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Par Chroniques philanthropiques - Publié le 8 juin 2021 - 17:58 - Mise à jour le 8 juin 2021 - 17:58
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[Interview] Lucile Manoury : philanthropie stratégique et territorialité

Francis Charhon rencontre Lucile Manoury, maître de conférences à l'Université d'Avignon. Son travail fait apparaître de façon éclatante ce qu’est la philanthropie stratégique. Elle détaille les processus de revitalisation de territoires abandonnés basés sur l’importance de l’écoute des besoins, la patience, la confiance et la participation des récipiendaires pour réussir les projets. Une leçon d’optimisme et d’espoir pour ceux qui se sentent abandonnés !

Les interviews de Chroniques Philanthropiques, blog de Francis Charhon : Lucile Manoury, Université d'Avignon. Crédit photo : DR.
Les interviews de Chroniques Philanthropiques, blog de Francis Charhon : Lucile Manoury, Université d'Avignon. Crédit photo : DR.
  • Lucile Manoury, vous êtes maître de conférences à l’Université d'Avignon Marseille, Provence-Alpes-Côte d’Azur. Qu'y faites-vous ?

 

Je suis maître de conférences associée, c’est à dire je suis une professionnelle mobilisée par l’Université car cela fait bientôt trente ans, que je travaille sur les associations, le tissu associatif et le développement des territoires. Cela me permet de contribuer à l’enseignement et à la recherche auprès de l’Université d’Avignon, dans le cadre d’un Master en politiques sociales. 

  • Vous avez eu l’occasion d’analyser en profondeur un programme de la Fondation de France sur six territoires qui ouvre des perspectives sur ce qu’est l’activité territoriale.

 

J’ai en effet eu la chance de pouvoir évaluer le programme Dynamiques territoriales. C’est un programme expérimental de la Fondation de France qui a été lancé en 2013 sur six territoires en France. J’ai produit un article sur deux des territoires de ce dispositif. L’intérêt de ce programme c’est que six territoires ont été choisis pour leurs caractéristiques à la fois géographiques, démographiques, socio-économiques et socio-politiques différentes, mais aussi parce que c’étaient des territoires où la Fondation de France n’avait que très peu de propositions de projets. Elle s’est donc interrogée et a cherché à aller plus en proximité auprès de ces territoires, pour essayer de susciter des idées et des projets puisque l’appel à idées, en amont même des projets, était l’une des caractéristiques de ce programme.

La philanthropie stratégique

  • Votre analyse porte sur un territoire des Hautes-Alpes et sur un territoire du bassin minier de Lens, Liévin et Hénin-Carvin. Vous dites notamment qu’il s’agit de philanthropie stratégique. Qu’est pour vous la philanthropie stratégique ? 

 

Pour moi, l’action philanthropique stratégique de territoire est une action qui se pense, s’organise, en fonction des caractéristiques particulières du territoire, notamment de son système d’acteurs. C’est une philanthropie qui réalise son action avec sa capacité de financement et de redistribution, bien sûr, mais aussi avec des gestes extra-financiers. C’est-à-dire qu’au-delà du financement, elle va produire un certain nombre d’actions, d’initiatives dans la relation aux habitants et aux acteurs du territoire qui va contribuer à amplifier son impact.

Le geste extra-financier, c’est la capacité des équipes salariées, des bénévoles à être dans du dialogue avec les porteurs, à être dans du dialogue avec les acteurs, cela c’est la première chose. La deuxième chose, c’est la capacité à co-réaliser des micro-événements soit avec les acteurs, soit avec les porteurs du territoire qui favorisent le développement d’une confiance propice à l’action. Cette mise en lien permet de faire tomber des complexes, des interdictions, des auto-censures, comme ne pas oser porter quelque chose, etc. Il y a également cette dimension de mise en lien de personnes qui n’ont pas l’habitude de se parler, de les mettre ensemble pour qu’ils puissent le faire. Cela fait aussi partie des ressorts du processus.

