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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 22 septembre 2026 - 23:29 - Mise à jour le 22 septembre 2026 - 23:45
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La culture, facteur de reconstruction sociale après une crise

L'eau comme mémoire, l'eau comme avenir. Depuis deux ans, dans la vallée de la Roya, un collectif d'artistes et une équipe de chercheurs travaillent sur un sujet qui pourrait sembler purement technique : l'eau, ses sources, ses réseaux souterrains. Mais l'eau est ici une mémoire — celle d'un territoire dont la catastrophe a bouleversé les paysages et les repères — et un bien commun dont dépend l'avenir. Recueillir les récits, raconter, créer ensemble : la culture se révèle un ciment puissant, qui ramène les habitants à leurs racines et fait vivre l'espoir. Rapprocher les hommes, recréer du commun : la finalité même de l'engagement philanthropique.

Benoît Mounier (Fondation Daniel et Nina Carasso) et Morgane Ganault (Atelier rural en Roya)
Benoît Mounier (Fondation Daniel et Nina Carasso) et Morgane Ganault (Atelier rural en Roya)

 

Quand l'art et la science prennent soin des habitants d’un territoire meurtri

 

Un entretien de Francis Charhon avec Benoît Mounier (Fondation Daniel et Nina Carasso) et Morgane Ganault (Atelier rural en Roya)

 

La Fondation Carasso : pourquoi un axe culturel

Une fondation franco-espagnole, entre art et alimentation

Francis Charhon — Vous développez des projets de différents ordres pour la Fondation Daniel et Nina Carasso Comment avez-vous structuré votre organisation, et pourquoi avoir choisi de développer un axe culturel ?

Benoît MounierNous sommes une fondation familiale franco-espagnole avec une équipe en France, une en Espagne. Nous intervenons dans les deux pays sur deux axes : l'art citoyen et l'alimentation durable. Il y a une forme de dualité, l'idée de nourrir le corps et nourrir l'esprit. C'est un fil conducteur, avec cette même ambition, en chapeau, de contribuer à une société plus juste, plus durable, et de renforcer la capacité des personnes.

Démocratie culturelle, pas démocratisation culturelle

Francis Charhon — Cet axe culture que vous appelez « art citoyen », n'est pas un projet descendant où l'on donnerait accès à des musées ou l'on financerait des théâtres, quelle en est l'essence ?

Benoît Mounier — Il ne s'agit évidemment pas simplement de financer la culture. Nous nous interrogeons plutôt sur ce que l'art peut apporter à la société : développer l'esprit critique, l'émancipation, produire des liens sociaux, être accélérateur de citoyenneté, développer la capacité à agir en collectif. Souvent, quand on parle de culture, on parle de démocratisation culturelle pour permettre à davantage de personnes d'accéder à la culture. Ce n'est pas ce que nous faisons. Nous, voulons faire de la démocratie culturelle : permettre aux personnes de participer, de créer, de décider, de contribuer et de faire entendre leur propre regard. Le sujet, ce n'est pas de faire du citoyen un simple spectateur, mais d'être un acteur culturel à part entière, à côté des artistes, à côté de la société et pas seulement un lien entre artiste et citoyen, mais aussi avec les institutions, les chercheurs, les scientifiques, qui essaient d'avancer ensemble, dans une vision beaucoup plus horizontale.

Quatre programmes, quinze ans d'expérience

Francis Charhon — Quels sont vos programmes ?

Benoît Mounier — Depuis quinze ans nous avons structuré notre action « art citoyen » en quatre programmes.

  • Art et éducation, où l'on cherche à lier les questions éducatives avec l'art et à développer l'éveil culturel des enfants. Nous soutenons, par exemple, la Micro-école INSPIRE, portée par la Collection Lambert à Avignon, en partenariat avec l’éducation nationale. Une salle de classe, dans un musée, accueille des élèves en situation de «décrochage» scolaire. Pendant un an, l’art et la rencontre avec les artistes deviennent de véritables leviers d’éducation : les enfants apprennent autrement, reprennent confiance et développent leur curiosité et leur capacité d’expression
  • Art, science et société : faire travailler ensemble artistes, scientifiques et citoyens sur des enjeux de transition écologique. Par exemple, un appel à projet pour faire dialoguer artistes et scientifiques pour regarder autrement les enjeux liés à l’eau, en croisant leurs méthodes, leurs savoirs et leurs imaginaires pour produire de nouvelles connaissances et ouvrir d’autres façons de comprendre et d’agir.
  • -Art et démocratie culturelle: faire des projets participatifs qui mobilisent citoyens et artistes autour d'une œuvre. Nous venons par exemple de soutenir un projet où la question du loup crée des tensions fortes entre chasseurs, agriculteurs, écologistes et habitants. L’artiste joue un rôle de médiateur.
  • Artistes citoyens : renforcer les capacités d'artistes qui veulent agir au contact de la société, notamment via l'inclusion des artistes en situation de handicap dans les écoles d'art.

