a deux ans, un âge où l’on n’a pas encore conscience de la guerre, de l’exil, puis de l’enfer des camps. Sa mère, en revanche, a le visage marqué par les épreuves, les marches forcées dans l’un des déserts les plus arides au monde avec au bout la traversée de la frontière, « sur un pont menaçant, à chaque instant, de s’écrouler », raconte Layla. Puis c’est une nouvelle marche à travers le Kurdistan, cette région semi-autonome du nord de l’Irak ou les Kurdes ne voient pas d’un bon œil l’arrivée des Syriens.

« Les Syriens prennent nos emplois, travaillent pour moins cher que les autres, et représentent une concurrence directe pour le commerce de notre région, qui cherche à s’en sortir par tous les moyens ! » Lance un jeune chauffeur de taxi dans la ville voisine d’Erbil, la capitale de la province. « On se sent malgré tout solidaires avec eux, d’autant que bon nombre d’entre eux sont kurdes (de Syrie) eux aussi. Mais bon, ils sont des centaines de milliers, ça commence à faire beaucoup ! »

On compte plus de 200 000 syriens réfugiés au Kurdistan irakien. Pour les autorités de la région, elles-même engagées dans la protection de leur territoire où règne - Jusqu'à présent - Une stabilité précaire, cet afflux de personnes est difficile à gérer. 

D’un camp à l’autre les règles diffèrent, et sont souvent fixées de manière individuelle. Certains des réfugiés ont le droit de travailler, notamment dans les secteurs où la main-d’œuvre manque – L’hôtellerie, par exemple – D’autres sont cantonnés au périmètre du camp. Alors ils s’organisent, montent des petites échoppes, cuisinent le shawarma, ce sandwich bien connu qu’Abdel, l’un de ces restaurateurs de fortune, prétend être « aussi bon qu’à Damas ».

Damas, justement, que l’on a dû fuir lorsque les bombes du régime, puis des différents groupes rebelles ont détruit les quartiers, les maisons… Damas que l’on évoque avec les yeux embués, comme un fantasme qui s’efface à mesure que s’étire cette guerre qui a déjà fait près de 200 000 morts.

« Je vivais dans la banlieue de Damas, raconte Layla. Derrière la maison, nous avions des citronniers, des orangers… Tout était si calme, si paisible… Mon Dieu, qu’a-t-il bien pu se passer ? »

À l’évocation de ces souvenirs, Feria, qui est en train d’administrer les gouttes du précieux vaccin lève la tête. S’ensuit alors une conversation que nul ne peut comprendre, hormis ceux qui ont un jour connu ces rues, ces amis, ces familles dont l’on égrène les noms comme de précieux souvenirs qui réchauffent le cœur et brûlent dans la mémoire… Layla et Feria viennent du même quartier. Car la vaccinatrice, désormais engagée dans les campagnes de vaccination contre la polio est elle-même une réfugiée. Sous les bombes, elle a dû quitter Damas, laisser sa famille derrière elle et affronter seule les milles dangers de la route. 

« Lorsque je suis arrivée au camp, seule, les ONG ont pris soin de moi. Ici, les conditions de vie sont très difficiles, mais la gentillesse du personnel humanitaire nous permet de tenir. Le moins que je pouvais faire était de les aider à mon tour », explique-t-elle.

La polio n’existait à priori plus en Irak jusqu’en 2013, quand une épidémie s’est déclarée en Syrie. La polio « se nourrit de la guerre », des infrastructures sanitaires faibles ou inexistantes, le déplacement des populations et la difficulté pour le personnel soignant de vacciner chaque enfant de moins de cinq ans  - Le seul moyen de lutter contre la maladie. Les choses sont aujourd’hui encore plus difficiles avec l’occupation d’une large partie de l’Irak et de la Syrie par les groupes djihadistes et l’instabilité qui en résulte.

Alors, force d’abnégation, d’engagement et, souvent de sacrifice, les vaccinateurs continuent de parcourir ces zones sinistrées armés de leurs seuls étuis frigorifiés contenant le vaccin. Avec, pour ceux venus « de l’autre côté », comme Feria, les images de la maison, des vergers et des minarets de faïence comme leitmotiv pour continuer.

« Vacciner ces enfants me permet de ne pas oublier. Un jour, je sais que je rentrerai à Damas. Quand, je ne sais pas… Mais, dans cet exil forcé, j’aurai accompli mon devoir. »

« Vaccination contre la polio… Vaccinez vos enfants… »

Féria et Ahmad se dirigent vers une autre tente, une autre famille, une autre histoire, comme ces milliers de destins qui, sous l’écrasant soleil du nord de l’Irak, attendent des jours meilleurs pour reprendre leur cours. 

 

Là ou bat le cœur du monde, découvrez les reportages d’Alexandre Brecher

Co-fondateur de Carenews, Alexandre Brecher est un infatigable voyageur. Après avoir travaillé en France en tant que journaliste, il s’engage pour la mission des Nations Unies en Afghanistan. Depuis, il parcourt ces zones de conflit où l’histoire s’écrit à toute vitesse, comme le Libéria, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Nord, le Mali, la Centrafrique et l’Irak. Aujourd’hui basé à Yaoundé, au Cameroun, il présente sur Carenews ses reportages, récit des petites histoires qui font la grande, portraits d’une monde en perpétuel changement qu’il ne cesse d’explorer, fidèle à sa devise : « Les hommes pensent qu’il font des voyages, en fait ce sont les voyages qui nous font – ou nous défont. »

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