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Par Carenews INFO - Publié le 30 janvier 2020 - 17:47 - Mise à jour le 30 janvier 2020 - 19:35
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Arthur de Grave : « La Tech for good ne décrit pas une réalité homogène »

Fondateur de l’agence de conseil en communication et stratégie Stroïka, Arthur de Grave est l’auteur du pamphlet « Start-up nation, overdose bullshit » (Rue de l’Echiquier, 2019), dans lequel il dénonce le projet politique de la start-up nation et ses codes culturels. Une personne bien placée, donc, pour nous parler du phénomène Tech for good, de son vocable, et des réalités qu’il recouvre.

Crédit photo : Loïc Thébaud / RDCannes.
  • Quelle est ta définition de la Tech for good ?

La question qu’il faut se poser, c’est : est-ce qu’il existe une « Tech for evil » contre laquelle la Tech for good se positionnerait ? Cette dernière révèle à mon sens que notre perception de la technologie a radicalement changé au cours de la dernière décennie. L’état d’esprit au début des années 2010, si on écoutait les elevator pitch et les conférences Tedx à un moment plus angélique, était le suivant : nous allons changer le monde. C’était la vocation de toutes les startup, même celles qui sous-louaient des espaces de travail ou des appartements. Leur mission était d’élever le niveau de conscience humaine. 

Changer le monde, certes, mais en se faisant un maximum de blé au passage…. Sauf que cela supposait de transiger sur le « bien faire ». La tech n’était plus intrinsèquement bonne : l’exemple du scandale de Cambridge Analytica et la crise de l’attention illustrent bien cela. Certains ont donc décidé d’utiliser la technologie pour le bien. L’expression « for good » montre qu’on se sent obligé de dire qu’on a de bonnes intentions. J’aurais du mal à aller contre le principe de faire du numérique en ajoutant une petite dose d’éthique et de réflexion quant à notre action sur le monde. Mais reste à bien comprendre ce que recouvre l’action en question.

  • Dans ce contexte, la Tech for good est-elle vraiment différent de la tech normale ?

Ça dépend de ce qu’on met derrière. Dans le lot, certains entrepreneurs ont une filiation avec l’ESS, le coopératif, voire le militantisme associatif. D’autres, qui viennent plutôt du côté des startup capitalistes, font du « for good washing », dans un contexte de crise de perception du numérique. La Tech for good ne décrit donc pas une réalité homogène. 

Il y avait un mantra dans le monde de la technologie il y a quelques années qui m’agaçait : « Technology Is the Answer, But What Was the Question ? ». En clair : la technologie serait la réponse à tout. C’est éminemment dangereux, car cela renvoie au « solutionnisme technologique », pour citer le penseur Evgeny Morozov, c’est-à-dire l’idée que les problématiques sociales et politiques auraient des solutions technologiques. Il y a quelques années, des startupeurs à San Francisco prétendaient qu’il suffisait de créer une application pour résoudre le problème du sans-abrisme. Cela ne marche pas comme ça. Tout comme promettre de réduire le chômage de 10 % avec une application... Créer une appli peut aider, mais ça ne résoudra pas des problèmes politiques. Or, un des biais de la Tech for good, est de retomber dans les mêmes travers que ceux du solutionnisme, sous prétexte d’avoir de bonnes intentions. La technologie ne peut pas être une réponse universelle à toute chose.

Le deuxième angle mort de la Tech for good, c’est ses modes de financement : si on ajoute juste une dose de morale à son projet, mais que l’on conserve les mêmes modes d’organisation et de financement, je suis sceptique. Il y a une vidéo en ce moment qui buzze sur Internet d’un jeune startupeur qui nous parle de la culture de guerre de son entreprise. Si vous gardez le même type d’approche, le côté sacrificiel, stakhanoviste, et que vous ajoutez juste une dose de morale, je ne suis pas sûr que ça soit la solution. Par ailleurs, si on part du principe qu’il est possible de prendre n’importe quelle technologie pour en faire quelque chose de bien, là aussi il y a un problème. Cela présuppose une forme de neutralité de la technologie. Or certaines technologies sont de profondes régressions. Je ne crois pas qu’il puisse exister une reconnaissance faciale « for good », par exemple. C’est une technologie qui ne peut qu’accroître la surveillance des citoyens. Pourtant, elle va être testée en France au nom de la compétitivité.

  • Comment traduirais-tu Tech for good ? 

Ça ne se traduit pas et c’est bien ça le problème ! À Stroïka, l’agence que j’ai cofondée, on s’interdit globalement l’usage de l’anglais. Car dès que l’on commence à utiliser l’anglais, qui n’est pas notre langue maternelle, on ne fait pas preuve de la même rigueur intellectuelle qu’avec le français. Et l’anglo-américain, qui est la lingua franca du moment, est très propice au bullshit. Je mesure la contradiction de ce que je dis maintenant car bullshit se traduit mal en français. Mais il suffit de traduire de façon littérale les expressions des startup pour en mesurer toute la vacuité : « sky is the limit ». « Le ciel est la limite », ça ne veut pas dire grand chose. 

