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Par Chroniques philanthropiques par Francis Charhon - Publié le 9 octobre 2026 - 16:51 - Mise à jour le 9 octobre 2026 - 16:51
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Urgence : la philanthropie doit réagir face à une démocratie menacée

Pourquoi cette tribune ? Quelque chose s’est produit ces cinq dernières années qui oblige à parler. Ce n’est plus telle ou telle subvention qui se discute, c’est le droit même de s’associer, de donner, de dire, risque porté par des courants politiques peu démocratiques. La période d’élection exacerbe les antagonismes et il existe un risque pour la philanthropie. Alors se taire n’est pas de la neutralité, c’est une abdication.

Place de la République à Paris. Crédits : funky-data
Place de la République à Paris. Crédits : funky-data

 

À l’approche de l’élection présidentielle, 42 % des Français estiment qu’il faudrait « tout démolir » de nos institutions, 48 % jugent légitime de contourner la Constitution, 83 % attendent « un vrai leader ». Mais les mêmes sont 95 % à tenir à la démocratie et 76 % à penser que les citoyens peuvent encore changer la société par leurs choix. La crainte et l’espoir cohabitent en France. C’est de cet écart que tout dépend et la philanthropie y a sa part ; une part double, puisqu’elle doit à la politique de pouvoir exister et qu’elle lui rend en retour de quoi espérer.

Le premier de ces deux niveaux est une dépendance : la philanthropie n’existe que par ce que la politique lui accorde, la liberté de s’associer, celle de donner, celle d’agir et de dire, des juges indépendants pour les garantir. Retirez l’un de ces appuis et il n’y a plus d’action privée au service de l’intérêt général. Le second va dans l’autre sens et on l’oublie : la philanthropie ne fait pas que dépendre de la politique, elle lui rend du sens. Là où le débat public s’éteint car il n’offre plus que la parole de camps campés sur leurs certitudes, des associations font tenir ensemble des gens qui ne votent pas de la même façon. Elles produisent la fraternité là où l’État ne sait plus en produire et donnent la preuve concrète qu’agir change quelque chose.

 

Une force immense existe dans notre pays

Elle n’est ni au Parlement ni sur les plateaux, elle est dans le pays. Les associations sont partout dans l’espace public : elles gèrent les maisons de retraite, les établissements pour personnes handicapées, la protection de l’enfance, l’aide alimentaire, l’hébergement d’urgence, les clubs de sport, les centres sociaux… Elles financent de la recherche, portent des libertés devant les tribunaux, soignent à l’autre bout du monde, alertent sur des situations inacceptables. La France compte 1,6 million d’associations, près de 20 millions de bénévoles et 1,94 million de salariés, davantage que le secteur de la construction. Au baromètre du CEVIPOF, elles recueillent 80 % de confiance, les partis politiques 15 % : un capital politique considérable mais insuffisamment valorisé. Les affaiblir, ce n’est pas fragiliser une politique publique, c’est fragiliser la relation entre la politique et les citoyens.

On se trompe aussi sur la jeunesse. L’engagement bénévole des 15-24 ans est passé de 16 % en 2010 à 24 % aujourd’hui. Ce n’est pas l’énergie qui manque, ce sont les institutions capables de l’accueillir.

 

Un siècle pour construire, quelques années pour défaire

Rien de tout cela n’est tombé du ciel. Waldeck-Rousseau arrache la loi de 1901 qui fait de la liberté d’association un droit et non une tolérance. André Malraux et Michel Pomey créent la Fondation de France en 1969 pour développer la philanthropie, Jean-Jacques Aillagon, en 2003, dote le mécénat du cadre le plus favorable d’Europe. Derrière ces noms, de grands serviteurs de l’État comme François Bloch-Lainé, René Lenoir voyaient dans la philanthropie non pas une charge mais une force.

Ces avancées se défont en quelques années, par deux mouvements. Le premier est l’abandon, par l’État comme par les collectivités, de toute vision : la société civile n’est plus un partenaire mais une ligne budgétaire et un risque politique. Le Mouvement associatif a chiffré la saignée : 2,2 milliards d’euros de financements publics perdus en 2024, un milliard de plus dans le budget 2026. Entre les deux, douze mille emplois associatifs ont disparu en un an. Par exemple, les Pays de la Loire ont ramené en 2025 leur budget culturel de 16,9 à 4,5 millions d’euros, soit 73 % de moins. L’État a réduit les financements aux associations de solidarité internationale de 177 à 82 millions d’euros entre 2024 et 2025 : 1 282 projets arrêtés dans 79 pays. Ce ne sont pas des lignes de tableur qui disparaissent mais des compagnies qui licencient, des saisons qui se vident, des programmes de nutrition et de vaccination qui s’interrompent… On peut décider que ce n’est plus une priorité ; encore faudrait-il l’assumer comme un choix politique plutôt que de le présenter comme une mesure de bonne gestion. Chaque association qui ferme, c’est un peu de la vigueur de notre tissu social qui s’éteint.

