EXCLUSIF - Une « croisade politico-idéologique contre les ONG » est en cours au Parlement européen, dénonce l’eurodéputé Thomas Pellerin-Carlin
Un « groupe de contrôle » sur le financement des ONG a été créé au Parlement européen à l’initiative de partis de droite et d’extrême droite. Dans un entretien exclusif à Carenews, l’eurodéputé Thomas Pellerin-Carlin (Place publique, groupe Socialistes et démocrates) alerte sur ce qui constitue selon lui une « chasse aux sorcières » et vise à affaiblir le rôle des ONG.
À l’automne 2025, le Parti populaire européen (PPE, qui regroupe les partis de droite démocrates-chrétiens au Parlement européen) a été à l’origine de la création d’un « groupe de contrôle » dédié au financement des ONG par le budget de l’Union européenne, au sein de la commission du contrôle budgétaire (CONT) du Parlement européen. La démarche s’est faite avec le soutien des Conservateurs et réformistes européens (CRE, droite libérale et extrême droite) et de Patriotes pour l’Europe (PFE, extrême droite).
Plusieurs partis de gauche et du centre, notamment le groupe des Verts, celui des Socialistes et démocrates et Renew, ont dénoncé une « croisade idéologique » derrière la création de ce groupe de travail. Ainsi, pour l’eurodéputé Thomas Pellerin-Carlin (Socialistes et démocrates), l’intention des parlementaires à l’origine de cette instance est de « réduire la place des ONG dans la société civile ». Entretien.
- Carenews : Vous dénoncez la création d’un groupe de travail dédié au financement des ONG au sein du Parlement européen. Quelle est l’origine de cette instance ?
Thomas Pellerin-Carlin : Un certain nombre de partis de droite et d’extrême-droite, dans l’Union européenne, se méfient des ONG et estiment que leur rôle de contre-pouvoir devrait être réduit. Début 2025, déjà, certains eurodéputés du PPE avaient essayé de s’attaquer au programme Life, qui avait été créé par Jacques Delors pour financer les projets dédiés à l’environnement. Ils avaient imposé un vote sur ce sujet au sein de la commission environnement, mais grâce au soutien de cinq membres frondeurs du PPE, nous avions finalement remporté le vote.
Après cet épisode, ils ont cherché à mener la bataille différemment, cette fois-ci au sein de la commission du contrôle budgétaire, en créant ce groupe de contrôle. Y ont été nommés cinq représentants du PPE (soit proportionnellement plus que leur poids politique réel au Parlement), un du CRE, 2 du PFE. En font également partie un eurodéputé de la Gauche radicale, un Vert, trois Socialistes et démocrates (dont je fais partie) et un Renew (centre). Toutefois, dès la première réunion du groupe de travail, nous avons indiqué que nous refusions d’y siéger. Nous avons également tenu une conférence de presse commune devant la salle pour expliquer les raisons de notre décision. Pour nous, il s’agit clairement d’une croisade politico-idéologique contre les ONG.
Les co-rapporteurs PPE et CRE ont prévu de produire un "document de travail" à la fin de leurs travaux, qui ne pourra pas être amendé par leurs collègues avant adoption. Il est donc à parier que le rapport qui sera rendu à l’issue des travaux de ce groupe sera à charge contre les ONG. »
- Pour quelles raisons ?
D’abord, les deux rapporteurs de ce groupe de contrôle sont Dirk Gotink, eurodéputé néerlandais du PPE, et Carlo Fidanza, de l’ECR, qui a été condamné pour corruption en Italie et est un proche de la Première ministre d’extrême droite, Giorgia Meloni.
Les co-rapporteurs PPE et CRE ont prévu de produire un « document de travail » à la fin de leurs travaux, qui ne pourra pas être amendé par leurs collègues avant adoption. Il est donc à parier que le rapport qui sera rendu à l’issue des travaux de ce groupe sera à charge contre les ONG.
- Ne peut-on pas considérer qu’il est légitime de contrôler l’utilisation des financements européens ?
