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Par Carenews INFO - Publié le 9 janvier 2026 - 16:30 - Mise à jour le 9 janvier 2026 - 18:17 - Ecrit par : Elisabeth Crépin-Leblond
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À Montreuil, une expérimentation de lutte contre l’insécurité alimentaire basée sur l’autonomie des bénéficiaires

Développée par Action contre la Faim, la Fondation de l’Armée du Salut et l’Inrae à Montreuil (Seine-Saint-Denis) en 2024-2025, l’expérimentation Passerelle + a consisté en un versement monétaire non fléché à hauteur de 60 euros par mois et par personne, ainsi qu’en un accompagnement social. Visant à favoriser l’accès à une alimentation de qualité en se fondant sur la confiance, les résultats montrent une réduction de l’insécurité alimentaire, mais aussi une amélioration du bien-être et du lien social.

Le projet visait à donner davatantage d'autonomie, notamment pour lutter contre les stigmatisations pouvant être ressenties par les bénéficiaires de l'aide alimentaire. Crédit : Passerelle +
Le projet visait à donner davatantage d'autonomie, notamment pour lutter contre les stigmatisations pouvant être ressenties par les bénéficiaires de l'aide alimentaire. Crédit : Passerelle +

 

Âgée d’une cinquantaine d’années, Fatima* était « dans la galère totale » quand elle a intégré Passerelle +. Cette habitante de Montreuil en Seine-Saint-Denis est reconnue comme travailleuse handicapée. Elle vit avec son mari, sa mère atteinte d’une pathologie lourde ainsi que sa sœur et le fils de cette dernière. Confrontée à des difficultés financières, elle a intégré l’expérimentation grâce à une association locale. 

« Passerelle + » a été lancée par Action contre la faim (ACF) et la Fondation de l’Armée du Salut en partenariat avec la ville de Montreuil et l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). De 2024 à 2025, cette « expérimentation », comme la qualifient ses organisateurs, avait pour but de proposer en même temps une aide financière non fléchée, un accompagnement social et une sensibilisation à la nutrition, le tout doublé d’un travail de recherche mené par l'Inrae pour analyser les effets. Elle était développée dans le prolongement de « Passerelle », un premier projet pour lutter contre la précarité alimentaire, dans le contexte de sortie de la crise sanitaire.  

 


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Une aide financière non fléchée et un accompagnement social 

  

« L’idée de ce projet est d’apporter des enseignements pour montrer que ce type de dispositif est faisable et peut être repris à grande échelle », explique Sophie Lochet, chargée de projet à Action contre la faim.  Cette expérimentation s’inscrit dans un mouvement plus large qui vise à permettre l’accès à tous à une alimentation de qualité et à renforcer le pouvoir d’agir des personnes bénéficiaires. « Dans ce contexte, le transfert monétaire est privilégié à l’apport de denrées, pointe Sophie Lochet. C’est plus pratique d’un point de vue logistique et surtout cela permet de mieux répondre aux besoins des personnes ». 

Durant quatre mois, les 342 ménages participant au programme Passerelle + ont donc reçu sur une carte 60 euros par mois et par personne dans le foyer. La somme reçue, versée en milieu de mois, pouvait être utilisée de manière libre, c’est-à-dire sans être ciblée sur l’alimentation, en utilisant directement la carte comme moyen de paiement ou en retirant des espèces. 

La liberté d’utilisation est importante dans l’expérimentation, dont un des buts est de favoriser l’autonomie des personnes aidées et de lutter contre les stigmatisations pouvant être ressenties par les bénéficiaires des dispositifs d’aide alimentaire. En outre, un accompagnement par des travailleurs sociaux était proposé ainsi qu’un atelier en groupe de deux heures sur l’alimentation. En tout, 1 200 habitants ont été concernés par le projet. 

  

Se sentir écoutée, c’est encore plus important que l’argent »

Fatima, participante du programme Passerelle +

La précarité alimentaire : un phénomène multidimensionnel 

  

« J’ai retrouvé la force et l’espoir que j’avais avant », témoigne Fatima à l’issue de l’expérimentation durant laquelle elle a bénéficié de l’accompagnement d’une des assistantes sociales. Dans le passé, elle s’était déjà tournée plusieurs fois vers les services sociaux, sans jamais obtenir de réponses satisfaisantes. Elle avait également reçu deux fois des colis d’urgence parmi lesquels certains produits étaient périmés. Des expériences qui avaient altéré sa confiance à demander de l’aide. 

