[CNJ] La Fondation Abbé Pierre: le porte-voix des mal-logés

[CNJ] La Fondation Abbé Pierre: le porte-voix des mal-logés
« La misère est muette, le pouvoir est aveugle », disait l’abbé Pierre. Militant et porte-parole des plus pauvres pour ouvrir les yeux à ceux « d’en haut », il fut précurseur d’une forme d’action particulière, basée sur une présence médiatique forte pour mobiliser l’opinion et les pouvoirs publics. Une action dont sa fondation se fait la digne héritière, dans un contexte pourtant bien différent de celui de l’hiver 1954.


 

 

« Les pouvoirs publics se focalisent sur le mal-logement visible, quand il y a un vrai danger pour les habitants, mais aussi pour l’image des municipalités quand des événements sont relayés par les médias », analyse Pascale Dietrich-Ragon, sociologue et chercheuse à l’INED sur les questions du logement. « Mais il demeure un mal-logement invisible, qui à l’inverse, mobilise peu les responsables politiques. Les acteurs comme la Fondation Abbé Pierre jouent un rôle énorme dans la visibilité du problème, en s’attachant à en montrer toutes les dimensions. »

 

Donner une voix aux « sans-voix »

 

Pas facile, pourtant, de se faire entendre dans une société saturée de communication et face à des citoyens hyper-sollicités : « En 1954, lors de son appel à la fraternité des Français, l’abbé Pierre était l’une des seules personnalités à “ crier ” son indignation dans les médias. Aujourd’hui, tout le monde parle fort et il est difficile de se faire entendre », explique Yves Colin, directeur de la communication. Pour autant, la Fondation Abbé Pierre continue de bénéficier de l’image de son fondateur pour porter son message. « Même si on ne peut plus parler aujourd’hui de “ tapage médiatique ” comme Bernard Kouchner a pu le dire de l’abbé Pierre, nous poursuivons le chemin qu’il a tracé en essayant de donner une voix aux “ sans-voix ”, aussi souvent que nécessaire. »

 

Aussi souvent que nécessaire et par tous les moyens : campagnes d’affichages, événementiel, projets itinérants, parrainages de célébrités, interventions dans les médias… Régulièrement, la fondation mène des opérations « coups de poings » pour sensibiliser le grand public à la question du mal-logement. Et elle n’hésite pas à employer des images marquantes : la campagne de 2008, qui comparait la taille des panneaux publicitaires ou des arrêts de bus à celle de l’espace de vie des mal-logés, est restée longtemps dans les mémoires. En février dernier, la fondation a frappé fort sur la thématique du sans-abrisme en organisant les Pics d’Or, un prix satirique récompensant les pires dispositifs urbains anti-SDF.

 

En parallèle, le délégué général de la fondation, Christophe Robert, multiplie les interventions dans les médias. Il y dénonce, sans langue de bois, une situation préoccupante et pointe du doigt le manque d'ambition et les incohérences de la politique logement du Gouvernement : APL rabotées d’un côté, « cadeaux fiscaux » aux plus riches de l’autre, loi ELAN retoquée… Une sur-médiatisation assumée et revendiquée comme « fondamentalement identitaire » par Christophe Robert, qui se considère « dans la continuité du combat mené par l’abbé Pierre ».

 

Faire le lien entre le terrain et les pouvoirs publics

 

Pour s’armer dans son combat, la fondation publie chaque année un rapport sur l'état du mal-logement en France. Construit par un centre d'études interne, créé en 2004, composé d'un panel de scientifiques (sociologues, économistes, géographes, urbanistes...), ce rapport se veut avant tout un outil de dialogue avec les pouvoirs publics et les responsables institutionnels. « Notre objectif, avec ce rapport, est de disposer d’un support d’experts pour agir en conséquence », explique Christophe Robert, lui-même sociologue de formation.

 

Revendiquant son expertise de terrain auprès des mal-logés, la fondation regrette une statistique publique insuffisante sur le sujet du mal-logement. Les dernières études nationales remontent à 2013 et 2006 : « Un intervalle de sept ans entre deux actualisations, c’est bien trop long pour apprécier l’évolution de la situation des ménages dans un domaine aussi essentiel que le logement », estime Christophe Robert. Le rapport de la Fondation mêle cependant données nationales et travail de terrain pour ne pas se voir reprocher de « tordre les chiffres » au profit de sa cause ; une critique qui a pu lui être faite, marginalement, par le sociologue Olivier Galland dans une tribune intitulée « Méfions nous des chiffres militants ».

 

Pour Pascale Dietrich-Ragon, si la Fondation Abbé Pierre se positionne clairement comme militante, elle n’en demeure pas moins un acteur crédible. « La Fondation Abbé Pierre fonde son rapport sur des données solides, sur lesquels nous, sociologues, appuyons nous-mêmes nos recherches », explique-t-elle. « La fondation a un vrai rôle de relais entre les travaux “de l’ombre” effectués par la recherche et les médias. C’est, je pense, la vraie force de la Fondation Abbé Pierre, et c’est en grande partie grâce à cela que la société a vraiment pris conscience du problème ».

 

Article extrait du Carenews Journal n°12, printemps 2019, consacré au mal-logement.

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