 

On n’interdit pas, on finance sous condition

Le second mouvement est encore plus grave car il relève de la méthode. Depuis 2021, toute association sollicitant une subvention ou un agrément doit signer le contrat d’engagement républicain, qui inclut « le trouble à l’ordre public ». Le premier jugement rendu sur ce texte dit assez ce qu’on a voulu lui faire dire : le préfet de la Vienne réclamait à Alternatiba Poitiers quinze mille euros de subventions pour un atelier de désobéissance civile et une émission sur les mégabassines. Le tribunal administratif l’a débouté. Le juge a tenu mais toutes les associations n’ont ni le temps ni les moyens d’aller devant lui.

Le code général des impôts permet par ailleurs de suspendre les avantages fiscaux attachés aux dons si une association fait de la politique. À l’automne 2025, des amendements ont proposé d’élargir considérablement les motifs de cette suspension, visant nommément des associations environnementales et d’aide aux migrants. L’Assemblée les a rejetés. Ils reviendront. Le procédé est sournois et c’est ce qui le rend efficace. Il suffit de qualifier de politique la prise de position d’une association pour lui retirer d’un même coup ses subventions et sa capacité à recevoir des dons défiscalisés. Aucune interdiction, aucun procès, rien qui se voie : une requalification administrative. Et une association sans ressources se tait toute seule car elle meurt.

 

Le doute au service de la déstabilisation

Les vannes de la parole ont sauté. Ce qui était hier inacceptable se dit aujourd’hui sans gêne et se normalise chez les extrêmes : la haine de l’autre, le rejet organisé de l’étranger, la tolérance à des comportements antisémites, l’appel à la violence, les attaques de l’état de droit (Lafourcade). Rien n’excuse ces attitudes qui se diffusent dans la société. C’est exactement ce que la philanthropie travaille à défaire : là où le discours d’exclusion sépare, les associations relient ; là où il simplifie, elles obligent à la nuance ; là où il désigne un adversaire, elles mettent des gens autour d’une table.

Le terrain de l’information est travaillé. David Colon, lors d’une conférence chez La Concorde, rappelait que le nombre de pays conduisant des opérations d’influence est passé de 43 à 143, l’intelligence artificielle faisant le reste à bas coût. Ces campagnes ne cherchent pas à faire croire une chose fausse mais à faire douter de toutes. Leur produit n’est pas le mensonge, c’est le soupçon. Un citoyen qui ne croit plus rien est plus manipulable que celui qui croit une chose fausse. Aucune certitude n’y échappe, pas même la science : 48 % seulement de nos concitoyens font confiance aux scientifiques.

Les associations en font l’expérience. Une couverture de journal suffit — « Associations : 60 milliards engloutis » — et le soupçon est installé. Le reprendre pour le réfuter, c’est le diffuser. On ne discutera donc pas ces chiffres. On rappellera seulement que les associations sont parmi les organisations les plus contrôlées du pays. Cela ne les met pas à l’abri : il faut poursuivre le travail de transparence, d’éthique et d’adaptation à l’évolution de la société. Le secteur y a d’ailleurs plus d’intérêt que ses détracteurs puisque sa crédibilité est son seul capital. Mais il n’y a pas de contrôle à inventer, il y a ceux qui existent à appliquer.

La cible n’est pas qu’associative : syndicats, corps constitués, presse indépendante, CESE, ce qu’on délégitime ce sont les corps intermédiaires. Les retirer un à un, c’est préparer le face-à-face entre le pouvoir et l’individu isolé, dont l’histoire a montré où il conduit.

Dès lors la vraie question est celle-ci : qui décide ? Si le pouvoir du moment ou la meute d’influenceurs qui s’en font le relais désignent quelles associations méritent d’exister, le périmètre de l’intérêt général se réécrira à chaque alternance. Les écologistes aujourd’hui, les associations familiales, confessionnelles, celles qui défendent la liberté de la presse… demain. Chacun devrait y songer avant d’applaudir le tour de vis qui vise son adversaire car l’instrument restera. L’intérêt général n’est pas une faveur de l’exécutif à ceux qui ne le gênent pas : c’est une disposition que la loi reconnaît, sous le contrôle du juge.

 

La démocratie : nommer ce que l’on défend

« Défendons la démocratie. » C’est juste mais sans effet : le mot est devenu un drapeau que chacun plante sur son projet et tous s’en réclament, y compris ceux qui entendent la vider.

Ce qui est opérant, c’est de nommer quelques principes qu’aucune majorité ne devrait pouvoir suspendre. Se réunir et manifester. Croire ou ne pas croire. S’exprimer et publier avec pour limite le délit et non le déplaisir. S’associer sans autorisation préalable. Être jugé par un juge indépendant, selon des règles connues d’avance. Ils ont un avantage décisif car ils sont vérifiables : chacun mesure aussitôt ce qu’il perdrait si l’un d’eux cédait.

Pour la France, il faut y ajouter ce que notre devise dit en trois mots. La liberté sans l’égalité n’est que le privilège des mieux placés. L’égalité sans la liberté est une caserne. Et privées de la fraternité, les deux premières se réduisent à un règlement de cohabitation entre gens qui ne se doivent rien. Or la fraternité est la seule des trois qui ne s’obtienne ni par la loi ni par le juge mais par ce que les gens font ensemble. C’est précisément ce que produisent les associations. Les affaiblir, c’est désarmer ceux-là mêmes qui protègent les libertés dont chacun profite sans y penser.

