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Par Fondation nehs Dominique Bénéteau - Publié le 19 janvier 2021 - 16:31 - Mise à jour le 22 janvier 2021 - 11:02
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“Aux Captifs, la libération” expérimente une approche innovante d’accompagnement des personnes sans-abri dépendantes à l’alcool

À Paris, l’association “Aux Captifs, la libération” qui accompagne les personnes en grande précarité, pour la plupart sans-abri, a créé il y a six ans le programme Marcel Olivier(1). Cette expérimentation développe un modèle d’accompagnement des personnes consommatrices d’alcool visant à réduire les risques qui découlent de leur consommation dans leur quotidien – notamment pour leur santé. L’objectif n’est pas forcément le sevrage et l’abstinence mais d’abord une amélioration de leur qualité de vie.

Deux bénéficiaires de l'association discutent ©Beaxgraphie
Deux bénéficiaires de l'association discutent ©Beaxgraphie

 

François Bregou, directeur opérationnel en charge du Pôle précarité / exclusion de l’association, et Léo Cloarec, responsable de l’Espace Marcel Olivier, situé dans le 9ème arrondissement, ont répondu aux questions de la Fondation nehs Dominique Bénéteau, qui soutient le programme depuis 2019.

L’alcool est une problématique majeure pour les personnes sans-abri. Quelles en sont les conséquences et quel constat faites-vous de la manière dont cet enjeu est pris en compte par les acteurs du médico-social en général ?

Léo Cloarec : L’addiction à l’alcool, qui a un impact sur la santé mais aussi sur la vie dans son ensemble, additionnée à la condition de ceux qui vivent à la rue, entraîne une stigmatisation et des inégalités d’accès aux dispositifs d’accompagnement. Il existe par exemple très peu de lieux d’accueil et d’hébergement qui soient pleinement adaptés pour ces personnes. Concrètement, quand on leur demande de laisser leur addiction à la porte, cela équivaut à leur rendre l’accès plus difficile. Car pour certains, le niveau de dépendance est tel que cela leur est impossible. Ceux-là finissent par ne plus bénéficier d’aucune aide.

François Bregou : C’est le même constat dans les dispositifs de droit commun, comme le système de soin. Ces patients font peur, il y a une grande défiance vis-à-vis d’eux parce que les personnels de santé connaissent mal et ne comprennent pas toujours leurs problématiques, leurs enjeux. Il est par exemple très compliqué pour ces personnes d’attendre patiemment dans une salle d’attente. Elles ont alors tendance à s’auto-exclure du système de soin.

 

Un bénéficiaire accueillis à l'espace Marcel Olivier ©Beaxgraphie
Les bénéficiaires et bénévoles échangent à l'espace Marcel Olivier ©Beaxgraphie

 

Pourquoi et comment est né le programme Marcel Olivier ?

François Bregou : L’Espace Marcel Olivier avait été initialement créé pour accompagner les personnes à la rue après un parcours de soin (cure et soins de suite), pour qu’elles aient un lieu où elles puissent continuer de parler. Mais cela laissait de côté ceux qui consommaient encore de l’alcool. On a donc décidé de faire évoluer l’espace pour accueillir les personnes en les autorisant à consommer de l’alcool sur place. Plus largement, le programme Marcel Oliver accompagne les personnes qui consomment de l’alcool pour leur permettre d’améliorer leur qualité de vie, notamment sur le plan de la santé. Il faut comprendre les mécaniques psychiques, les conséquences somatiques, etc… L’alcool est souvent une béquille pour ces personnes. Elles subissent des souffrances psychiques terribles qui les conduisent à l’auto-exclusion et l’alcool est là parfois pour atténuer ces souffrances et faire face aux difficultés quotidiennes. 

Léo Cloarec : Sur l’ensemble de la population, plus de 90 % des personnes dépendantes rechutent dans les 6 mois après une cure. Nous n’avons pas de chiffres mais je n’ose même pas imaginer le taux de rechute chez ceux qui sont à la rue. On voit les limites d’une approche uniquement basée sur l’abstinence. L’échec crée un sentiment de fatalité chez ces personnes avec un renoncement au soin. À l’Espace Marcel Olivier, on veut simplement dire à celui que l’on accueille : on peut intervenir, quel que soit tes pratiques, pour que ta vie s’améliore.

Avant d’engager une réflexion avec la personne accompagnée, on l’écoute, on fait en sorte qu’elle parvienne à exprimer ce qui la lie à l’alcool.

Léo Cloarec, responsable de l’Espace Marcel Olivier d'Aux Captifs, la Libération.

Vous avez choisi pour cela d’appliquer le principe de la Réduction des Risques (RDR). Quelles sont les spécificités de cette approche ?

