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Par Carenews PRO - Publié le 15 avril 2021 - 08:00 - Mise à jour le 29 avril 2021 - 15:05 - Ecrit par : Christina Diego
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Boris Tavernier (association VRAC) : « Financer l'accès à une alimentation durable de qualité pour tous, c’est un investissement et non un coût »

Enthousiaste, Boris Tavernier nous livre sans concession sa vision de l’alimentation durable. Depuis plus de 20 ans, il expérimente, construit, milite pour lutter contre une certaine précarité alimentaire qui s’est installée dans les quartiers populaires. Rencontre.

Rencontre avec Boris Tavernier, directeur de l'association VRAC. Crédits : © Anthony Micallef / Secours Catholique
Rencontre avec Boris Tavernier, directeur de l'association VRAC. Crédits : © Anthony Micallef / Secours Catholique

 

« Dis moi ce que tu manges je te dirais qui tu es ». C’est un peu le leitmotiv de Boris Tavernier tant il parle avec passion des enjeux de l’alimentation durable d'aujourd’hui. Responsable, locale, bio, à prix juste, durable, l'alimentation est avant tout un marqueur d'inégalités sociales. C’est ce qui a poussé Boris Tavernier, en 2013, à créer l’association VRAC (Vers un Réseau d’Achat en Commun). L’idée ? rendre accessible les produits de qualité aux populations des quartiers populaires des grandes villes, à des prix coûtants.  Après avoir été lauréat du Programme P’INS de l’Avise et la Fondation La Macif en novembre  2017 et lauréat de la Fondation La France S'engage en décembre 2017, Boris Tavernier n’a eu de cesse de sillonner la France en quête d’initiatives solidaires et alternatives au service d'une agriculture plus responsable. Nous sommes allés à la rencontre, au-delà du directeur engagé d'association, d'une personnalité bien déterminée à faire bouger les lignes. 

 

  • Bonjour pouvez-vous nous rappeler votre parcours et comment est née l’association Vrac ?

Je travaille sur les questions d'alimentation depuis plus de vingt ans. J’ai tout d’abord ouvert une coopérative à Lyon, en 2003, en mode circuit court. C’était un concept de bar restaurant, « De l'Autre CôTé du PonT », dans lequel nous avons développé l’idée de proposer des produits bio et locaux, avec la volonté de rendre accessibles la qualité au plus grand nombre de personnes. J’ai créé la première AMAP à Lyon en 2004 au sein de ce bar alternatif. 

Nous avons vite constaté que dans notre bar, on touchait plutôt un public déjà sensibilisé, des militants engagés alors que je cherchais à rendre accessible ses produits à un autre public qui ne pouvait pas y accéder. A l’époque, l’association Vrac est née d’une rencontre entre Cédric Van Styvendael, directeur de l’Est Métropole Habitat (bailleur social) et Marc Uhry, de la fondation Abbé Pierre. Ils cherchaient à développer chacun un projet, axé sur le pouvoir d’achat des locataires et pour la lutte contre l’exclusion. En complément, je leur ai apporté mon appétence pour les problèmes liés à l'alimentation. Le projet VRAC est né ainsi, il y a huit ans, en associant donc bailleurs sociaux, centres sociaux, MJC, écoles et collèges, collectivités locales, associations... Nous nous sommes très vite orientés vers les banlieues, zones où le choix pour accéder à une alimentation de qualité est défaillant. C’est surtout dû au fait qu’il n’existe pas vraiment d’offres pour une alimentation de qualité dans ce genre de territoire et les habitants manquent de moyens financiers.  

 

  • Comment fonctionne l'association Vrac ?

Aujourd’hui, l’association VRAC (Vers un Réseau d’Achat en Commun) fonctionne en groupement d’achat. L’idée est de donner accès aux habitants des quartiers prioritaires (QPV) à une centaine de produits de qualité issus de l’agriculture paysanne, biologique, équitable, à des prix d’achat, grâce à la réduction des coûts intermédiaires (circuits-courts) et du superflus (limitation des emballages). Les personnes choisissent vraiment leur produit et viennent avec leur emballage. Cela leur permet de redevenir acteur de leur consommation. C’est primordial.