 

Moderniser la démocratie, ne pas la défaire

Les propositions agréables à l’oreille ne manquent pas : rendre la parole au peuple, en finir avec les juges qui entravent, réécrire une Constitution au prétexte qu’elle empêche l’action publique, faire une sixième république pour tout réinventer. Le référendum, qu’on présente comme la voix directe du peuple, est l’instrument le plus manipulable qui soit : celui qui écrit la question tient déjà la réponse. La révision constitutionnelle sert plus souvent à desserrer les contrôles qu’à élargir les droits. Or les contre-pouvoirs ne sont pas des obstacles à la volonté générale : ils en sont la garantie dans la durée. Partout où ils ont été affaiblis par des gouvernements illibéraux, même en Europe, les régimes ont glissé vers l’autoritarisme, sans rupture visible, par accumulation de réformes raisonnables.

Ce que les Français demandent n’est pas moins de démocratie, c’est une démocratie qui fonctionne avec plus d’écoute. Ils réclament des lieux où l’on parle et où l’on est entendu. Les conventions citoyennes l’ont montré : des citoyens tirés au sort et informés produisent des propositions sensées là où le débat public ne produit que de l’invective. Encore faut-il en tenir compte car une consultation dont on ignore les résultats ne crée pas de confiance, elle en détruit. La démocratie est à moderniser, pas à l’abandonner à ceux qui promettent de décider seuls. Et ces lieux de dialogue, dont on dit qu’ils manquent, les associations en sont déjà, partout dans le pays.

 

Ce que peut la philanthropie

Cette force vient souvent d’organisations ou de gens qui ont dérangé. La lutte contre le SIDA a été menée par des malades qui, avec Act Up, envahissaient les laboratoires et coiffaient l’obélisque de la Concorde d’un préservatif géant, procédés jugés scandaleux, qui ont arraché en quelques années ce que la négociation polie n’obtenait pas. Au même moment, la Campagne de Médecins sans frontières pour l’accès aux médicaments essentiels faisait tomber le prix d’une trithérapie de douze mille dollars par an à un dollar par jour. Des millions de vies tiennent à ces impolitesses.

Et il ne faut pas croire ce pays incapable de se rassembler. Il l’a montré chaque fois qu’on lui en a donné l’occasion : les soirs de Coupe du monde ; l’été des Jeux de Paris, où l’on s’est surpris à se parler dans le métro ; la visite du pape, qui a réuni des centaines de milliers de personnes en France, sans qu’elles soient toutes catholiques. On peut n’y voir que des parenthèses mais ce serait manquer ce qu’elles disent : l’envie d’être ensemble est intacte et elle ne demande qu’un motif. Les associations en fournissent des centaines tous les jours, sans stade ni cérémonie. C’est là leur pouvoir propre. Elles ne réparent pas seulement le présent, elles rendent aux gens de la dignité, de la confiance, du sens et la conviction qu’ils peuvent agir sur leur avenir.

 

Du courage et du travail

Les choses bougent, il faut nommer ceux qui s’y attellent. Le Fonds pour la démocratie, né de Démocratie ouverte, Citizens for Europe, la Fondation de France et la Fondation Crédit coopératif, soutient treize associations sans un euro public. Le fonds de dotation La Concorde suit le même chemin. Le Prix de la démocratie, porté par l’association qui détient Ouest-France, a distingué en juin 2026 quatre lauréats dont un prix contre la désinformation. Et le Démocratie Forum a réuni à Paris, en septembre 2026, deux mille personnes venues des associations, des médias et des entreprises.

Il faut multiplier ces espaces. Trois chantiers sont prioritaires : financer ceux qui établissent les faits ; refaire du lien par des lieux associatifs et des actions de proximité ; investir dans l’éducation sur ce qu’est l’état de droit, que 92 % des Français réclament.

Ceux qui prônent les excès n’attendent pas que nous soyons vaincus mais que nous soyons fatigués. Ce combat est d’abord celui de la nuance et le mot fait sourire, ce qui est le problème. La nuance n’est pas la tiédeur : c’est refuser qu’on nous impose des questions auxquelles on ne pourrait répondre que par oui ou par non. Et il ne faut jamais quitter la table car les extrêmes occupent aussitôt la salle et leurs arguments, jamais contredits, finissent par paraître évidents. Cela demandera :

  • Du courage : parler quand il serait plus confortable de se taire, ne pas s’autocensurer, accepter de se faire accuser d’être partisan pour avoir défendu ceux qui osent agir et parler.
  • Du travail : des dossiers, des preuves, des alliances nouées une à une et le consentement à échouer souvent pour réussir parfois. L’enthousiasme sans l’effort n’est qu’une humeur ; c’est l’effort qui en fait un résultat.

Rien n’est perdu. Rien n’est joué non plus. Mais un combat qui n’est pas mené est perdu d’avance : le temps qui reste est court mais il suffit pour le mener.

 

 

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