François Bregou : Avec l’intervention d’une psychologue-addictologue et de travailleurs sociaux, on aide ces personnes à parler, à exprimer leurs ressentis. On les accompagne dans la prise de conscience de leur rapport à l’alcool et de ses conséquences, pour les aider à réduire par eux-mêmes les risques liés à leur consommation, même lorsqu’elles ne veulent pas ou ne peuvent pas arrêter totalement. En permettant la consommation, on ne juge pas et on peut alors plus facilement parler de l’alcool en toute transparence.

Léo Cloarec : C’est une démarche pragmatique et globale. On ne nie pas les bénéfices que recherche la personne à travers l’alcool. Ce n’est pas en opposition avec l’approche qui vise l’abstinence, c’est complémentaire. Pour commencer, avant d’engager une réflexion avec la personne accompagnée, on l’écoute, on fait en sorte qu’elle parvienne à exprimer ce qui la lie à l’alcool, grâce à des ateliers thérapeutiques et des groupes d’expression encadrés par une psychologue et une art-thérapeute. On cherche aussi en priorité à sécuriser la personne avant de viser le changement de ses pratiques. Cela signifie, dans un premier temps, offrir des espaces dans lesquels les personnes peuvent consommer en sécurité et accompagner les personnes qui subissent des sevrages non désirés (par exemple lorsqu’elles sont dans l’impossibilité de se procurer de l’alcool). Car un sevrage brutal peut être très dangereux, il peut mener au delirium tremens(2) voire à la mort. Une fois que la personne est engagée dans cette démarche de réduction des risques, alors elle peut décider ce qu’elle veut faire, en fonction de ses aspirations et de ses capacités.

 

Quels bénéfices observez-vous à l’espace Marcel Olivier ?

Léo Cloarec : Les personnes que l’on accompagne expriment qu’elles réduisent leurs volumes de consommation sur le temps d’accueil. Cela s’explique par le cadre sécurisant : instinctivement, elles ressentent moins le besoin de boire que lorsqu’elles sont dehors. On observe aussi une libération de la parole autour de la question de l’alcool et des représentations que les consommateurs ont d’eux-mêmes. Chez nous, ils apprennent à se définir autrement que comme alcooliques. Par ailleurs, alors que l’accès aux soins est compliqué pour certains, on les aide à renouer avec le système de soin en les aidant à anticiper leurs angoisses et en les accompagnant physiquement chez le médecin. L’Espace Marcel Olivier est devenu un lieu de référence pour certaines personnes qui parfois accèdent à un accueil de jour et un espace de vie en communauté pour la première fois de leur vie. Plus de 50% des personnes accueillies viennent plus de 3 fois par semaine.

François Bregou : Parmi les bénéfices, on observe aussi une réduction des situations de violence dans notre centre d’hébergement et de stabilisation Valgiros dans le 15ème arrondissement, dans lequel on expérimente également cette approche de réduction des risques et des dommages en permettant désormais la consommation. Auparavant, on y voyait une certaine violence liée aux pics d’alcoolisation générés par l’interdiction de boire au sein du centre. Quand l’alcool reste dehors, la personne dépendante développe des stratégies de contournement ce qui peut générer des consommations excessives et des comportements à risque.

 

 Accompagner les bénéficiaire dans leur consommation pour les guider vers le soin ©Beaxgraphie
 Accompagner les bénéficiaires dans leur consommation pour les guider vers le soin ©Beaxgraphie
 
Quelles sont vos perspectives ?

Léo Cloarec : Sur le terrain, nous avons pour projet de développer une démarche d’aller-vers avec la création de maraudes régulières, spécifiquement dédiées aux personnes sans abri qui consomment de l’alcool. Nous le faisons déjà mais seulement occasionnellement. Globalement, on veut pérenniser et consolider ce qui existe, et aller plus loin dans l’accompagnement thérapeutique. L’association travaille aussi sur l’impact social et nous allons développer la mesure de cet impact pour l’Espace Marcel Olivier.

François Bregou : On reste en phase expérimentale mais on voudrait modéliser notre approche en créant un corpus des pratiques, à destination de nos équipes comme de nos partenaires extérieurs. Aujourd’hui, à Paris, on est le village gaulois mais il y a une grande curiosité d’autres acteurs envers notre démarche. On aimerait contribuer à essaimer nos pratiques mais pour cela on a besoin du soutien des pouvoirs publics.

 

(1)Le projet a été baptisé « Marcel Olivier » du nom d’un bénévole des Captifs ayant connu la rue et suivi un parcours de soins qui lui permit de se réinsérer et de s’engager avec force dans la vie associative. Il est décédé en août 2013.

(2)Complication du sevrage alcoolique. Il se caractérise par une hyperactivité du système nerveux autonome associée à une confusion, une désorientation, un délire hallucinatoire et, dans certains cas, la survenue de crises convulsives.

 

Pour en savoir plus

Aux Captifs, la libération est lauréat de l’appel à projets 2019 de la Fondation nehs Dominique Bénéteau. La Fondation soutient le programme Marcel Olivier d’accompagnement des personnes à la rue consommatrices d’alcool. Pour en savoir plus sur ce projet, cliquez ici.

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