« Au début, je ne voulais pas aller la voir car je n’avais plus d’espoir. Mais Nadia [NDLR : une des assistantes sociales du dispositif] m’a beaucoup écoutée et aidée », raconte Fatima. « Se sentir écoutée, c’est encore plus important que l’argent », appuie-t-elle.  

De son côté, Marlène Pérignon chercheuse à l’Inrae et co-coordinatrice du projet remarque que « coupler un transfert monétaire à un accompagnement social a permis d’agir sur plusieurs leviers ». « La précarité alimentaire est multidimensionnelle : elle est marquée par des freins financiers, mais pas seulement », explique-t-elle. 

  

La moitié des ménages participants constituée de familles monoparentales 

  

Par exemple, parmi les personnes en situation de précarité alimentaire, un nombre important n’a pas recours à l’aide disponible. C’était d’ailleurs le cas des deux tiers des participants de Passerelle +, apprend-on lors de la restitution de la recherche-action, organisée le 15 décembre dernier au théâtre public de Montreuil. 

Les deux-tiers des participants étaient également sans suivi social et 29 % dans une situation de non-recours concernant l’accès aux soins. Parmi ces ménages, vivant en majorité sous le seuil de pauvreté (établi par l’Insee à 1 288 euros par mois pour une personne vivant seule), la moitié sont des familles monoparentales et 82 % des référents des ménages étaient une femme, rapporte encore Awa Sanogo, chargée d’animation dans un centre social de Montreuil, lors de la restitution. 

Cet évènement a permis également de se pencher sur les entretiens réalisés par l’Inrae auprès des bénéficiaires. Ces derniers étaient scindés en deux groupes, recevant l’aide tour à tour, afin de mener une analyse comparative.  

  

Des effets bénéfiques mais transitoires  

  

Dans le groupe bénéficiaire de l’aide, « l’analyse des résultats montre qu’il y a deux fois moins d’insécurité alimentaire à trois mois », rapporte ainsi Marlène Pérignon. La chercheuse souligne une réduction de l’insuffisance alimentaire et des stratégies d’adaptation ainsi que des dépenses en fruits et légumes passant de 10 euros par mois et par personne en moyenne à 15 euros par mois et par personne.  

 


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Les résultats montrent également que 89 % des participants ont modifié leurs dépenses alimentaires. En moyenne, environ 40 % du montant a été utilisé par carte dans des enseignes alimentaires et 46 % a été retiré en espèces.  

En outre, Marlène Pérignon rapporte une amélioration constatée du bien-être et du lien social. Cette amélioration passe notamment par d’autres dépenses non alimentaires et valorisantes rapportées par les participants. Parmi elles, par exemple, le remboursement de dettes, l’organisation de fêtes d’anniversaire pour leurs enfants, l’achat d’un canapé pour recevoir chez soi ou encore l’achat de billets de train pour permettre des visites de membres de leur famille. « Ces effets ne sont néanmoins plus visibles à six mois. Cela montre un impact fort mais transitoire du dispositif », souligne Marlène Pérignon. 

  

Une « opération pilote que l’on pourra présenter » 

  

Du côté de l’accompagnement social proposé, le bilan de l’expérimentation montre 400 entretiens réalisés auprès des personnes. « Les deux-tiers des démarches ont abouti, même si les problèmes rencontrés prennent parfois plus de temps à être réglés », rapporte Nadia Berrembou, une des coordinatrices sociales. 

« Pour la première fois en France, une recherche montre qu’un transfert monétaire non fléché avec un accompagnement social permet de réduire l’insécurité alimentaire », se réjouit Nicole Darmon, directrice de recherche horaire et chargée de mission au sein de l’Inrae face à ces résultats. « La richesse du projet réside dans la confiance qu’on donne aux gens. C’est une opération pilote que l’on pourra présenter et montrer », ajoute Robert Sebbag, médecin président et membre fondateur d’Action contre la faim. 

 

*Le prénom a été modifié 

 

Élisabeth Crépin-Leblond 

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