Les Portraits Foncièrement Responsables : Emilien PAX – ViensVoirMonTaf
Rencontrez celles et ceux qui font vivre l’Économie Sociale et Solidaire en France. Ce mois-ci, ETIC donne la parole à Emilien Pax, de l'association Viens Voir mon Taf.
Petite présentation, qui êtes-vous ?
Moi, c’est Emilien. Je suis responsable du pôle Entreprises, et plus largement des partenariats, pour l’association ViensVoirMonTaf à Lyon. J’occupe ce poste depuis deux ans et l’association est installée à HÉVÉA depuis quatre ans.
En une phrase, quelle est la mission principale de votre structure ?
ViensVoirMonTaf, c’est le stage de 3ᵉ de qualité pour les jeunes de l’éducation prioritaire*
Notre association a choisi de se concentrer sur un projet à première vue très simple : le stage de 3ᵉ. C’est vraiment le cœur de notre mission. Les fondatrices sont parties d’un constat : plus que tout autre, ce stage se trouve grâce au réseau personnel. Il peut donc déjà révéler des inégalités entre les élèves, selon le réseau auquel ils et elles ont accès ou non.
Notre rôle est de leur apporter ce réseau professionnel qui leur manque parfois : les parents des élèves que nous accompagnons sont plus fréquemment ouvrier·es ou sans activité professionnelle. L’objectif est de permettre à ces collégiens d’aller chercher plus loin que le stage de proximité en trouvant un stage de qualité.
Cela peut sembler symbolique, on parle d’une semaine en entreprise pour des élèves de 14 ou 15 ans. Mais symbolique ne veut pas dire anecdotique. Se voir fermer des portes ou, au contraire, trouver le stage que l’on souhaitait peut avoir un impact important, négatif ou au contraire positif. C’est leur premier contact avec le monde professionnel, et cette première expérience compte !
*L’éducation prioritaire désigne ici les établissements classés REP ou REP+ (réseaux d’éducation prioritaire (renforcé)).
Quel est le principal enjeu actuel dans votre domaine ?
Notre principal enjeu est de trouver toujours plus de places de stage. Chaque année, dans la métropole de Lyon, 4 100 élèves de 3ᵉ scolarisé·es dans les 33 collèges REP recherchent un stage.
L’objectif de ViensVoirMonTaf est d’en accompagner le plus possible. Pour cela, nous devons mobiliser le plus grand nombre de structures de la métropole pour accueillir ces jeunes et les ouvrir à tous types de secteurs et de métiers.
Qui sont les publics concernés par ce que vous proposez ?
Nous travaillons exclusivement avec des élèves scolarisés dans des collèges REP et REP+. Ces établissements sont plutôt situés en périphérie de la ville : l’accès au centre-ville peut donc être moins évident.
Au-delà du milieu social, la question de l’autonomie entre aussi en jeu. Prendre les transports n’est pas forcément simple pour tous·tes. Organiser ses repas du midi pendant une semaine peut aussi représenter une difficulté lorsqu’on a l’habitude de manger à la cantine ou chez ses parents.
Comme déjà évoqué, ces élèves disposant de moins de réseau pour trouver un stage, se retrouvent souvent à choisir un stage par défaut, et c’est dommage.
Nous accompagnons aussi des jeunes qui peuvent être en situation de fracture numérique : L’utilisation d’un ordinateur ou d’outils bureautiques, par exemple, n’est pas toujours spontanée pour eux·elles.
Pouvez-vous nous partager quelques succès ou vos plus belles réussites ?
À Lyon, nous travaillons en lien très étroit avec les collectivités, en particulier la Métropole et la Ville de Lyon, qui accueillent à elles deux près d’un tiers des stagiaires que nous accompagnons : plus de 60 pour la Métropole et une trentaine pour la Ville.
C’est une vraie réussite, car les collectivités ne sont pas toujours faciles à mobiliser. Le grand avantage de ces partenariats, c’est la diversité des métiers et des secteurs auxquels ils donnent accès : le sport, la culture, l’éducation, le soin à la personne, l’urbanisme et tous les métiers en lien avec la gestion des infrastructures de la ville … Pour nos élèves, c’est un véritable trésor.
Du côté des partenaires privés, nous avons aussi des partenariats solides comme avec Volvo Renault Trucks, qui nous accompagne depuis le début. Cet industriel accueille chaque année une dizaine de stagiaires, et la collaboration se passe très bien.
Pouvez-vous nous raconter l'histoire de votre structure ?
L’association a été créée à Paris il y a bientôt douze ans. À l’origine, il y a trois femmes : Virginie Salmen et Mélanie Taravant, journalistes à Europe 1, et Gaëlle Frilet, professeure d’anglais de leur entourage qui enseignait dans un établissement REP.
Elles ont constaté les inégalités d’accès au stage de 3ᵉ pour les élèves de l’éducation prioritaire. Au départ, elles ont essayé d’y répondre à leur échelle, en mobilisant leur propre réseau. Le projet a progressivement pris de l’ampleur : elles ont structuré l’association et mis en place la plateforme « ViensVoirMonTaf », qui met en relation les professionnel·les proposant des offres de stage et les élèves qui en recherchent, à la façon d’un job board simplifié.