  • C’est-à-dire que vous mettez cela en regard de la philanthropie de distribution simple ?

 

Oui, d’une philanthropie qui étudierait projet par projet, sans lien avec les acteurs concernés, alors que dans ce cas, nous sommes sur une approche globale du territoire.

Gérer les alliances

 

  • Alors, qu’apprend-on de cette approche du territoire, qui en sont les acteurs et quelles en sont les alliances nécessaires pour monter un projet de ce type ?

 

La première chose que l’on apprend des territoires, c’est que souvent lorsque les territoires rencontrent des problématiques de développement, des freins politiques ou des problèmes de développement économique, cette situation est intimement liée aux difficultés, aux silos, aux formes d’inertie de certains acteurs. Pour ne pas rester trop flou, on va parler des acteurs politiques, des acteurs institutionnels, des professionnels qui travaillent sur l’accompagnement de projets justement au sens large, cela peut être des fédérations départementales par exemple. Le lien et les interactions entre ces acteurs peuvent produire des formes de blocage, et il se trouve que là où l’acteur philanthropique s’est révélé comme extrêmement intéressant dans sa manière d’arriver sur le territoire, c’est qu’il arrive a priori pour un temps déterminé. De manière encore plus caractéristique, il n’a pas d’intérêt particulier personnel dans ce jeu d’acteurs du territoire. C'est extrêmement précieux.

 

  • Dans cette expérimentation les territoires sont assez limités en bassin d’emploi, en volume, en surface ; est-ce mettre en route les outils dont vous parlez ?

 

Oui, dans le cas qui nous intéresse, la Fondation de France avait décidé que ce serait des territoires d’environ 200 000 habitants. On s’est aussi ensuite rendu compte de limites. On peut en effet avoir 200 000 habitants sur un petit bassin, très dense en habitat, ou encore 200 000 habitants sur un bassin où l’habitat est extrêmement dispersé. Une des incidences sera sur la capacité de l’acteur philanthropique de s’organiser en conséquence pour agir dans une nécessaire proximité. Quand on dit « stratégique », on parle aussi de la façon d’interagir dans un territoire qui est très dense en acteurs, une zone urbaine, comme à Mulhouse par exemple, un bassin dans lequel on va avoir un grand nombre de soutiens, des acteurs politiques très ouverts aux démarches participatives. C’est donc une vraie question pour la philanthropie. Stratégiquement où est son rôle, comment se positionne-t-elle, où peut-elle être le plus efficace au regard de cette densité d’acteurs ? A contrario, dans un autre territoire comme le Saumurois relativement inerte, dont l’image a pu s’apparenter à celle de « la belle endormie », un territoire enchevêtré entre des niveaux administratifs très différents, et dans lequel finalement en matière de développement économique, il n’y a pas de force, il n’y pas de locomotives majeures. Il s’agit donc d’un territoire freiné dans son fonctionnement, pour d’autres raisons qu’à Mulhouse. Dans l’exemple du Saumurois, dans un « désert d’acteurs », comment l’acteur philanthropique va-t-il se positionner pour pouvoir agir et contribuer à faire qu’il y ait du projet, et surtout du projet pertinent pour la qualité de vie de ce territoire ?

La participation active des habitants

  • On se trouve donc dans une situation où il y a quand même des acteurs et un certain nombre de blocages institutionnels par la forme de l’action. Quels sont les systèmes permettant le déblocage, prend-on des projets qui existent déjà ou fait-on plutôt du down/top pour extraire des thématiques qui intéressent les gens ? 

 

Derrière ce programme il y a le postulat que les habitants sont les mieux placés pour pouvoir répondre aux difficultés qu’ils éprouvent. Une logique intéressante a été d’aller au-devant des habitants pour aider à faire émerger des idées à transformer en projets, à partir soit de projets existants, soit de nouveaux projets, pour leur donner une dimension de coopération qui leur permettait de prendre de l’ampleur sur le territoire. C’est un premier élément de réponse. 