C’est ouvert aussi au public extérieur, nous acceptons environ un tiers de personnes ne vivant pas dans les QPV. Nous limitons quand même pour ne pas qu’un public chasse l'autre. Il n’y a pas de critères sociaux requis, c’est très important. Et surtout, nous demandons aux habitants de participer à la vie de l’association. Ils peuvent s'impliquer dans des épiceries solidaires éphémères, aider à la logistique et s'investir dans les instances de gouvernance de l'association. 

Nous sommes développés sur dix grandes villes, dont Lyon, Bordeaux, Toulouse, Paris et des antennes à Saint-Etienne, Montpellier, Marseille viennent d’être créées. Actuellement, nous travaillons sur le développement des Hauts-de-France et également de Bruxelles. Cela représente une cinquantaine de banlieues classées QPV.  

 

  • Quelles sont les causes de la précarité alimentaire ?

Aujourd'hui, en France, pays riche, on compte dix millions de personnes vivant sous le seuil de la pauvreté. Ce sont des familles qui n’ont pas le choix des produits, elles consomment par défaut. Les plus pauvres se tournent vers l’aide alimentaire et donc reçoivent trop souvent les « restes » le plus souvent des produits gras et transformés. Le prix des produits est un problème primordial dans l’accès à une alimentation de qualité. L’alimentation est toujours une variable d'ajustement dans le budget des plus précaires. Il est impossible de réduire son loyer et autres factures, alors que sur les achats alimentaires, on peut toujours rogner un peu d’argent et acheter des produits peu chers. Autre difficulté, cuisiner des produits bruts de qualité est plus onéreux que d'acheter des produits transformés. Et autre grande explication, les quartiers populaires sont dans des désert alimentaires. Sur les marchés, les producteurs ne viennent pas par manque d’acheteurs. Très souvent, ce sont des discounters qui sont installés dans ces banlieues. 

Aujourd’hui, les principaux freins à une alimentation de qualité sont le coût et la problématique de l’offre des produits locaux ou bio dans ces quartiers. Dans les quartiers, il peut y avoir un certain rejet du bio et local. Les personnes pensent qu’elles ne peuvent pas manger ce genre de produits, que c’est réservé aux personnes riches. Nous organisons des dégustations avec elles, nous discutons avec elles du goût des aliments bio et ensuite du prix. Beaucoup de personnes issues de l’immigration nous racontent que chez elles, dans leur pays d’origine, il y avait un jardin ou un potager. Elles nous posent des questions sur le miel, par exemple, la provenance des apiculteurs et des ruches. La viande reste un marqueur social fort chez les personnes précaires. Alors que la viande n’est pas forcément de bonne qualité. Quand on organise des concours de cuisine, les personnes ont du mal à cuisiner un plat sans viande. Les plats végétariens sont considérés comme moins bons. Mais quand un chef cuisinier étoilé leur dit que c’est un super plat à mettre à la table d’un restaurant, elles changent d’avis. C’est comme cela qu’on arrive à les faire changer de regard sur une alimentation plus qualitative, respectueuse des saisons et du local. 

 

  • Quels sont les impacts de la crise sanitaire sur votre structure ? 

L'impact au début du premier confinement a été majeur. Tout s'est arrêté. Les centres sociaux ont fermé. Quand tout a rouvert, nous avons vu autant de monde que d’habitude, mais avec un public plus frileux. Les quartiers populaires ont été très touchés par la maladie du Covid, beaucoup plus que dans les grandes villes. Nous n’avons perdu personne mais, nous n’avons pas eu d’explosion de nouvelles personnes. On a retrouvé surtout des personnes très éprouvées par la crise, économiquement mais aussi moralement. Cette question d'alimentation était prépondérante dans ces quartiers pendant la crise, et ces publics, plutôt habitués à des petits boulots, n’avaient plus les moyens de venir chez nous. Ils se sont tournés vers l’aide alimentaire. Cela peut expliquer l'explosion de la demande de leur côté aide. 