Cela l’est tout à fait, pour tous les bénéficiaires des fonds européens, qu’il s’agisse des ONG, des entreprises privées, des cabinets de conseil, des lobbys ou des gouvernements nationaux. Nous avions donc proposé d’élargir le mandat du groupe de contrôle à l’ensemble de ces bénéficiaires, ce qui a été refusé.
Par ailleurs, la commission du contrôle budgétaire dispose déjà des mandats nécessaires pour examiner les contrats conclus avec des entités privées. Enfin, un rapport de la Cour des comptes européenne de novembre 2025 a établi la légalité, la régularité et la transparence des financements européens dédiés aux ONG. Il est souligné dans ce rapport qu’il n’existe aucune preuve d’irrégularités ou d’abus dans la manière dont les ONG sont sélectionnées, ni dans l’utilisation des subventions de l’Union européenne.
Il n’existe donc aucun fondement juridique qui justifierait l’ouverture de ce groupe de contrôle.
Ce rapport viendra renforcer la propagande anti-ONG, qui vise à les décrédibiliser et à disqualifier leur action. »
- Le rapport qui sera établi à l’issue des travaux du groupe, en mai 2026, aura-t-il une valeur législative ? Quels sont les risques pour les ONG ?
Non, ce rapport n’aura pas de pouvoir législatif, heureusement. Mais il viendra renforcer la propagande anti-ONG, qui vise à les décrédibiliser et à disqualifier leur action.
Nous sommes en train de discuter du budget à long terme de l’Union européenne pour la période 2028 à 2034. Le risque est que ce genre de rapport vienne impacter les choix budgétaires qui doivent être faits.
Le sujet abordé par ce groupe de travail est crucial, car les financements européens sont centraux pour beaucoup d’ONG. »
- Pourquoi ce sujet ne fait-il pas plus grand bruit en France ?
De manière générale, le sujet européen est sous-investi par les médias français. Lors d’une récente résolution sur l’Ukraine, le parti français Les Républicains s’est abstenu sur le vote qui visait à attribuer un prêt de 90 milliards d’euros à ce pays. Or les médias français n’ont pas du tout relayé cette information, de même qu’ils n’ont rien dit sur l’abstention de Jordan Bardella sur un amendement visant à faire reconnaître le groupe paramilitaire Wagner comme une organisation terroriste. Ce qui, à mon avis, aurait dû faire parler en France.
Pourtant, le sujet abordé par ce groupe de travail est crucial, car les financements européens sont centraux pour beaucoup d’ONG. Les associations d’aide alimentaire, notamment, dépendent pour un quart de leur budget environ des financements européens. Heureusement, pour le moment, elles ne sont pas attaquées.
- Quels types d’ONG vise particulièrement le groupe de travail ?
Au départ, il s’est concentré sur les ONG environnementales, puis il a élargi son attention à celles qui protègent les exilés. Certains auraient également envisagé de s'intéresser aux associations de protection des droits des femmes et des droits LGBT+, mais les partis sont plus divisés là-dessus.
Cela s’inscrit dans un contexte plus général dans lequel une partie de la droite ainsi que l’extrême droite s’attaquent à tout ce qui relève de la protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique. En France, elles s’en sont pris à l’Office français de la biodiversité, qui constitue pourtant la police de l’environnement. S’il y avait eu le mot « police » dans le nom de l’OFB, elles auraient sans doute moins remis en cause son autorité !
Affaiblir la société civile, c’est affaiblir la résilience de nos sociétés. »
Au passage, ces tendances vont totalement à l’encontre de la culture chrétienne-démocrate d’origine, qui estimaient que nous avions besoin de syndicats, d’ONG et de contre-pouvoirs puissants pour que la société fonctionne. Car affaiblir la société civile, c’est affaiblir la résilience de nos sociétés.
- Comment réagir face à cela ?
Il faut alerter l’opinion publique et les associations sur ce qu’il se passe. C’est ce que nous essayons de faire, en espérant que cela évite la publication d’un rapport trop partisan et non fondé.
Propos recueillis par Camille Dorival 