Un autre élément extrêmement important est la capacité à pouvoir redonner de l’estime aux habitants pour qu’ils se sentent en capacité d’agir. Par exemple, sur le bassin minier, on l’a bien vu, il y a une tradition plutôt « paternaliste » où les gens n’ont pas été encouragés à prendre des initiatives. Là en l’occurrence, le fait de leur porter attention non pas de leur tenir la main, mais de leur créer un cadre pour qu’ils puissent oser prendre de l’initiative, a été un des éléments de réponse de la démarche stratégique. 

Enfin, si je continue sur l’exemple du bassin minier, cela a été la capacité à créer des liens de collaboration et à construire une confiance pour agir avec des acteurs majeurs du territoire.  Je n’en prendrai qu’un seul parmi ceux qui ont participé à l’aventure, « Maisons et Cités », un bailleur social, extrêmement intéressé à ce que les habitants puissent produire de l’initiative au profit de leur propre qualité de vie. Finalement c’est bien le processus de développement et d’approfondissement d’une relation de confiance qui a contribué à la création d’une fondation territoriale par ce bailleur social et ses partenaires. L’état d’esprit qui a présidé à ce processus stratégique a été suffisamment convainquant pour donner envie à des acteurs institutionnels locaux de se mobiliser dans ce sens.

Des diagnostics partagés

 

  • Il semble que la question du diagnostic partagé soit un point très important dans l’analyse que vous faites.

 

Oui et non, avec ses forces et ses limites. Un diagnostic est souvent fait avec des données froides et on a tout l’enjeu de faire parler ces données froides. De ce point de vue-là, cela a été plutôt intéressant, pour permettre aux équipes intervenantes à la fois de mieux comprendre ce qu’il y avait derrière ces données froides mais aussi de se lier avec des acteurs du territoire, autour d’un intérêt partagé sur le développement d’initiatives par les habitants. La limite des diagnostics, ce sont les non-dits sur les points de blocage relationnels qui existent sur le territoire. Or ceux-là, pour intervenir en connaissance de cause, il est essentiel de pouvoir les identifier. De l’expérience menée sur les six territoires je n’en ai décrit que deux dans l’article, mais ces analyses ont été suffisamment fortes pour aujourd’hui me donner envie de poursuivre, d’approfondir une recherche sur la philanthropie stratégique de territoire. 

 

  • Ce que l’on retient aussi, c’est une question de lien social, de démocratie locale, est-ce un point important qui apparaît ?

 

Disons qu’aujourd’hui tous les territoires ne sont pas aujourd’hui propice à la démocratie et à la participation. Même s’ils sont dotés d’une politique municipale très volontariste en matière de participation, on ne peut pas dire qu’ils ont nécessairement tous les atouts puisqu’il y a un paradoxe à la base. En effet, quand un acteur public qui est plutôt top/down veut faire de la démocratie participative, en soi cela crée un paradoxe puisqu’on ne peut pas faire une injonction à la participation. C’est pour cette raison qu’agir dans le faire, créer les conditions pour que les gens fassent, pour que les gens travaillent sur le lien sont des apports de la philanthropie extrêmement intéressants. La démocratie locale n’est pas développée partout ; là où elle existe, elle est souvent difficile, mais il y a de très nombreux territoires où elle n’existe pas. C’est-à-dire qu’il y a un « impensé » sur la démocratie participative. Dans ce contexte, le soutien philanthropique produit un effet de reconnaissance, qu’amplifie son intervention de proximité : des habitants, des associations qui se sentent reconnus se sentent également plus légitimes pour agir.

L’enjeu de la transversalité

  • Sur le territoire il y a un certain nombre d’acteurs publics, privés qui sont présents avec leurs méthodes de travail, leur politique qui ont leurs silos. Comment parvient-on a mettre tout le monde autour de la table pour arriver à un projet collectif ?

