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Par Carenews INFO - Publié le 2 juin 2022 - 10:00 - Mise à jour le 10 juin 2022 - 16:06 - Ecrit par : Christina Diego
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Emmanuel Porte (INJEP) : « L’éducation populaire est très en lien avec l’empowerment, pour se former et s’émanciper »

Qu’est-ce que l’éducation populaire ? Comment favorise-t-elle l’engagement des citoyens ? Réponses avec Emmanuel Porte, chargé d'études et de recherche à l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (INJEP).

Emmanuel Porte, chercheur sociologue en éducation populaire à l'INJEP. Crédit : INJEP
Emmanuel Porte, chercheur sociologue en éducation populaire à l'INJEP. Crédit : INJEP

 

L'éducation populaire est un processus visant à faire évoluer les individus en dehors des cadres d'apprentissage traditionnels. Très en lien avec notre secteur de l’engagement, la rédaction a voulu connaître les enjeux actuels de ce concept qui touche les jeunesses et plus généralement, à la capacitation de chaque citoyen qui veut agir par lui-même sur son environnement social. Entretien avec le chercheur Emmanuel Porte à l'INJEP (Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire). 

 

  • L'éducation populaire, de quoi parle-t-on exactement ? 

L’éducation populaire est une notion très ancienne. Dans ces origines, les discussions ont commencé dans le contexte de la Révolution française. Le débat porte sur le fait qu’il est absolument nécessaire de considérer l’éducation comme n’étant pas résumée au temps scolaire.

C’est un long cheminement au long du 20e siècle qui s’appuie sur une initiative associative de promotion de l’éducation populaire, hors de l'école, comme étant alternative ou complémentaire. Après la seconde partie du 20e siècle, c’est un secteur soutenu par l’État, au ministère de la Jeunesse et des Sports. Il ancre cette éducation populaire dans les politiques publiques envers les jeunes notamment par une structuration de diplômes ou de certifications d’État (BAFA, etc.). 

Plus récemment, l’éducation populaire a émergé dans des mouvements citoyens, comme à l’époque de Nuit Debout, où une commission d'éducation populaire a été créée dès le début et a fonctionné jusqu'à la fin. Dans un des programmes du Musée du quai Branly, il y a une université d’éducation. 

On retrouve au sein d'institutions, qui ne sont pas forcément dédiées à l’éducation populaire, une initiative qui permet d'augmenter la capacité d’agir des citoyens. Pour beaucoup, l’éducation populaire est très en lien avec l’empowerment, un cadre collectif dans lequel les gens s’informent, se forment et s’émancipent.

 

  • Qui sont les acteurs de l’éducation populaire ?

Les grands mouvements comme celui de La Ligue de l'enseignement (1866) sont dès l’origine très complémentaires, car ils naissent au même moment (voire avant) où se crée l'école laïque publique de la République. Il y a aussi de nouvelles formes de pratiques pédagogies actives comme Montessori, Freinet, etc. ou de la culture scientifique et technique, comme Les Petits Débrouillards et leurs mallettes pédagogiques permettant d’expérimenter. 

Les scouts font également partie de ces mouvements de l’éducation populaire. Et plus récemment, il y a les réseaux comme les Francas, Léo Lagrange, Familles rurales, et des structures créées dans l’héritage des foyers sociaux, les Maisons des jeunes et de la culture ou les Centres sociaux.  

 

  • Quels sont les enjeux aujourd’hui ? 

La dernière charte de l’éducation populaire publiée en 2005 considère le développement de pédagogies alternatives comme un art de s’éduquer par soi-même et avec d'autres.

L’idée principale est que le citoyen est considéré comme un acteur de sa formation et de son apprentissage en groupe. Par opposition au modèle scolaire, qui positionne l’élève dans une situation passive.  

  • À qui s’adresse cette éducation populaire ? 

L’éducation populaire s’adresse à tous les publics. Même si en France, elle est très centrée sur la jeunesse. Dans la période contemporaine, les chercheurs s’accordent sur un renouveau de l'éducation populaire, avec de plus en plus de collectifs, proches de cette notion, qui vont y chercher les promesses à la fois de pédagogie et d’émancipation du citoyen.

