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Par Carenews PRO - Publié le 18 octobre 2013 - 14:09 - Mise à jour le 11 février 2015 - 13:20
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[Histoire] Sylvie Brunel, la dame de l'humanitaire

Aujourd'hui, nous avons choisi de présenter le destin d'une dame bien connue des humanitaires. De Médecins Sans Frontières à Action Contre la Faim, voici Sylvie Brunel, ou l'histoire d'un engagement à fleur de peau.

[Histoire] Sylvie Brunel, la dame de l'humanitaire

Elle commence ses phrases par : « Il faut arrêter de raconter des bêtises. » Elle dit, face à la carte du restaurant : « Un dessert, c'est du temps perdu. » Sylvie Brunel, quarante et un ans, vient de se résumer elle-même : convaincue et efficace.

Cette tornade blonde dispose d'une agrégation de géographie, doublée d'une thèse en économie, lesquelles lui ont ouvert l'accès aux commandes de l'humanitaire. Nommée responsable de la recherche à Médecins sans frontières dès 1984, Sylvie Brunel est entrée à Action contre la faim en 1989, dont elle fut ensuite élue présidente en 2001... avant de démissionner avec fracas huit mois plus tard. Spécialiste du tiers-monde, elle est aussi l'auteur d'ouvrages de référence qui influencèrent le débat sur le sous-développement.

Deux ennemis personnels : l'injustice et le silence

Sylvie Brunel n'est pas un personnage mystérieux. Elle préfère persuader avant de penser à plaire. Les mots se bousculent, les phrases jaillissent en cohortes sauvages : « Non, ce n'est pas ce que je voulais dire, attendez... On en était où ? » « On » ne sait plus. Mais « on » se laisse éclabousser par cette fébrilité intelligente. Sylvie Brunel parle les mains ouvertes. Et cette générosité a ceci de déroutant qu'elle s'apparente à une forme de bagarre permanente, en vertu d'un idéal lisse comme un oeuf.

On ne comprend pas cette boule d'énergie sans une embardée vers son passé. L'enfance de Sylvie Brunel s'est déroulée sans histoire, et c'est là tout le problème. Cette absence de remous généra des envies de cyclones. Ses parents enseignaient tous les deux dans le nord de la France. « Mai-68 a d'abord signifié l'arrivée du téléviseur dans le salon... » , se souvient-elle.

Affamée de savoir, l'enfant interroge son père sur la guerre d'Algérie, qui lui a volé trois ans de sa vie. Pas de réponse. L'école projette le film Nuit et Brouillard ; la petite Brunel revient à la maison bouleversée, elle interroge à nouveau. Cette fois, une réponse : il faut bien se faire à la violence du monde. Le message produit l'effet inverse : le monde est un chaos à assagir. Toute l'action de Sylvie Brunel repose sur ce postulat : il est possible d'enrayer les injustices. « La colère , dit-elle, est alors devenue une seconde nature. »

Un drame vient sédimenter cette colère : à quatorze ans, Sylvie Brunel perd son petit frère de deux ans son cadet. Après l'enterrement, les parents informent l'adolescente que l'enfant, atteint d'une maladie mortelle, était condamné depuis quatre années. Pendant quatre années, l'aînée a mangé, joué, parlé avec ce petit frère, sans savoir. De fléaux universels, l'injustice et le silence deviennent des ennemis personnels. Sylvie Brunel décide de passer sa vie à les dénoncer.

La tâche est vaste. La jeune étudiante choisit la géographie, « une discipline qui couvre le milieu naturel, le mode de civilisation, qui embrasse tout » , jubile-t-elle. Elle devient directeur de recherche à Médecins sans frontières. Le slogan de MSF, « dans leur salle d'attente, deux milliards d'hommes », lui donne des ailes. Face au débat qui divise alors les « tiers-mondistes », qui attribuent le gel du développement à des causes externes, comme la colonisation, et les anti-tiers-mondistes, plus libéraux, qui privilégient les causes internes, Sylvie Brunel préfère appliquer une démarche de géographe et se fonder d'abord sur le constat des faits.