Un fil relie ces quatre programmes : comment l'art peut soigner dans le sens du « care ».

 

La vallée de la Roya, un territoire de contrastes

Francis Charhon — Parmi les projets que vous soutenez, il y a celui de l'Atelier rural, dans la vallée de la Roya. Morgane, où se situe cette vallée, et quel en est le périmètre ?

Morgane GanaultLe projet s'appelle Roya Open Sources, avec ce jeu de mot sur l'idée du savoir en libre accès. Il est porté par l'association Atelier rural en Roya, basée à Breil-sur-Roya. La vallée de la Roya se trouve dans les Alpes pris entre trois États le Piémont, la Ligurie, Monaco très imbriquée dans la géographie italienne. Le relief y est très structurant, y compris pour l'organisation sociale, puisqu'il y a à la fois des sommets à 3000 mètres d'altitude et la mer, avec des enjeux très différents. Cela représente environ 6000 habitants, répartis en cinq communes et de nombreux hameaux de montagne. C'est un territoire de contrastes, aussi bien géographiques que sociaux.

Francis Charhon — Quelle est la problématique qui vous a amenée à lancer ce projet ?

Morgane Ganault — L'association de l'Atelier rural s'est créée suite la tempête Alex, le 3 octobre 2020, un traumatisme fondateur qui a véritablement marqué les habitants, une catastrophe directement liée au dérèglement climatique. Il est tombé en une nuit l'équivalent de toute une année de précipitations entraînant d'immenses quantités de sédiments et provoquant des laves torrentielles. Un grand traumatisme pour la plupart des habitants.

Cette catastrophe a aussi fait ressortir une spécificité de la vallée : elle est isolée, certes, mais très active, avec un fort réseau associatif et d'entraide. En 2026, on compte une association pour 17 habitants.

Quatre personnes ont fondé l'Atelier rural, avec la volonté de contribuer à l'amélioration des conditions de vie par une transition écologique menée avec et pour les habitants, autour de trois axes : des espaces de travail collectif, de l'ingénierie territoriale et des projets interdisciplinaires. C'est ce troisième axe qui nous amène à Roya Open Sources.

Roya Open Sources : quand artistes et chercheurs se rencontrent

Du choc hydrologique au choc culturel

Francis Charhon — La tempête a bouleversé les réseaux d'eau mais au-delà de l'aspect technique, ce bouleversement a dû être une vraie effraction pour les habitants, qui se sont retrouvés dans un espace qui n'était plus tout à fait le leur ? C'est là, j'imagine, que le sujet devient culturel plus qu'hydrologique ?

Morgane Ganault — Exactement. Il y a eu une profonde redéfinition du paysage hydrologique, avec le déplacement de certaines sources et une modification des circulations d'eau dans les réseaux karstiques, ces réseaux souterrains qui se forment dans la roche calcaire. Des pâturages entiers, des terrains de maraîchage n'avaient plus accès à l'eau du jour au lendemain. Il est extrêmement difficile de comprendre précisément comment ces circulations souterraines ont été modifiées.  Il y a eu des adaptations, des forages plus profonds pour retrouver d'autres sources, mais c'est encore en cours. Après l'événement, il y a eu toute une reconstruction, physique et matérielle mais aussi psychologique. Des cimetières ont été emportés : on touche là à quelque chose de l'ordre des racines. Des montagnes qu'on imaginait immuables ont complètement changé de configuration. Il a fallu faire le deuil d'une certaine vallée de la Roya qui ne reviendra plus. Mais très vite, le sujet a dépassé la seule gestion de l'eau : les réseaux de sources, les canaux séculaires, le savoir oral qui les accompagne, sont un patrimoine culturel à part entière, autant qu'une ressource.

 

Francis Charhon — C'est ce qui a amené le collectif d'artistes et l'équipe de chercheurs à travailler ensemble ?