Cinq ans après sa création à Paris, l’association a ouvert une deuxième antenne à Lyon, puis une autre à Grenoble deux ans plus tard et enfin, il y a deux ans, une dernière antenne à Marseille.
Aujourd’hui, nous sommes une vingtaine de salarié·es au total.
Quelles sont les valeurs fondamentales qui guident votre travail au quotidien ?
Nous sommes d’abord guidés par une volonté d’inclusion : permettre à des jeunes qui sont relativement éloigné·es du monde professionnel d’y trouver leur place. L’égalité des chances, la lutte contre le déterminisme social et, plus largement, les valeurs humanistes sont au cœur de notre démarche.
Nous cherchons aussi à reconnecter des mondes qui se côtoient peu et qui pourtant, évoluent à quelques kilomètres les uns des autres. Nous accompagnons les jeunes dans leur découverte du monde professionnel, mais nous aidons également les professionnel·les à s’ouvrir davantage aux publics qu’ils et elles accueillent et à dépasser les préjugés ou les a priori qu’ils et elles peuvent avoir. C’est une expérience vraiment réciproque.
Comment mesurez-vous votre impact ?
Nous le mesurons très régulièrement, et de manière assez fine. Après chaque stage, nous envoyons un questionnaire aux élèves ainsi qu’aux tuteurs·rices pour recueillir leurs retours sur le déroulement de cette expérience et ce qu’elle leur a apporté.
Pour les élèves, c’est aussi l’occasion de prendre du recul : ont-ils gagné en confiance, en ambition ? En quoi le stage a-t-il nourri leur projet ? Du côté des structures partenaires, nous cherchons notamment à savoir si leur regard sur les élèves de l’éducation prioritaire a changé, ou si elles ont observé une évolution chez le jeune au cours de la semaine, ou encore si cela a changé la perception que les professionnels ont de leur propre métier.
Ces retours nous permettent de mieux comprendre comment notre action est perçue et ce qu’elle apporte, aussi bien aux jeunes qu’aux structures qui les accueillent.
- Parmi les élèves qui répondent, 80 % disent avoir gagné en confiance et en ambition.
- Et 97 % des tuteurs et tutrices se disent prêts à renouveler l’expérience d’une année sur l’autre.
En complément, une chercheuse mène des études d’utilité sociale : la première a été réalisée en 2019 et la seconde en 2025. Cette démarche va plus loin, notamment en donnant la parole à des alumni pour savoir ce qu’ils et elles font aujourd’hui et ce que le stage leur a apporté dans leur parcours.
La chercheuse rencontre également les équipes éducatives dans les collèges. L’objectif est d’avoir une vision à plus long terme de l’impact de notre action sur les bénéficiaires.
Comment votre équipe s’organise-t-elle pour mener vos actions au quotidien ?
Notre équipe est organisée en deux pôles. Le pôle Entreprises, que je représente, est en lien direct avec les professionnel·les susceptibles d’accueillir des stagiaires. Le pôle Collèges, qui rassemble l’autre moitié de l’équipe, travaille au quotidien avec les établissements et les élèves.
Côté collèges, nous organisons des ateliers à différentes étapes du parcours. Dès la fin de la 4ᵉ, par exemple, l’atelier « Les enjeux du stage de 3ème » permet aux élèves de découvrir le sujet et de commencer à y réfléchir. En 3ᵉ, l’atelier « Chercher et trouver son stage de rêve! » aborde les méthodes de recherche, la rédaction du CV et de la lettre de motivation. Puis, juste avant le stage, l’atelier « Les codes du monde professionnel » les prépare aux comportements attendus en entreprise.
Nous tenons également des permanences dans les collèges pour présenter les offres disponibles sur notre plateforme et accompagner les élèves dans leurs compréhension des métiers proposés et dans leurs candidatures. Nous combinons ainsi un accompagnement collectif, à travers les ateliers, et un accompagnement individuel de chaque élève dans sa recherche.
Côté entreprises, nous cherchons à développer de nouveaux partenariats en échangeant notamment avec des responsables RH d’entreprises, de groupes ou d’associations. Une fois leur engagement confirmé, nous accompagnons les tuteurs et tutrices qui suivront individuellement un élève pendant une semaine.
Nous jouons donc un rôle de facilitateur entre toutes ces parties prenantes.
Quels sont les plus gros défis que vous avez rencontrés depuis la création de votre structure ?
L’un de nos principaux défis est celui du changement d’échelle. L’association a démarré avec une petite équipe à Paris, puis s’est progressivement développée jusqu’à compter aujourd’hui quatre antennes et une vingtaine de salarié·es. Cela implique forcément des enjeux de structuration et d’organisation pour continuer à fonctionner efficacement à mesure que l’on grandit.
