Raconter les ruralités : reprendre la main sur nos récits
Qui raconte les ruralités aujourd’hui en France ? Quelles conséquences sur nos représentations et la prise en compte de nos besoins dans les décisions politiques ? Comment reprendre la main sur nos récits ? Ce sont les questions que nous avons posées ce mercredi 16 septembre à Béatrice et Gérard Barras (Ardelaine), Emma Conquet (journaliste), Michael Restier (ANPP) et Thibault Renaudin (InSite) à l’occasion du webinaire Café de Campagne « Faire récit, faire territoire ».
Qui raconte les ruralités aujourd’hui en France ?
En juin 2025, les associations Bouge ton Coq, Rura, InSite et Destin Commun ont publié l'enquête "Paroles de Campagne" sur les réalités et imaginaires de la ruralité française.
Sur les questions de représentations, deux chiffres ressortent : plus de 56 % des ruraux déclaraient ne pas se sentir représentés par la presse nationale et plus de 48% dans les programmes d’information à la télévision.
“Dans le cinéma, la littérature ou en politique, les zones rurales sont souvent dépeintes à travers un prisme urbain, tantôt misérabiliste, tantôt romantisé” Emma Conquet, « Urban Gaze », Frustration Magazine
Selon la journaliste Emma Conquet, ces chiffres s'expliquent par le profil "urbain" des journalistes des grands médias d'information traditionnels. Selon elle, la ruralité est racontée à travers un regard urbain, qu'elle nomme “l'Urban Gaze” : “Dans le cinéma, la littérature ou en politique, les zones rurales sont souvent dépeintes à travers un prisme urbain, tantôt misérabiliste, tantôt romantisé. Cette déformation s’étend également aux médias, qui perpétuent un regard centralisé et condescendant sur les réalités des campagnes.”
Ainsi, les récits déformés sur le monde rural réduisent des réalités complexes à des clichés figés, ce qui aggrave la fracture territoriale et peut justifier le désengagement public.
Emma Conquet poursuit et s'interroge : "En présentant les territoires ruraux sous un prisme binaire, l’urban gaze contribue au sentiment de déconnexion des réalités locales des élites. On peut aussi s’interroger sur les conséquences de l’urban gaze dans les décisions politiques. Si les campagnes sont si ressourçantes, résilientes et “heureuses”, pour reprendre le terme d’Emmanuel Macron en déplacement dans un village du Lot en 2021, nécessitent-elles vraiment des services publics ? "
Pourtant, partout en France, des habitants, des élus locaux, des entreprises, des collectifs et associations construisent leurs propres récits tournés vers l’avenir, en s’appuyant sur les savoir-faire, les ressources et les cultures de leur territoire.
Le plus beau dans le récit d'Ardelaine, c'est qu'il a donné l'envie aux autres d'écrire une suite sur notre territoire." Florent Dumas, Maire de Saint-Pierreville.
Comme Béatrice et Gérard Barras, cofondateurs de la coopérative Ardelaine, qui ont fait le pari, en 1975, de restructurer la filière laine locale dans le village de Saint-Pierreville, en Ardèche. Aujourd'hui, près de 60 personnes travaillent sur le site, devenu une véritable coopérative de territoire, avec des activités diversifiées autour de la valorisation des ressources locales : boutique, musée, restaurant, café et librairie.
L’histoire d’Ardelaine, racontée dans le livre "Moutons rebelles" fait désormais pleinement partie de l’identité de son territoire, de ses habitants et de ses élus comme en témoigne Florent Dumas, maire de Saint Pierreville :
"C'est la preuve par l'exemple qu'il est possible de faire des choses dans un village reculé. Ce n'est pas parce que l'on est à une heure de la première ville que l'on n'arrive pas à se construire, à innover et faire des projets : Ardelaine a ouvert une voie pour le village, a permis de montrer qu'ici c'est possible de porter des projets ambitieux. On sait expérimenter et on aime transmettre : on aime accueillir du monde, des étudiants et on est fiers de notre territoire. Le plus beau dans le récit d'Ardelaine, c'est qu'il a donné l'envie aux autres d'écrire une suite sur notre territoire." Florent Dumas, Maire de Saint Pierreville Les récits sont là, nombreux et pluriels. Rarement racontés par les médias traditionnels, des acteurs comme les Éditions Repas, le magazine Village et le média Rural continuent de les faire vivre malgré la fragilité des modèles.
Comment reprendre la main sur NOS Récits ?
Comment ces récits territoriaux peuvent alimenter un récit national et permettre une résonance plus juste et plus large ? Qu’est-ce qui manque pour changer les récits nationaux et reprendre la main sur nos récits ?
Plusieurs pistes de solutions ont été partagées par les intervenants :
- La décentralisation des sphères médiatiques : délocaliser et implanter des correspondants locaux, des antennes locales de la presse nationale et régionale.
- Faire confiance aux territoires en sortant de l'infantilisation.
- Faire avec et pour : construire à la hauteur des regards et des territoires.
- Soutenir et investir dans les médias locaux et indépendants (comme Village Magazine, Rural le média).
- Voir le replay du webinaire Café de Campagne "Faire récit, faire territoire" ici
- 📖Lire l'article sur l'Urban Gaze ici
- 📌Participer au Congrès de l'ANPP "Faire récit, Faire territoire" ici
- 🐑Découvrir la coopérative Ardelaine et la maison d'Editions Repas
- 🖥️Prochain Café de campagne, jeudi 22 octobre pour parler "Europe & Ruralités" avec Rural Pact : inscription ici