Morgane Ganault — Oui. Le collectif de Roya Open Sources est composé à 90 % d'habitants de la vallée. Ce sont des artistes professionnels qui vivent dans la vallée mais travaillent souvent avec l'extérieur, faute de débouchés locaux, et qui ont choisi de mettre leur savoir-faire au service du territoire : un documentariste, des journalistes qui font du podcast, une conteuse qui se dit « glaneuse de récits »… Chacun a apporté sa sensibilité. Au même moment, une équipe multidisciplinaire  de chercheurs, géologues, hydrogéologues, hydrologues, géographes, s’est formée et a obtenu un financement de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) pour une étude de terrain sur les glissements de terrain qui touchent la commune de Saorge. Cette rencontre a permis de croiser les approches : les sciences humaines apportent un protocole d'approche du savoir habitant et la vision artistique permet d'enquêter autrement, de mettre en récit, de mobiliser les affects et de faire œuvre de mémoire autant que de connaissance.

Vaincre la méfiance

Francis Charhon — Quand les chercheurs sont arrivés, comment cela s'est-il passé avec les habitants ?

Morgane Ganault — Ça n'a pas été très simple au début. Il y avait une véritable méfiance, notamment la crainte que des acteurs privés puissent s'approprier les sources ou les connaissances produites à leur sujet. Il a fallu tout un temps de mise en confiance, par des rencontres de personne à personne, pour expliquer la démarche et la manière dont ces savoirs seraient utilisés. Les collectivités, elles, n'étaient pas forcément impliquées au début, absorbées par d'autres urgences. L'Agence de l'eau et le Syndicat mixte inondations, aménagement et gestion de l'eau maralpin (SMIAGE) se sont impliqués à partir de la deuxième année, grâce notamment au travail de mise en lien réalisé par Remontons la Roya, une autre association locale. Ce sont les scientifiques qui nous ont parlé de l'appel à projets de la Fondation Carasso : une première étape dans la mise en place de la coopération.

Agir sur le terrain avec les enfants et les anciens

Francis Charhon — Il y a aussi des projets avec les écoles ?

Morgane Ganault — Oui. Roya Open Source vise des plus jeunes jusqu'aux plus anciens. Toutes les écoles des cinq communes ont été impliquées : plus de 250 enfants sont associés au projet, sur des petits volumes. Une fois qu'on aborde les questions de l'eau et de sa préservation avec les enfants, il y a une transmission qui se fait auprès des parents, c'est aussi une façon de mobiliser les adultes. Il y a un volet enfants, avec une plasticienne et une conteuse ; la conteuse est aussi partie travailler avec les personnes plus âgées, en EHPAD.

Francis Charhon — Concrètement, que leur faites-vous faire ?

Morgane Ganault — Nous sommes partis en randonnée, toujours en lien avec des personnes qui connaissaient les sources, un fontainier à la retraite, un ancien garde des réseaux, avec ce petit côté aventure : partir à la recherche des sources. Et à partir de là, on réalisait une création : une comptine, avec l'aide d'une musicienne ; des cartes ; du land art, avec la plasticienne du collectif, qui a créé de petits « autels » pour qu'on se souvienne où sont les sources et qu'on y retourne régulièrement en prendre soin. C'est le même principe de soin dont parlait Benoît : à partir du moment où l'on a pris soin, un après-midi, d'un site, on y retourne. C'est notre lieu. Et les enfants y amènent ensuite leurs parents.

Francis Charhon — Cela correspond bien à l'esprit de la Fondation Carasso ?

Benoît Mounier — Tout à fait. C'est vraiment par l'art qu'on a ce mouvement de transformation.  Le projet dont parle Morgane fait bien ce lien entre les enjeux de société, les enjeux écologiques, la science et le territoire. On est vraiment dans l'ADN de la fondation.

Une diffusion en cohésion avec le territoire

Francis Charhon — Comment ces actions sont-elles restituées et diffusées dans la vallée, auprès d'habitants dont les préoccupations quotidiennes, l'agriculture, les animaux… sont bien différentes ?

Morgane Ganault — Il y avait la volonté de créer un lien de réciprocité : on établit un savoir, on fait un spectacle à partir d'un témoignage, la personne nous a donné son temps, sa confiance, des fragments de sa vie ; comment se place-t-on d'égal à égal ? Un atout de notre collectif, c'est que nous habitons ici : notre projet n'est pas parachuté et nous connaissons les manières d'aller à la rencontre des habitants. Je fais moi-même partie d'une association syndicale autorisée, de celles qui, depuis plus de trois cents ans, s'occupent des sources comme d'un bien commun. Ce sont des personnes que je ne toucherais jamais avec un atelier de bande dessinée, mais qui viennent volontiers témoigner quand des artistes et un scientifique répondent à leurs questions sur l'eau. On a ainsi vu des personnes réticentes s'exprimer sur notre web radio, notre premier outil de diffusion, qui sera complétée par une gazette locale.