 

Il y a ce dénominateur d’intérêt commun qui est le territoire. Justement, l’un des intérêts de la Fondation de France qui est la fondation de toutes les causes, l’un des enjeux qu’elle mettait derrière ce programme, c’était la transversalité. Donc l’idée d’aller vers les uns et les autres en disant : on ne souhaite pas travailler spécifiquement sur l’alimentation, ou sur la question sociale, mais plutôt de se dire que travailler transversalement permettra bien au contraire de faire avancer les choses. Cela a été un moteur pour mobiliser et réunir différents types d’acteurs. C’est le passage du silo au réseau.

Cette expérience montre qu’il y a une capacité à faire trait d’union à travers la philanthropie qui est extrêmement intéressante, cela participe de cette dimension stratégique, c’est-à-dire la capacité d’intéresser à un objet commun qui se trouve être ici le territoire, et la qualité de vie sur le territoire. L’acteur public est tout à fait légitime sur l’intérêt général, mais il ne faut pas confondre légitimité et monopole. Aujourd’hui des acteurs économiques, des acteurs associatifs, des habitants qui agissent sur ce territoire ont une légitimité d’usage de ce territoire tout à fait intéressante et stimulante pour pouvoir construire quelque chose en commun, faire quelque chose en commun de ce territoire. C’est là où je reprends cette notion de trait d’union. À un moment donné, il y a un enjeu de traduction de ces différentes légitimités et les espaces créés par cette philanthropie stratégique peuvent être un des espaces tout à fait intéressants pour favoriser cette traduction.

 

  • Vous dites que ce système n’est pas un système palliatif, vous dites que c’est un système en construction qui apporte une brique supplémentaire à l’action de terrain de l’État, au bien- être des gens ?

 

Lorsque le programme Dynamiques territoriales a démarré, j’étais stupéfaite de voir qu’il y avait une méconnaissance de la philanthropie par l’acteur public. 

 

  • Une méconnaissance publique et du public ?

 

Non, une méconnaissance des acteurs publics vis-à-vis de la philanthropie et de la philanthropie territoriale en particulier. Je ne dirais pas cela de la population, des habitants et notamment pour cette institution qu’est la Fondation de France, car rare sont ceux qui n’en ont pas entendu parler, mais c’est une notoriété de nature diffuse. On sait que ces gens là font des choses bien, sur un grand nombre de causes ! Mais un acteur que l’on voit agir, qui fait des choses pour nous, que l’on identifie physiquement ce n’est pas la même chose car c’est incarné.

De l’autre côté, la Fondation de France avait, au lancement de Dynamiques territoriales en 2014, une certaine vision de l’acteur public. À force d’être pris pour être un opérateur de financement et non comme un acteur agissant, cela entraînait une difficulté pour les équipes en région d’aller au-devant des acteurs publics. Or, ces expériences territoriales montrent que l’on peut construire des formes de complémentarité d’action. Par exemple, la remontée d’idées et leur structuration a pu interpeller des acteurs publics locaux sur des réponses nouvelles, qu’ils ne connaissaient pas sur leur territoire. L’acteur philanthropique a aussi la liberté de créer des espaces de traduction, de créer des espaces de rencontre parfois utiles à dépasser certains cloisonnements. Il peut créer sans craindre l’opprobre, sans craindre la sanction électorale, sans craindre une atteinte à sa réputation, puisque par définition il est désintéressé vis-à-vis du territoire. Et pourtant le territoire l’intéresse. 

Les ressources génériques et spécifiques

  • Vous parlez de ressources génériques et de ressources spécifiques. Qu’entendez-vous par là ? 