  • Est-ce qu’il est souhaitable que les entrepreneurs de la Tech for good lèvent autant de fonds que ceux de la tech ? 

Le discours ambiant, c’est qu’on peut pas se contenter de faire des petites initiatives locales, qui améliorent le sort de 20, 30 personnes. Il faut viser l’ « impact », un des buzzwords de la Tech for good. Il faut faire les choses en grand, comme dans les startup classiques. On parle d’ailleurs de « blitzcaling », expression poétique pour désigner l’hypercroissance. Mais quelles sont les modalités de l’hypercroissance ? Dans la nature, pour faire pousser une plante rapidement, il faut la gaver d’engrais. Les organismes ont besoin de temps pour devenir matures. L’hypercroissance n’existe généralement que sous perfusion de capital : vous donnez des parts, et devenez l’instrument d’une financiarisation du monde qui me semble assez incompatible avec la recherche de l’impact positif. Désolé, j’ai un fond assez marxiste : je pense qu’on ne peut pas atteindre un taux de profit délirant, sans le prélever quelque part. Si vous êtes hyperprofitable, c’est que vous n’avez pas payé quelque chose à son juste prix : le travail, les ressources naturelles… 

Ça fait partie de ces mots qui se sont répandus comme une traînée de poudre. On peut plus faire du small is beautiful. Il faut viser l’impact de météorite. Le terme présuppose que l’on peut mener des actions sans réfléchir profondément aux structurations des rapports de production. Mais est-ce qu’on rajoute quelque chose au monde ou on est-ce qu’on retire quelque chose ? Si on veut avoir un impact positif sur le monde, cela implique de repenser beaucoup de choses et pas seulement de mimer la structure de la startup, fusse-t-elle for good.

  • Entre inclusion, coconstruction, pollinisation, essaimage, tu te situes où ?

C’est vrai que ces termes sont un peu bullshit. L’inclusion, par exemple, c’est difficile d’être contre. Mais d’où vient ce terme ? Il est apparu de façon un peu spontanée il y a quatre ou cinq ans. Il a remplacé le terme de « justice » et celui d’« équité », qui était en vogue à gauche dans les années 1990. Quand on gratte un peu, le terme d’inclusion peut être un gênant. Il me fait penser à une voiture-balai : face au constat de l’exclusion, on décide de faire de l’inclusion, comme si le mot allait générer sa propre réalité. On ne se questionne plus sur les mécanismes qui génèrent l’exclusion. On essaye juste de créer des politiques qui ramènent les exclus dans le système de base, mais sans questionner ce système qui a au préalable créé l’exclusion. L’inclusion est pour moi le produit d’un imaginaire très libéral et très compétitif où l’on fait la course, sans remettre en cause l’idée qu’il faille se tirer la bourre à vélo en haut d’un col, comme dans le Tour de France, car une voiture-balai viendra ramasser ceux qui tombent. 

  • Que penses-tu de la polémique sur La ruche qui dit oui qui emploie de nombreux auto-entrepreneurs, malgré son positionnement social et environnemental ? 

Il se trouve que j’ai travaillé avec eux, en tant que consultant, il y a quelques années. Avec Marc-David Choukroun, le cofondateur et président de l’époque, nous avions réfléchi à la création d’un schéma qui aurait permis de distribuer des parts aux responsables de ruches travaillant en indépendants, à la manière d’une coopérative. Malgré leurs statuts (auto-entrepreneur, SAS…), ils auraient pu ainsi bénéficier des éventuels succès de ce projet auquel ils contribuaient. On avait buté sur pas mal de problèmes et ça ne s’est finalement pas fait. Mais la réflexion était là. 

Il y a une forme de malaise qui concerne l’ensemble de l’économie de plateformes. Chez Deliveroo, UberEats, il devient manifeste que les indépendants (auto-entrepreneurs) sont plutôt assimilés à des salariés. Il me semble que la Ruche qui dit oui jouait, à l’inverse, plutôt le jeu, et laissait une marge de liberté aux responsables de ruches en s’abstenant de les noter et ou de les désactiver de la plateforme.

  • Comment les structures de l’ESS peuvent rester authentiques dans un monde qui promeut les valeurs compétitives de la startup ?

L’ESS doit se renouveler mais doit garder ses racines qui procèdent d’une critique du capitalisme et de l’économie de marché en général. Pendant la plus grande partie du XXe siècle, l’ESS était une économie de la compensation, qui vivait en marge du capitalisme dominant, mais qui cohabitait plutôt bien avec lui. Aujourd’hui, alors que le capitalisme tempéré qui avait existé au travers du keynésiasime s’est autodétruit et que l’on repart de plus belle dans des logiques extractives, inégalitaires, la question est : la coexistence pacifique entre le capitalisme et l’ESS est-elle encore possible ? Je ne pense pas. Le défi de l’ESS est d’inventer un modèle dominant pour ne plus rester en marge, sans pour autant perdre de vue ses valeurs d’origine et sa tradition politique et intellectuelle. Il faut trouver une façon de grandir qui ne soit pas du blitzcaling.

 

Propos recueillis par Hélène Fargues  

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