Le financement du projet

Morgane Ganault — Le montage financier de Roya Open Sources illustre la complexité — et la richesse — de ce type d'initiative. Outre le soutien de la Fondation Carasso sur deux ans, l'association a mobilisé un financement de la DRAC pour la coordination et la structuration du collectif artistique ; les ateliers avec les enfants ont été pris en charge par un financement de Prévention MAIF, complété par nos fonds propres. C'est un montage assez complexe : c'est comme une rivière en tresse, des projets pensés séparément se sont mis ensemble. Cela nous a permis de toucher un maximum de la population locale. L'association a également croisé ses financements avec ceux d'autres collectifs, comme l'association Fiume, notamment autour d'un film sur la tempête porté par une équipe qui partageait la même préoccupation : l'implication des habitants comme citoyens. L'année 2027 est d'ores et déjà financée. La suite dépendra notamment du renouvellement de l'ANR côté recherche, que l'association espère pouvoir élargir à la partie artistique.

La méthode Carasso : accompagner plutôt que formater

Francis Charhon Comment organisez-vous le financement à la fondation Carasso ?

Benoît Mounier — Nous n’avons pas une seule modalité de financement : nous cherchons à l’adapter à la réalité de chaque projet : son niveau de maturité, son ancrage territorial, son mode de portage, son ambition ou encore la nature de ses besoins. Selon les cas, nous pouvons financer l’émergence, la consolidation ou le changement d’échelle d’un projet, sous forme de soutien au projet ou plus structurel.

Dans certaines situations, notamment lorsqu’il s’agit de faire émerger une coopération entre plusieurs acteurs, nous pouvons aussi financer des phases très en amont. C’est ce que nous avons fait pour Roya Open Sources : au départ, il y avait une envie de coopération avec une intention, mais pas encore un projet complètement constitué. Nous avons soutenu ce temps de mise en relation et de construction, avant d’accompagner le projet une fois qu’il avait pris forme. Cela reste une modalité ciblée, que nous mobilisons lorsque nous pensons qu’elle peut réellement faire la différence.

Plus largement, nous ne considérons pas notre rôle comme celui d’un simple financeur. Nous cherchons à créer les conditions de réussite des projets, en combinant plusieurs leviers : financer, accompagner, mettre en relation, faire émerger des coopérations, partager les apprentissages. Notre rôle n’est pas de construire à la place des porteurs de projet, mais de leur donner les moyens de faire réussir ce qu’ils cherchent à accomplir.

Culture, cohésion et démocratie

Francis Charhon — Comment situez-vous ce que vous venez de décrire dans les grandes tendances actuelles de la philanthropie ?

Benoît Mounier — Je pense vraiment que l'on peut lier la culture aux enjeux démocratiques auxquels nous faisons face aujourd'hui. Nous pouvons agir, à notre échelle, sur la sauvegarde de la démocratie non pas de façon institutionnelle mais en considérant que la démocratie est un processus. Cette approche, on la retrouve aussi dans notre axe alimentation durable : il s'agit pour nous de créer des espaces de participation à la vie collective. Une démocratie, sans réussite en commun, sans imaginaire, sans contribution ni participation, ce n'est plus une démocratie. Nous, nous ne nous occupons pas du « hard », les institutions : nous nous occupons du « soft », l’énergie qui nous relie pour faire société.

C'est bien tout l'enjeu de ce projet, au-delà de la question de l'eau : recréer, par l'art et par la science, du lien et de la cohésion dans un territoire meurtri. Un sujet qui dépasse largement la seule vallée de la Roya, dans une société aujourd'hui traversée de fractures et auquel la Daniel et Nina Carasso se montre particulièrement sensible.

Le savoir en partage

Francis Charhon — Morgane, un dernier mot sur le nom du projet : l'Open source, cela signifie que chacun apporte sa pierre ?

Morgane Ganault — Et que le savoir est en libre accès. C'est les deux, effectivement : tout le monde participe, et tout le monde y a droit et c'est, au fond, tout l'enjeu culturel du projet : faire de la mémoire de l'eau un bien commun, transmis et réinventé plutôt que figé.

 

 

 

 

 

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