Un autre défi important est de réussir à proposer toujours plus de stages sans jamais sacrifier leur qualité. Nous voulons nous assurer que les expériences proposées restent réellement enrichissantes pour eux·elles.
Il y a enfin un enjeu financier. Comme l’association grandit, ses besoins augmentent également. Il faut donc sécuriser des financements suffisants pour assurer son fonctionnement dans la durée. Aujourd’hui, nous avons trouvé un équilibre qui fonctionne plutôt bien, notamment grâce à une part importante de financements privés.
Quelques chiffres importants à nous partager ?
- 1935 stages réalisés en 2025-26 sur l’ensemble des antennes (343 pour la métropole lyonnaise, répartis dans 95 structures accueillantes)
- 8190 élèves accompagné·es (ateliers + stages) sur la même année
- 43 840 élèves accompagné·es depuis la création de l’association
- 86% des élèves ayant fait leur stage grâce à ViensVoirMonTaf ont découvert un métier qui leur plaisait et 1 élève sur 5 dit même avoir trouvé sa vocation !
- 79% revoient à la hausse leur ambition scolaire et professionnelle
- 97% des tuteurs·rices se disent prêts à renouveler l’expérience
Pourquoi avez-vous choisi de louer vos bureaux dans un tiers-lieu écoresponsable ETIC ?
Je n’étais pas encore dans l’association au moment de son installation à HÉVÉA, donc je ne peux pas vraiment revenir sur les raisons exactes…
Mais je peux facilement dire que l’écosystème que le lieu nous permet de côtoyer est un point fort. La localisation est également très pratique pour notre équipe, mais aussi pour les jeunes que nous accompagnons. Nous avons parfois besoin de leur proposer un point de rencontre facilement accessible, et HÉVÉA est assez central.
Pouvez-vous partager un moment marquant, une expérience mémorable ou une anecdote que vous avez vécu grâce à la communauté ou avec la communauté ETIC ?
L’année dernière, nous avons organisé pour la première fois un stage semi-collectif avec plusieurs structures installées à HÉVÉA. Durant une même semaine, six structures ont chacune accueilli un stagiaire.
Comme ViensVoirMonTaf est installé sur place, nous avons pu proposer, la moitié du temps, des activités collectives, comme une fresque des métiers. L’idée était à la fois de proposer une expérience complémentaire aux jeunes et d’alléger l’organisation pour les structures accueillantes.
Ce qui était particulièrement chouette, c’est la dynamique collective que cela a créée dans le bâtiment. Les structures étaient toutes impliquées dans l’expérience des stagiaires et ont pu échanger entre elles. Le midi, par exemple, les tuteurs et tutrices se retrouvaient avec les jeunes, des jeux s’organisaient… Cela a vraiment créé du lien.
Pour nous, c’était important de réussir à mettre en place ce type d’accueil directement dans notre lieu de travail. Cela a créé une belle dynamique entre les six structures participantes et je pense (j’espère !) que nous n’aurons pas trop de mal à les remobiliser pour renouveler l’expérience cette année (à vos agendas, ce sera du 25 au 29 janvier 2027) !
Comment voyez-vous l’évolution de votre structure dans les prochaines années, et quels sont vos principaux objectifs ?
Il y aura probablement de nouvelles ouvertures d’antennes, même si nous ne savons pas encore précisément à quel horizon.
Nous travaillons aussi progressivement au développement d’une communauté d’alumni, pour continuer à les accompagner au-delà du stage de 3ᵉ. L’idée est de pouvoir continuer à suivre les jeunes dans le temps sur d’autres expériences professionnelles. Dès la seconde, par exemple, les ancien·nes bénéficiaires peuvent revenir vers nous.
À terme, ce sera une belle réussite de voir certain·es de nos alumni accueillir eux-mêmes des stagiaires !
Enfin, nous avons un vrai enjeu autour de notre communauté de partenaires. Nous aimerions qu’ils et elles puissent parler de leur expérience autour d’eux·elles et devenir eux-mêmes ambassadeur·rices auprès d’autres professionnel·les de leur réseau. L’objectif est de faire vivre cette communauté de manière de plus en plus autonome.
Où est-ce qu’on peut vous retrouver pour suivre les actualités de votre structure ?
Le blog est notre source la plus complète ! Il permet d’aller plus loin sur différents sujets, par exemple des accueils de stage spécifiques ou les outils que nous mettons à disposition.
On peut également suivre ViensVoirMonTaf sur LinkedIn et s’inscrire à notre newsletter pour suivre nos actualités.
Un petit mot de la fin : Quel dernier message est-ce que vous aimeriez transmettre ?
Travailler dans une association comme ViensVoirMonTaf est une expérience particulièrement enthousiasmante et enrichissante !
Nous côtoyons des jeunes qui ont leur propre regard sur le monde en général et sur le monde professionnel en particulier, et cela nous apporte énormément.
Et puis il y a ce défi de faire évoluer les mentalités, notamment du côté des professionnel·les qui accueillent les stagiaires. C’est aussi ce qui rend notre mission aussi stimulante.