Nous sommes limités à un certain nombre de bénéficiaires par structure, donc on sait qu’on ne peut pas en prendre plus. En revanche, au niveau des territoires, nous avons eu beaucoup de demandes, de villes moyennes ou des plus petites, qui voulaient ouvrir une antenne Vrac. 

 

  • Quels sont les enjeux aujourd'hui en matière d'alimentation durable ? Qu’est-ce qu’il manque pour mieux manger ? 

 

Il manque une vraie volonté politique. C’est la base. C’est d’ailleurs ce que nous essayons de faire à notre échelle. Militer et démontrer que financer un accès à une alimentation durable de qualité pour le plus grand nombre, c’est un investissement et non un coût. C’est un investissement pour des dépenses de santé qui vont être considérables. Quand on prend une cartographie des problèmes liés à l'obésité et au diabète et une carte des quartiers populaires, c’est quasiment la même. Les taux de diabète sont quatre fois supérieurs à la moyenne nationale chez les publics précaires. Il faut donc une vraie politique qui prenne en compte ses enjeux.

Autre question majeure, celle de la production agricole. Nous ne sommes qu’à 8,9 % de terres agricoles cultivées en bio, on ne pourra pas fournir toutes les cantines scolaires en bio. Autre exemple, les 87 % des légumineuses consommées en France proviennent de l’étranger. Un autre enjeu est d'encourager les paysans, les producteurs à s’installer en bio. La demande des consommateurs explose aujourd’hui. Les Français ont envie de mieux manger, quels que soient leurs revenus d’ailleurs, mais l’offre en face n’est pas encore suffisante. Il y a eu un premier pas avec l’annonce des « chèques alimentaires durables » pour les plus précaires, dans le projet de loi Climat et Résilience, pour favoriser l’accès aux produits bio et locaux. J’ai travaillé sur certains des amendements et proposition de la loi avec plusieurs députés, des associations comme le Secours catholique et d’autres.  C’est bien de distribuer des chèques aux plus précaires, mais comment vont-ils les utiliser ? Où ? Nous avons alerté sur la réalité des quartiers et notamment les problèmes de mobilité. Quand on vit aux Minguettes dans le quartier de Vénissieux, à Lyon, il faut savoir qu’il n’y a pas de Biocoop à côté, le plus proche se trouve à plus de quinze kilomètres. De toute façon, cette proposition est en suspens dans le projet de loi Climat. On ne sait pas si le chèque alimentaire aboutira au final. Comme beaucoup de propositions d’ailleurs... 

 

  • Justement, que pensez-vous des propositions concernant l'alimentation et l’agriculture durables de la loi Climat & Résilience en débat ? 

 

La loi Climat, c’est une demi loi. Elle est complètement vidée. Cela aurait pu être quelque chose de très ambitieux. C’est vital. Les objectifs pour baisser les émissions de gaz à effet de serre ne seront pas atteints à ce rythme, c’est sûr. Et il y a urgence. L'alimentation dans le monde, c’est très polluant, entre la consommation de viande, le transport, les milliers de litres d’eau utilisés... Dans l’agriculture aussi, la pollution est très présente, entre les pesticides... Il y a une quinzaine de propositions de la Convention citoyenne pour le climat qui ont été retirées, d’autres sont déjà rejetées. C’est vraiment dommage. Certains députés se battent encore, comme Sandrine Le Feur, qui propose la création d’une sécurité sociale de l'alimentation. Mais cela va être long. Et les lobbys agricoles sont tenaces notamment sur le bio. Ils préfèrent parler de produits frais ou locaux d’ailleurs. Potentiellement, dix millions de personnes sont prêtes aujourd’hui à acheter des produits bio. Pourquoi être contre aujourd'hui ? Il suffit de changer sa manière de produire. Il y a quatre ans, lors des États généraux de l'alimentation, ce sujet avait été évoqué, particulièrement par la FNSEA, qui avait dit être en mesure de prendre en compte le fait qu’il fallait une transition écologique, mais qu’à leur niveau, cela mettrait du temps. Aujourd’hui, nous n’avons toujours rien vu venir. C’est bien dommage. Les grandes surfaces aussi ne jouent pas le jeu. Elles margent plus sur les fruits et légumes. Tout ceci participe quand même au fait, au final, que les personnes précaires n’auront pas les moyens de se payer des produits de bonne qualité même en grande surface. 

