Coupes du monde, Jeux Olympiques… : “Alors, on boycotte ?” Le dilemme des passions événementielles
A échéances régulières, les événements récurrents agitent l’actualité. Festivals, compétitions sportives, cérémonies de remises de prix culturels rythment le calendrier chaque année… charriant avec eux leur lot de contradictions. Celles-ci génèrent aussi un sentiment de dissonance cognitive chez les passionnés, tiraillés entre l’envie (voire le besoin) d’y assister et l’impossibilité d’ignorer certains de leurs impacts négatifs. Des logiques similaires s’appliquent aux institutions. Le marronnier du boycott anime alors les débats et les consciences, collectives et individuelles.
Du 4 au 22 février se déroulent les Jeux Olympiques d’hiver à Milan Cortina. C’est à peine 18 mois après les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, immense succès festif et populaire dont l’impact et l’héritage laissent en suspens de nombreuses questions et espoirs.
Cet été, les Etats-Unis, le Mexique et le Canada accueillent la Coupe du monde de football de la FIFA alors que l’agenda géopolitique est plus tourmenté que jamais. En toile de fond, la France a obtenu l’organisation de l’édition 2030 des JO d’hiver, entraînant là-encore des débats vifs relatifs à leur soutenabilité et à leur financement, dans un contexte de dérèglement climatique avancé et de crise budgétaire.
Un agenda sous hautes-tensions
- Février 2026 : JO d’hiver à Milan Cortina
- Été 2026 : Coupe du monde de la FIFA (Etats-Unis, Mexique, Canada)
- Horizon 2030 : JO d’hiver dans les Alpes françaises (débats vifs sur la soutenabilité, le financement et la gouvernance)
Ces incertitudes et tensions autour de l’organisation d’événements majeurs pèsent sur toutes les parties prenantes. Passionnés, sportifs, spectateurs, détenteurs de droits, organisateurs, infrastructures, sponsors, collectivités & Etats sont confrontés à d’épineuses questions : souhaite-t’on y participer quitte à être associé à leurs dérives potentielles ? Doit-on y renoncer ? Existe-t’il une troisième voie qui consisterait à participer pour mieux (sur)veiller et dénoncer ?
Véritable marronnier des grands événements, le boycott agite une fois de plus l’actualité et les consciences collectives comme individuelles.
"Souhaite-t-on y participer quitte à être associé à leurs dérives potentielles ? Doit-on y renoncer ? Existe-t-il une troisième voie qui consisterait à participer pour mieux dénoncer ?"
Le boycott, une “arme” efficace ?
Depuis les Jeux Olympiques de Berlin en 1936, le boycott des grandes compétitions internationales a fait l’objet de discussions poussées, animant les sphères publiques et privées. Très vite instrumentalisé par les Etats, les entreprises ou les différents groupes sociaux et politiques, le sport n’a eu de cesse de charrier avec lui des contradictions essentielles.
Jeux Olympiques de 1976, 1980 et 1984, Coupe du monde 1978, Coupes du monde 2018, 2022, 2026, JO d’hiver de 2018 (Sotchi) ou 2022 (Pékin) ont généré des tentatives de boycott, plus ou moins couronnées de succès.
Les seules qui ont abouti ont eu lieu dans les années 70 et 80. Elles émanaient d’initiatives politiques collectives, en lien avec les divergences des blocs pendant la guerre froide. Leur portée s’est révélée essentiellement symbolique et diplomatique, permettant de rendre visible une opposition idéologique avant tout.
Des événements toujours plus (a)politiques ?
Quand on parle de grandes compétitions internationales, il est difficile de ne pas mentionner les Etats. En envoyant des équipes ou des délégations “nationales”, les pays se mettent en scène de façon symbolique. Ils s’affrontent sur un terrain pacifique hautement chargé symboliquement. Les pays organisateurs, quant à eux, profitent de la fenêtre d’exposition internationale pour démontrer leurs capacités à accueillir le monde dans des infrastructures de premier ordre.
Le cas du Mondial 2026
De façon assez unanime, les élites politiques continuent de priser et de prôner "l’apolitisme du sport”.
Le mondial, organisé cet été en partie aux USA, interroge évidemment en ce début d’année 2026 marqué par les tensions géopolitiques et les manquements au droit international. Le passage de 32 à 48 équipes pour cette édition nord-américaine soulève des inquiétudes majeures :
- Impact environnemental : Un nombre de matchs doublé, entraînant un impact environnemental conséquent, notamment du fait des déplacements de supporters et de l’amplitude du territoire d’organisation (trois pays, trois fuseaux horaires)
- Exploitation politique : A l’image de la Coupe du monde des clubs organisée aux Etats-Unis à l’été 2025, où le président américain s’était invité sur le podium lors de la remise du trophée, le sport reste un outil de communication pour les chefs d’Etats.
- Débats actuels :: Le refrain du boycott commence à retentir, avec des tonalités différentes selon les pays. S’il est peu probable que le boycott de pays européens aboutisse, la France continue à nier le caractère politique du sport. Les discours et les instances restent dans la ligne du Président de la République et de sa nouvelle ministre des sports, alors même que la mise systématique à l’agenda politique des grands événements contredit cette posture.

People have the power… ?