 

Il faut ici que nous « rentrions un peu dans le dur » du vocabulaire de la science économique, et notamment de l’économie territoriale, l’approche de Bernard Pecqueur par exemple. Je m’en nourris dans une approche interdisciplinaire, car je travaille à l’articulation des sciences économiques, de la sociologie et de la science politique. Déjà, il faut comprendre que les ressources d’un territoire, par différence des actifs utilisés dans une activité économique, constituent une réserve, un potentiel latent ou virtuel et peuvent renvoyer à des règles et des pratiques peu ou non codifiées. La dotation en ressources se trouve donc intrinsèquement liée aux perceptions et intentions qu’en ont les acteurs. Les ressources génériques possèdent la propriété d’être facilement utilisables et transférables. Leur valeur est indépendante des processus de production ou du contexte géographique dans lequel ils s’inscrivent. La ressource est dite générique quand elle peut être valorisée, par banalisation, aux quatre coins du monde. Les ressources spécifiques, elles, possèdent une qualité ainsi qu’une identité attachées à un territoire. En ce sens, elles sont intransférables. De telles ressources se matérialisent par des règles et savoirs tacites, des valeurs culturelles enracinées, qui renvoient à des valeurs d’usage sur un territoire donné. La révélation et la valorisation du potentiel latent d’un territoire – des idées par exemple, ou un patrimoine ou un produit attaché au territoire – sera ici le fruit d’une construction / combinaison singulière qui se joue autour de la valeur particulière conférée à cette idée, ce patrimoine, ce produit attaché au territoire. À titre d’exemple, l’approche du textile à Mulhouse renvoie à un patrimoine culturel unique auquel les acteurs du territoire ne confèrent pas qu’une valeur économique. En intervenant auprès des idées et des projets, dans l’optique que le territoire soit en mesure d’agir sur ses potentiels latents, donc ses ressources spécifiques, nous essayons de montrer avec cette grille de lecture que la Fondation de France s’est ici donné les moyens d’agir comme un « opérateur de ressources territoriales », à même de susciter, encourager des constructions particulières qui ne se font pas ou difficilement.

 

  • Vous parlez de développement de relations fondées sur des apprentissages, de liens de confiance, de considération, de combinaison de connaissances, de reconnaissance et d’interconnaissance, c’est-à-dire que l’on passe de quelque chose qui est un supposé, un état, à quelque chose de dynamique qui fonde le lien social. 

 

Si on considère que le territoire est construit par les acteurs qui le composent, alors les liens, les interactions sont le socle de ce qui peut faire un ressort de transformation du territoire. Je souhaiterais revenir sur une chose qui est importante, quand nous disions tout à l’heure que la philanthropie est identifiée dans une notoriété diffuse. En réalité dans l’action stratégique de territoire, par la proximité créée, on peut travailler dans la logique Maussienne du don /contre-don, sur des principes de reconnaissance et donc de soutien au développement des capacités. Le fait même que l’acteur philanthropique qui vient avec une capacité d’action, la propose à l’autre et le reconnaisse est extrêmement importante. La reconnaissance de l’initiative de l’autre, en soi cela produit déjà une logique de transformation. C’est-à-dire que l’autre se sentant reconnu peut enfin agir mais si vous ne me reconnaissez pas, mon action ne sert à rien. 

Les relations avec l’État

  • Peut-on dire que tous les dispositifs généraux d’action sociale mis en place par l’État, qui sont nombreux, fournis et très financés, ne peuvent être opérants que s’il existe une dimension territoriale pour en être le relais, ou l’évolution se fait-elle à côté ? Cela veut-il dire qu’il y a les dispositifs pour l’habitat, la sécurité sociale, le chômage, etc., mais il n’y a pas de politique du faire ?

 

Le caractère institutionnalisé de l’action publique lui permet de gérer de la masse, mais ne lui permet pas de susciter des transformations, sauf lorsqu’elle s’engage, parfois, dans une logique d’expérimentation. Or, cette logique de susciter des transformations vient bien souvent des marges. Je ne prends pas le terme de marges dans sa dimension négative, bien au contraire, car on le voit dans le champ non lucratif en général, avec une capacité à aller chercher les éléments singuliers qui produisent de la transformation et du progrès social qui ne naissent jamais dans des dispositifs de masse. Elle naît toujours dans des expériences qui, à un moment donné, vont faire des preuves qui finissent par produire des transformations suffisantes. Et à ce moment-là, il peut y avoir du changement d’échelle, mais il faut que cette marge ait pu réagir dans de bonnes conditions.  