A vingt-sept ans, elle dresse un bilan des trente dernières années.Controverses et réalités réunit sous sa direction vingt-cinq spécialistes reconnus et donne le ton : aucun pays n'est condamné au sous-développement. La terre recèle assez de ressources pour nourrir dix milliards d'hommes , le titre de l'ouvrage de Joseph Klatzmann. L'Asie n'a-t-elle pas réussi sa Révolution verte ? Le vrai problème, c'est la pollution des zones de culture intensives, l'absence de réforme agraire et celle de soutien à la petite agriculture. La faim, pense Sylvie Brunel, n'est pas afférente à la poussée démographique, mais bel et bien aux choix économiques et politiques des gouvernements.

La faim est une arme politique

La suite lui donne raison : en 1985, en pleine solidarité planétaire, MSF est expulsé d'Éthiopie. C'est que l'organisation dénonce à voix haute la politique du gouvernement de Mengistu, qui détourne l'argent de l'aide pour financer le transfert de populations du Nord vers le Sud. Sylvie Brunel bouillonne.

A la fin de ces années 1980, les « sans-frontiéristes » prônent la méthode de l'urgence. MSF privilégie alors les questions médicales. Le travail de Sylvie Brunel s'amenuise. A ce moment, Action contre la faim la contacte, pour lui demander un livre expliquant pourquoi, à la fin du XXe siècle, des millions d'hommes, chaque année, meurent encore de faim. Le défi est relevé. Une tragédie banalisée paraît en 1991 alors que les Kurdes s'entassent dans la neige aux frontières de la Turquie.

Sylvie Brunel déteste les intrigues. Aux manoeuvres d'approche, elle préfère le choc frontal. Se taire, c'est accepter - en témoigne le souvenir vivace de son enfance. Lorsqu'elle accède à la direction générale d'ACF, la planète bafouille : Somalie, Bosnie, Soudan. Sylvie Brunel dénonce la politique des États qui se replient sur l'aide humanitaire d'urgence et oublient les fondements d'un réel développement.

Dans Le Gaspillage de l'aide publique , livre qui fit grand bruit, elle fustige le choix fait par la France d'une aide intéressée, en direction des anciennes colonies d'Afrique. Sylvie Brunel part en croisade, avance les chiffres : moins de 5 % de l'aide publique de la France sert vraiment à lutter contre la pauvreté.

La suprématie du FMI et de la Banque mondiale l'incite à la méfiance. Elle souhaite un système plus équitable, moins libéral, persuadée que la démission de l'État génère le chaos. « Le développement a besoin d'un soutien institutionnel, pas d'une approche purement financière » , explique-t-elle. Elle met en route son livre préféré, « un livre de conviction » : Ceux qui vont mourir de faim prend la défense des peuples désolés, et fustige un système mondial inique et malthusien.

En 2002, Famines et politiques explique pourquoi les famines ne se produisent plus dans les traditionnels pays de la faim, et démontre l'arme politique redoutable que peut devenir une famine organisée. Ainsi du Soudan, où l'arme de la faim est employée autant du côté gouvernemental que du côté rebelle pour contrôler la population et attirer l'aide humanitaire.

Impossible d'être à la fois l'apôtre et l'administrateur

Comme s'il fallait contrebalancer l'aspect cérébral, Sylvie Brunel mise sur une approche intuitive du monde. ACF l'élit présidente ? Elle renonce à toute rémunération pour pouvoir exercer cette responsabilité, mais déplore que les ONG fonctionnent désormais comme des multinationales. Surtout, elle pointe une dérive : l'instrumentalisation de l'humanitaire, qui, décidément, ne s'applique qu'aux zones stratégiques ou commerciales. Pendant huit mois, elle tente de réformer « une machine tournée vers sa propre perpétuation au lieu d'être au service des populations défavorisées » .

Mais voilà : impossible d'être à la fois l'apôtre et l'administrateur. Présidente, elle est obligée de cautionner ce qu'elle désapprouve. « Seule, il m'était impossible de faire bouger une machine pareille , soupire-t-elle, j'étais en contradiction avec moi-même. » Donc elle démissionne.

Trois jeunes enfants et un mari réélu député PS dans la Drôme l'attendent dans sa maison de Donzère. Quelques mois plus tard, Sylvie Brunel deviendra professeur de géographie du développement à la faculté de Montpellier. Avant de repartir en croisade, armée de cette formidable énergie que composent parfois les souvenirs douloureux.

Sylvie Brunel enseigne aujourd'hui la géographie à l'université Paris IV Sorbonne. 

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