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Par Carenews PRO - Publié le 18 juin 2020 - 14:30 - Mise à jour le 19 juin 2020 - 17:51
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Gilles Delebarre (Démos) : « La musique doit jouer une part importante dans l’éducation »

Initié et coordonné par la Philharmonie de Paris depuis dix ans, le dispositif Démos (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale) utilise la musique classique comme un outil social permettant d’enrichir le parcours éducatif de l’enfant. Des musiciens professionnels et des travailleurs sociaux ont ainsi initié près de 6 400 enfants de 7 à 12 ans issus des quartiers prioritaires et des zones rurales isolées à la pratique d’un instrument. Gilles Delebarre, fondateur et responsable du projet, est revenu pour nous sur l’évolution du dispositif et la façon dont les équipes gardent le lien avec les enfants et leur famille malgré le Covid-19.

Crédit photo : Jean-Christophe Marmara.
#LaCultureEstEssentielle

Cette semaine, Carenews célèbre la culture. Alors que les acteurs du secteur, considérablement affecté par la crise sanitaire, attendent des mesures fortes du Gouvernement, la rédaction a voulu faire la part belle à des initiatives innovantes et solidaires.

  • Dix ans après le lancement du programme Démos, quel bilan pouvez-vous en faire ?

À la création du programme Démos, certains pensaient que le décalage entre la proposition artistique et le public visé serait trop grand. Une conséquence du principe pédagogique selon lequel il faut partir des gens pour les amener vers les objets culturels que l’on souhaite les voir s’approprier. Pour moi, cette étape n’est pas nécessaire. S’il faut bien évidemment tenir compte du public auquel nous nous adressons, il est aussi important de leur proposer quelque chose de différent de leur quotidien.

Ce qui est extrêmement intéressant, c’est de voir de quelle façon les hypothèses qu’on avait pu avoir au départ se sont confirmées. Le dispositif Démos combine une idée éducative de développement des individus et une appropriation des outils de la culture, en l'occurrence la pratique musicale. Pour nous, la musique doit jouer une part importante dans l’éducation, dans le développement serein de toutes les capacités dont chaque personne dispose, ce que l’économiste et philosophe indien Amartya Sen appelle les « capabilités ». 

Démos, des cycles de trois ans

Chaque enfant bénéficiaire choisit un instrument et intègre le dispositif pour trois ans. Durant le cycle, les élèves suivent des ateliers de pratique musicale collective quatre heures par semaine, et se regroupent en orchestre symphonique mensuellement. Chaque année, les différents orchestres symphoniques du territoire présentent un concert public. 

Le financement du dispositif est partagé entre l'État et les partenaires institutionnels nationaux (26 %), les collectivités territoriales (42 %) et les mécènes (32 %). Ces derniers se composent de six fondations privées, 14 entreprises et fondations d’entreprises (Fondation Total, Fondation Groupe SNCF, Fondation Groupe ADP), 12 grands donateurs et 3 500 donateurs. 

Depuis le début de Démos, différents regards extérieurs ont été portés sur le projet, notamment grâce à des évaluations externes réalisées par des chercheurs, des anthropologues, des sociologues et des scientifiques. Elles ont permis de vérifier ce que l’on évaluait de manière empirique. Une des études a d’ailleurs montré que l’objectif central, qui était qu’à travers l’outil culturel, des êtres humains puissent grandir dans de bonnes conditions, était bien possible. De ce point de vue, on peut donc être satisfait de l’impact direct de l’action sur les bénéficiaires.

L’impact moins prévisible, c’est le partage éducatif qui s’est opéré entre des professionnels ayant rarement l’occasion de travailler ensemble. La coopération entre les encadrants issus de l’éducation populaire ou du travail social et les musiciens professionnels s’est étendue au-delà de l’action elle-même : beaucoup m’ont dit qu’ils réutilisaient et réinjectaient au quotidien ce qu’ils avaient découvert en travaillant avec Démos.

  • Comment le programme Démos s’est-il adapté à la période de confinement ? La continuité pédagogique a-t-elle pu être assurée ?

Notre premier objectif était de garder le lien avec les enfants et qu’ils aient toujours « envie » lorsque l’on recommencerait. Démos étant un système de coopération, il était en effet difficile de poursuivre nos enseignements. Dans beaucoup de territoires, le contact a été maintenu par le biais des téléphones et des réseaux sociaux. Il a aussi été proposé aux enfants des défis musicaux à réaliser en famille. 

Je me suis rendu compte que le suivi des élèves n’était pas égal sur tout le territoire : certains de nos intervenants ont parfaitement réussi à rester en contact avec les enfants et les familles, et d’autres moins. Une chose est claire, c’est que la solidité du tissu social a joué un rôle. Là où il était solide, le suivi a été plutôt bon et le contact et la motivation restaient très élevés. 

Il a été compliqué de garder le lien lorsque les structures sociales ont mis en place le chômage partiel ou ont dû diriger les travailleurs sociaux vers d’autres missions d’urgence. Certains travailleurs sociaux du 93 ont par exemple dû faire des distributions alimentaires et mettre en pause les missions d’accompagnement. Nous en saurons plus avec le temps, il nous manque encore un peu de recul pour bien évaluer cette période particulière.

  • La survie de Démos est-elle menacée suite à la crise sanitaire ?

À court terme, le programme Démos n’est pas menacé. Toutes les subventions de l'État sont garanties car elles ont été signées. Concernant les mécénats et la société civile, on s’est posé la question mais les indicateurs ne sont pas négatifs. Certains mécènes ont même voulu apporter une aide supplémentaire, de peur que le programme soit menacé. On nous a par exemple proposé de verser d’un coup des financements dont la répartition est prévue sur trois ans.

Le programme Démos étant un cycle de trois ans, ses financements le sont en effet aussi. C’est donc lorsque le nouveau cycle débutera, à partir de 2021-2022, que l’on pourra davantage mesurer l’impact de la crise sanitaire. Est-ce que le désastre sera tel que l’on sera peut-être obligés de revenir en arrière ou de réduire le programme ? Aujourd’hui, Démos, c’est quatre heures d’ateliers par semaine pendant trois ans. Ma crainte, c’est qu’il faille réduire les coûts et revenir à un programme avec, par exemple, seulement dix heures de cours par an.

  • Quel sera, selon vous, l’impact de la crise sanitaire sur la culture et l’accès à la culture ?

On peut se demander si en cas de crise, c’est la culture qui disparait en première.  Cependant, j’ai le sentiment que beaucoup de personnes ont intégré que si le premier besoin humain est certes de manger, le fait de devenir un être humain éduqué, capable de penser, arrive juste derrière. Et il me semble  que les gens incluent bien Démos dans cette catégorie de besoin. J’ai donc finalement un peu moins peur de voir la culture sacrifiée qu’il y a vingt ou trente ans. 

Propos recueillis par Lisa Domergue 

À lire dans cette semaine culturelle :

- La Cassette, tiers-lieu engagé pour la création sonore, ouvre bientôt ses portes à Aubervilliers

- 5 fondations qui soutiennent la création littéraire

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