Créer de la confiance

  • Ce type d’intervention peut-il apporter une réponse à certaines parties de la population comme l’ont exprimé les Gilets Jaunes ?

 

C’est précisément là où la question territoriale est aujourd’hui sous les feux des projecteurs, parce que justement il y a eu une prise de conscience de cette fragmentation, d’un mal être qui se vit sur les territoires, de type crise des Gilets Jaunes, …  L’impression d’invisibilité, d’abandon, de non-écoute, de non-reconnaissance est dévastatrice. Il ne s’agit pas d’être démagogue quand on parle de reconnaissance, mais par contre, être là, soutenir pour agir, au niveau micro comme cela s’est expérimenté dans le programme Dynamiques territoriales permet de créer les conditions d’un travail des gens eux-mêmes sur cette fragmentation. Et là, cela devient intéressant parce que la réponse est d’autant plus adaptée que ce sont les gens eux-mêmes qui l’ont pensée.

 

  • Cela prend en compte la revalorisation de leur être ? 

 

C’est cela et aucune politique d’État aujourd’hui, aucune collectivité territoriale ne fonde ses principes d’action sur la reconnaissance et sur la confiance. 

 

  • Je tire de ce que vous dites que la notion du temps est essentielle pour lancer un programme comme celui-là. On le fabrique, comme on fabrique un objet, un outil, quelque chose qui nécessite du savoir-faire, du partage et de l’échange, c’est cela ? 

 

C’est cela, et vous avez complètement raison, la dimension temporelle est extrêmement importante, y compris sur le choix du moment où l’on intervient. Sur un territoire, il y a des moments où l’on arrive et ce n’est pas le beau fixe, ce n’est pas le moment, ce qui n’empêche pas de prendre des informations, de se préparer pour intervenir au bon moment. C’est un des enseignements forts de Dynamiques territoriales.

 

  • Quand vous venez avec votre tabouret, vous vous placez au milieu du territoire et vous dites que vous allez faire avec eux des choses formidables, peut-on vous dire qu’on connaît, qu’on a déjà reçu X promesses, etc. ? Qu’est-ce qui fonde la confiance ? 

 

C’est la discussion, le temps, l’écoute, mais fonder la confiance ne se fait pas uniquement à travers le discours. Bien sûr, il faut de l’écoute, du dialogue, il faut des moments de rencontre, mais ce n’est pas suffisant. Il faut surtout du faire ensemble, même s’il s’agit de petites choses. Par exemple, pour coconstruire un événement ensemble, ou co-accompagner un porteur de projets parce que l’on y porte de l’intérêt ensemble. C’est donc vraiment le fait d’agir ensemble, de créer une histoire commune qui devient un socle pour bâtir cette confiance.  

La philanthropie contestée

 

  • Quand vous dites que la philanthropie est contestée, à quoi pensez-vous ?

 

C’est très lié à la méconnaissance de la philanthropie. Aujourd’hui, quand vous dites sur les territoires à quelqu’un que vous travaillez avec la philanthropie ou pour la philanthropie, immédiatement on pense à Bill Gates et évidemment, surtout en France, l’image de Bill Gates c’est l’image du milliardaire qui impose ses vues.

 

  • Imperator !

 

Voilà, c’est l’imperator ! Or, la philanthropie en France est loin de se réduire à une addition d’imperators. On a une diversité de pratiques dans le champ philanthropique, et cette méconnaissance, cette forme de réduction d’image de la philanthropie fait qu’on la conteste. La Fondation Total, par exemple, dont toute l’image très controversée renvoie à des éléments idéologiques extrêmement forts. Le problème c’est que ces visions négatives tendent à emporter l’ensemble de la philanthropie, on prend la partie pour le tout. Et de ce fait, la philanthropie est contestée. Et cela, c’est nier la diversité des pratiques philanthropiques et la motivation des fondateurs.

