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Par Carenews PRO - Publié le 8 septembre 2014 - 09:34 - Mise à jour le 11 février 2015 - 13:48
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[REPORTAGE] Daouda, réfugié climatique

Dans le Sahel, la fin de l’été constitue la période dite « de soudure », le moment de l’année où les familles ont consommé les récoltes de la saison précédente et n’ont pas encore récolté les fruits de la suivante. Cette période difficile est, pour des milliers de maliens, une lutte permanente contre la malnutrition et un combat acharné contre le désert qui, en raison du réchauffement climatique, gagne toujours un peu plus de terrain.

[REPORTAGE] Daouda, réfugié climatique

Bandiagara, centre du Mali – Ici, le soleil tape fort. Implacablement, il assèche les rivières, brûle les champs, et pousse les Dogons, cette tribu qui vit depuis des siècles sur la falaise de Bandiagara, le « Pays Dogon », vers le chemin d’un exil incertain.

« Chaque année, ça empire », nous explique Daouda, un agriculteur dogon d’une trentaine d’années qui racle le sable de la falaise afin de faire pousser un peu de manioc et de blé. « Avant, ici, c’était très vert. La falaise est parcourue par un réseau de ruisseaux qui irriguent nos champs et nous permettent de nourrir nos bêtes. »

Ici, l’agriculture est principalement maraîchère, du manioc, donc, mais aussi du niébé, un haricot local, ou la moringa, une plante qui entre dans la préparation de nombreux plats dogons mais aussi très utilisée la médecine traditionnelle. Ces cultures ne permettent pas de nourrir tous les Dogons, mais le produit de sa vente permet aux habitants de la falaise de se procurer sur les marchés des produits de première nécessité, le riz, notamment, qui constitue la base de leur alimentation.

« Aujourd’hui, la saison sèche est beaucoup plus longue, et la saison des pluies ne donne rien. On ne trouve plus de pâturages pour nos animaux, ils meurent les uns après les autres, nos cultures sont brûlées, et nous n’avons plus l’argent pour acheter de la nourriture sur les marchés. »

Le Pays Dogon est situé au centre du Mali, au carrefour commercial des routes du Sud qui mènent à Bamako et celles du Nord, qui filent dans le Sahel vers Tombouctou et Gao. Depuis des millénaires, l’économie du Mali est basée sur ces échanges entre le nord et le sud, entre les éleveurs du Sahel (notamment les Dogons et les Touaregs) et les agriculteurs de la région bamakoise. En 2012, la guerre éclate, les groups djihadistes envahissent le nord du Mali. L’insécurité sur les routes empêche les camions de circuler, l’échange ne se fait plus, et le pays connaît une crise alimentaire importante.

L’intervention française Serval de 2013 stoppe net les colonnes djihadistes à Kona, tout près du Pays Dogon, mais là, un autre acteur entre en scène, une sécheresse sans précédent qui affame encore plus les populations. Bien qu’aidés par les organisations humanitaires telles que le Programme Alimentaire Mondial (PAM), le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) et Action Contre la Faim (ACF) qui distribuent d’immenses quantités de nourriture, la situation des agriculteurs et des éleveurs ne s’améliore que très lentement, les taux de malnutrition explosent, et le pays peine à se reconstruire.

En 2014, rebelote, une mauvaise saison des pluies, une sécheresse, et une période de soudure qui s’éternise. Alors Daouda a décidé de partir.

« A la fin de cette récolte, je vends ce que je peux, et je fais mes bagages, annonce-t-il. Le grand-père de mon grand-père est venu ici, il a construit notre maison, et aujourd’hui je dois l’abandonner. Vraiment, j’ai tout essayé, mais là, je ne peux plus tenir. »

C’est l’histoire et la culture dogon qui risquent de disparaître. Cette tribu a, au moyen-âge, fui l’islamisation du pays pour ce réfugier sur cette falaise isolée et y pratiquer leur rites anciens, la vénération du serpent sacré et d’autres croyances que les empereurs du Mali les empêchaient de pratiquer. Ils ont construit des villages troglodytes accrochés au flanc de la falaise, et qui jusque récemment constituaient une attraction touristique importante pour les baroudeurs, eux-mêmes permettant aux communautés de continuer à vivre malgré la sécheresse. 

« Mais aujourd’hui, des touristes, il n’y en a plus ! S’exclame Daouda. La guerre a tout détruit. Nous, les Dogons, nous avons protégé notre falaise, les djihadistes n’ont jamais réussi à entrer. Pourtant, les agences de voyage refusent toujours d’amener les touristes ici. Je crois que ça ne changera pas. Le Pays Dogon, c’est fini. »

Le Ministère des Affaires Étrangères français continue de classer le Pays Dogon en zone rouge, c’est-à-dire qu’il déconseille fortement à quiconque de s’y rendre. Lors de mon reportage je n’ai pas croisé d’occidentaux sur la falaise asséchée, juste des échoppes désertes le long de la route où jadis l’on vendait des produits d’artisanat. Le seul hôtel de la falaise était désert, les murs recouverts de photos décrépies des anciens clients, partis depuis bien longtemps.

Comme Daouda ils seront des milliers cette année à s’entasser dans des camions bondés qui roulent vers Bamako, capitale-champignon où le chômage explose, du fait de cet exode rural sans précédent. Et sur la falaise, délaissée de ses forces vives, les vieux dogons se demandent comment ils vont survivre.

« J’ai perdu mon mari, et aujourd’hui mes fils vont partir, nous explique la mère de Daouda, 63 ans. Ils reviendront peut-être une fois, deux fois, et puis ils m’oublieront. »

Le regard de Daouda, qui se veut rassurant, ne masque pas le fait qu’à l’évidence, sa mère a raison.

Selon les climatologues, ces sécheresses vont se multiplier, la faute au réchauffement climatique qui frappe en Afrique plus fort qu’ailleurs. Le soleil transforme les champs, les rivières et les maisons, en poussière. Le Sahara avance, dévore tout, laissant derrière lui le néant de ses sables stériles, et poussant sur la route Daouda, les Dogons, des centaines de milliers de Maliens, de Tchadiens ou de Nigériens, ces réfugiés du Sahel dont l’histoire retiendra, peut-être, qu’ils sont les premiers réfugiés climatiques d’une zone de l’Afrique qui vit en ces jours ses derniers soubresauts.

Là où bat le cœur du monde, découvrez les reportages d’Alexandre Brecher

Co-fondateur de Carenews, Alexandre Brecher est un infatigable voyageur. Après avoir travaillé en France en tant que journaliste, il s’engage pour la mission des Nations Unies en Afghanistan. Depuis, il parcourt ces zones de conflit où l’histoire s’écrit à toute vitesse, comme le Libéria, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Nord, le Mali, la Centrafrique et l’Irak. Aujourd’hui basé à Yaoundé, au Cameroun, il présente sur Carenews ses reportages, récit des petites histoires qui font la grande, portraits d’une monde en perpétuel changement qu’il ne cesse d’explorer, fidèle à sa devise : « Les hommes pensent qu’il font des voyages, en fait ce sont les voyages qui nous font – ou nous défont. »

 

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