 

  • Quels sont les freins aujourd’hui pour développer une agriculture plus responsable ? 

La production du bio aujourd'hui coûte chère. Le cahier des charges est très exigeant, il faut plus de personnel. Je pense que tout est lié au fait qu’en France aucun produit, bio ou pas, n’est au vrai prix. Beaucoup de produits sont très subventionnés par la PAC (Politique Agriculture Commune). Et le grand enjeu est de réorienter cette politique agricole commune pour que cela change. Certains paysans ne vivent que grâce à ces subventions européennes. Donc les prix ne veulent plus rien dire. Il y a une grande disparité dans les revenus des agriculteurs. Les producteurs bio gagnent mieux leur vie que ceux en agriculture classique, et les viticulteurs aussi. Mais pour les éleveurs de bêtes (chèvres, moutons), c’est catastrophique. De mémoire, 30 % des paysans gagnent moins de 350 euros par mois. Donc moins que le RSA. Les consommateurs en sont d'ailleurs conscients. Chez Vrac, ils nous demandent si les paysans sont mieux rémunérés grâce à notre système en réseau. Il y a une certaine solidarité dans la précarité. 

Je pense que tout est lié à la notion de confiance. Quand on les reconnecte avec les gens qui les nourrissent, les consommateurs sont plus sensibles et prêts à payer le juste prix. Dans les circuits courts, on est en lien direct avec les producteurs. 

 

  • Le livre “Ensemble pour mieux se nourrir” est sorti. Vous en avez orchestré la direction éditoriale avec les auteurs. Quels en étaient les objectifs ? 

 

Un des objectifs du livre était de faire un tour de France, avec les auteurs, Frédéric Denhez et Alexis Jenni, pour mettre en valeur les initiatives positives autour de l'alimentation. Nous voulons donner envie aux gens de monter des projets pour consommer autrement. Nous sommes allés à la rencontre des groupements d'achat, des coopératives, des épiceries sociales, libertaires et autres structures pour démontrer qu’il était possible de s’auto-organiser pour trouver des alternatives à la grande distribution et à l’aide alimentaire. Deuxième objectif, écrire un plaidoyer pour alerter les pouvoirs publics. Nous avons visité des projets très simples à monter comme à Soumoulous, dans le Sud Ouest, un petit village de deux mille habitants, assez précarisés. Certains adhérents bénéficiaires de l’aide alimentaire voulaient sortir de ce système, alors ils ont créé un jardin partagé avec des légumes bio qui nourrit aujourd’hui plus d’une trentaine de familles chaque semaine et c’est gratuit. Autre exemple, à Saint-Denis, nous avons rencontré Dionycoop, une épicerie solidaire libertaiore autogérée. Il n’y a pas de caisse enregistreuse, pas d’argent. L'idée est de faire ses courses sans payer. Chaque adhérent a versé, auparavant, une somme annuelle pour la trésorerie. Les produits “achetés” sont inscrits sur le bout d’une table. Quand il n’y a plus d’argent dans la caisse, chacun remet sa cotisation au trésorier. Tout est géré ainsi pour tout le monde.

Nous sommes allés voir le magasin coopératif La Cagette de Montpellier. Ils ont racheté un supermarché en faillite et aujourd’hui ils sont 3 000 coopérateurs. Chacun travaille trois heures par mois, aujourd’hui ils font deux millions de chiffre d’affaires, ils vendent les fruits et légumes les moins chers de Montpellier, et ils touchent un public qui est à moitié au Smic et l’autre est Bac+5. Ces initiatives locales montrent que c’est possible de manger mieux. Il faut encourager les gens à recréer du lien social en fait, avec son voisin, s’organiser pour faire ses courses ensemble. 

 

Découvrez le dossier complet : 
Pour aller plus loin, Carenews vous propose un dossier complet « Alimentation et agriculture durables ».

 

Christina Diego 

 

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