La gouvernance

  • Vous avez raison, la philanthropie française représente 7,5 milliards d'euros annuels, alors que si vous parlez de Bill Gates, il s’agit de 50 milliards en 10 ans. Nous ne sommes ni dans les mêmes chiffres, ni dans les mêmes méthodes. Il faut donc effectivement sortir de ces jugements et montrer que l’on est une philanthropie pragmatique, et d’écoute.  Ne pensez-vous pas qu’il y a aussi des questions de gouvernance derrière tout cela ?

 

Il y a une vraie réflexion à mener sur la question de la gouvernance ; mais sur ces programmes à l’échelle territoriale, l’enjeu d’ouvrir des espaces de dialogue, des espaces d’influence, sur les choix de soutien aux projets, ou sur les choix de connexion entre les projets, leurs mises en réseau, tout cela participe déjà d’une forme de gouvernance, que je pourrais même qualifier de gouvernance territoriale de la démarche philanthropique. Vous avez évoqué la différence entre la philanthropie américaine et la philanthropie française, la notion de philanthropie stratégique m’a été fort inspirée par l’ouvrage, la traduction faite par Anne Claire Pache et Arthur Gautier de l’ouvrage de Peter Frumkin sur la philanthropie stratégique (Vers une philanthropie stratégique). J’oserais dire qu’il nous manque aujourd’hui de pouvoir qualifier ce qu’est une philanthropie à la française, et même une philanthropie à l’européenne. Je pense que les conditions socio-politiques et culturelles des différents États en Europe et même des différentes régions françaises plaident pour qu’on reconnaisse des terrains de pratiques philanthropiques très spécifiques qui ne sont pas celles de la philanthropie américaine. Nous ne sommes pas dans le même contexte socio-politique.

Le passage à l’échelle

  • Que représentent ces initiatives chacune sur un petit territoire de 200 000 personnes par rapport à une population de 66 millions d’habitants en France ?  On peut en effet arguer qu’il s’agit de petites initiatives isolées sans impact national.

 

Je vais vous donner un exemple très pratique. Il se trouve que dans le dispositif Mine d’idées sur le bassin minier, une association a lancé l’idée de tiers lieux nourriciers appelés micro-fermes servicielles. Sur un autre territoire, le Nord Gironde, un autre acteur, Eric Predine, a lancé aussi des tiers lieux nourriciers.  Ils ont mis leurs expériences en commun, et cela développe un réseau, aujourd’hui national, de tiers lieux nourriciers qui finit par être un réseau d’intelligences pour faire cheminer ces territoires vers une alimentation durable tournée vers la santé. Mais ce passage au macro n’était pas l’objet de cette expérimentation : la philanthropie qui s’intéresse au développement d’un territoire, dont il importe de rappeler qu’elle émerge comme sujet d’intérêt en France depuis une dizaine d’années, est un des champs d’action qui me semble prometteur en terme d’impact de la philanthropie.

L’impact

  • Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

 

J’ajouterais peut-être un point qui concerne l’impact. Ce terme est réducteur car il est exclusivement centré sur les résultats chiffrés, or les processus conditionnent l’impact. Le soin apporté au processus que l’on met en place est producteur en tant que tel d’impact. Aussi faut-il centrer l’évaluation sur le processus. 

Cela prouve bien que l’évaluation ne peut pas être qu’une évaluation quantitative, alors que les organisations sont jugées à l’aulne de la dépense de leur argent et du coût qu’ils génèrent pour la société à partir de la somme dépensée qui ne semble pas toujours en relation avec l’effort déployé et la création de valeur. 

J’aimerais pouvoir conclure sur le fait que je fais une recherche sur ces questions et que je cherche des soutiens pour la mener à bien.

 

 

Propos recueillis par Francis Charhon.

 

 

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