Depuis les années 2010, la question du boycott n’est plus uniquement l’affaire des Etats mais concerne désormais tout autant les individus. Les récentes éditions de la Coupe du monde (Russie 2018, Qatar 2022, USA/Mexique/Canada 2026) ont fait couler beaucoup d’encre. Elles ont entraîné des prises de position marquantes de la part d’ONG notamment, sans toutefois provoquer de réaction similaire de la part des Etats, des équipes ou des sponsors.
Les sujets de dénonciation portés par les ONG (liste non exhaustive) :
- Conditions de travail pour construire stades et infrastructures
- Conséquences environnementales désastreuses
- Démesure et gigantisme
- Remise en question des droits fondamentaux de communautés ou populations minoritaires…
Le paradoxe du “fan-citoyen” et la force du nombre
La question du boycott s’est invitée dans l’intimité de chacun, le mettant face à ses propres contradictions et à celles d’une industrie qui le passionne Le boycott a rarement été aussi présent. Dans les faits, paradoxalement, des records d’audience ont été enregistrés, notamment en France où les coéquipiers de Mbappé ont atteint la finale pour la deuxième édition consécutive en 2022.
Il en va de même pour la nouvelle formule de la Ligue des champions. D’abord rejetée massivement (tout comme l’alternative de Super League), puis envisagée avec curiosité, elle est aujourd’hui déjà entrée dans les habitudes, sans considération plus poussée pour son rythme plus intense (deux matchs de plus par équipe) et ses conséquences environnementales ou économiques. La densité du classement en poule unique et les succès des clubs français ont même fait oublier le scepticisme des débuts. Toutefois, ces constats ne se basent que sur des expériences subjectives de consommateurs de sport, et non sur des avis de citoyens soucieux d’intégrer les conséquences sociales et environnementales d’une pratique à leurs réflexions.
“Certains peuvent donc être “en même temps” des citoyens, conscients des limites planétaires, au fait des inégalités sociales ou économiques, et des fans, spectateurs assidus des événements sportifs qui contribuent par ce qu’ils véhiculent à ces dérives (société de consommation, culte de la performance, mise en avant d’industries fossiles, surenchère de rencontres et leurs conséquences sociales et environnementales…).”
Ces publics possèdent un pouvoir immense puisqu’ils constituent l’audience de ces événements, et en font donc la valeur. Leur succès populaire justifie l’attrait des sponsors et des Etats qui sont prêts à les financer largement pour gagner en visibilité. Sans public (audience physique ou numérique), il n’y a plus d’événement Ceux qui remplissent les stades, achètent des abonnements télévisuels ou des produits dérivés sont des citoyens comme les autres. Leur prise de conscience des enjeux de soutenabilité peut influencer les pratiques du secteur..
Cependant, ce pouvoir exige :
- une action coordonnée : un boycott isolé reste “un coup d’épée dans l’eau”
- une responsabilité partagée : le boycott par les individus ne doit pas faire reposer uniquement sur les épaules des consommateurs l’ensemble des responsabilités
Conclusion : Boycott or not boycott : telle est la question ?
Derrière le boycott se posent une multitude de questions : en boycottant, quelle est ma position ? Est-ce que je souhaite dénoncer quelque chose ? Marquer mon opposition à un régime politique lié au pays organisateur ? Dénoncer les dérives d’un secteur et d’un système sportif boosté par les idées de consommation ou de performance ? Se poser la question permet d’identifier le nœud des dissonances cognitives au cœur de chaque individu et de chaque organisation. Se poser la question aide également à définir quels seraient les modèles d’organisation souhaitables et soutenables pour le plus grand nombre, et invite chaque partie prenante à considérer sa responsabilité.
Les médias, les détenteurs de droits, les organisateurs, les sponsors, les individus qui participent ou assistent peuvent en effet questionner leur responsabilité dans la tenue de ces événements. En intégrant l’impact de leur action, quelle qu’elle soit, ils peuvent agir sur les éléments qu’ils maîtrisent ou contribuer à influencer positivement d’autres aspects sur lesquels ils n’ont pas la main.
Ces notions de responsabilité individuelle et collective invitent à remettre en débat la place des grands événements sportifs internationaux dans nos sociétés. Créer un cadre de discussion entre toutes les parties intéressées, dont des représentants d’ONG, de la société civile et du vivant non-humain, serait susceptible d’en dessiner des contours plus vertueux. Plus qu’une simple vitrine ponctuelle pour démontrer une expertise ou se mettre en valeur, ces événements n’auront de sens que s’ils sont réfléchis à l’aune de l’intérêt général, du long terme, et de leur plus-value réelle sur les territoires.
L'ambiguïté autour de leur dimension politique doit être levée pour qu’ils puissent, au-delà des clivages partisans, embrasser une mission (au sens de la loi Pacte, une “raison d’être et des objectifs”) et contribuer à résoudre ou permettre des avancées en lien avec des problématiques sociales et environnementales actuelles.
Des réflexions similaires peuvent être déclinées à d’autres types d’événements, notamment culturels (Rock in Rio au Brésil, festival Sziget en Hongrie, Coachella, Festival de Cannes, Césars, Oscars…)
Article rédigé par Franck d’Agostini, directeur de projet RSE chez Ipama