De nombreuses associations se disent de l’éducation populaire, pas exclusivement celles centrées sur les jeunesses. Ce sont des collectifs plus alternatifs et militants, moins soutenus par l’État. 

Dans le domaine de l’économie, il y a ATTAC une association de l’éducation populaire tournée vers l'action. Framasoft, dans le secteur du numérique, défend les logiciels libres, et disent faire de l'éducation populaire tournée sur le libre éducatif. Des associations étudiantes comme l’Afev ou Animafac s’en revendiquent également.  

 

  • Quelle place a le numérique dans cette éducation alternative ? 

 

Cela fait référence à l'intégration du numérique dans des pratiques pédagogiques anciennes, aussi bien au niveau des effets que de sa philosophie. Par exemple, chez les scouts, le smartphone peut déstabiliser la pratique dans la vie du camp. Certains groupes les interdisent pour préserver un cadre coupé des réseaux. D’autres les préconisent - car il est difficile de vivre sans être connecté - et les intègrent dans la pratique d’activités en utilisant les outils qui sont dedans (boussoles, photo, géolocalisation, etc.).

Dans les MJC ou les Centres sociaux, les animateurs souhaitent les faire réfléchir sur l’utilisation du téléphone portable au quotidien pour produire de l'engagement, de la participation et de l'émancipation. Une expérimentation a été faite sur des jeunes de 12 à 15 ans, vivant dans un même territoire, sur l’usage du smartphone de manière différente à ce qu’ils en font habituellement. Chacun d’entre eux, sur le chemin vers la MJC, devait prendre des photos pour documenter la faune et la flore, les éléments artistiques croisés. Ainsi, grâce aux coordonnées géolocalisées du GPS et aux photos, on a pu documenter le Wikipédia d’un lieu. 

Ce projet collectif de production de données favorise un engagement citoyen, questionne sur le rapport des usages technologiques et positionne les animateurs comme de véritables éducateurs. Il y a de nombreuses initiatives similaires, mais difficiles à quantifier. EIles sont d’ailleurs au cœur des questions actuelles sur l'éducation populaire. 

 

  • Il existe des fractures sociales face au numérique. Quelles sont les réponses de l’éducation populaire ?

 

Les diagnostics posés par le Conseil national du numérique il y a dix ans autour des enjeux de l’inclusion du numérique restent encore pertinents. C'est une communauté de professionnels, issus d’associations et de l’éducation populaire, qui prend en charge ces questions par la médiation numérique. 

Les problèmes de fractures numériques sont avant tout  liés au fait de comprendre l’outil et pourquoi on l’utilise. Les personnes reproduisent des comportements d’utilisation sur des interfaces numériques, mais sans savoir réellement ce qu’ils font en tant que citoyen quand ils partagent des données personnelles. C’est un enjeu important pour l'éducation populaire d'accompagner ces citoyens, jeunes ou pas, dans l’émancipation de l’usage du numérique. Cela pose aussi la question d'un internet ouvert où les citoyens vont pouvoir trier les contenus pertinents de ceux qui ne le sont pas. 

Des associations comme les CEMEA (Centre d’entraînement aux méthodes actives) forment les animateurs socioculturels qui interviennent auprès des jeunes pour qu’ils aient des pratiques numériques saines et émancipatrices. L’association Framasoft joue aussi un rôle de réflexion sur le choix des outils. 

 

  • Comment s’éduquer seul face aux dérives du numérique ? 

Le choix des outils n’est pas neutre. Ce n’est pas pareil d’utiliser les réseaux sociaux proposés par les GAFAM ou des logiciels libres. Quand on est sur des plateformes fermées, où on ne peut pas les transformer, c’est moins adapté à la pédagogie de l’éducation populaire du et par le numérique. Le logiciel libre permet d’être réutiliser et au citoyen d’y contribuer. 

Les logiciels libres et les réflexions sur les communs sont les deux ressorts importants du renouvellement de la pensée de l'émancipation qui impactent les associations issues de l’éducation populaire. 

 

Christina Diego 

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