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Par Carenews PRO - Publié le 11 février 2021 - 08:00 - Mise à jour le 11 février 2021 - 08:00
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Thierry Sibieude : « Pour qu’il y ait impact, il faut qu’il y ait une volonté de transformation de la société »

Professeur à l’ESSEC où il a cofondé en 2002 la chaire d’entrepreneuriat social avec Anne-Claire Pache, puis l’accélérateur d’entreprises Antropia ESSEC en 2008 avec Marie Trellu-Kane et le laboratoire d’évaluation et de mesure d’impact social en 2018 avec Élise Leclerc, Thierry Sibieude a été également très actif dans le domaine de l’autisme. Ancien membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, il fut par ailleurs vice-président du conseil général du Val-d’Oise.

Top 50 de l'entrepreneuriat à impact

Cet article est issu du Top 50 de l’entrepreneuriat à impact. Initié par Carenews, piloté par HAATCH et l'ESSEC et soutenu par BNP Paribas, ce classement dévoile les 50 structures (entreprises, associations, coopératives) les plus impactantes de 2020.

Découvrez le détail du Top 50 et ses lauréats dans le livre de 136 pages qui présente la méthodologie, les critères d'évaluation, les portraits, les chiffres, les analyses et dossiers de fond sur les réseaux de l'ESS ou la mesure d'impact.

  • Comment voyez-vous l’évolution de l’économie sociale et solidaire depuis ces 15 dernières années ?

On observe notamment la réalisation la plus emblématique, c’est le vote de la loi PACTE, une sorte de  « mainstreamisation », pour reprendre un horrible néologisme, dans le business au quotidien d’un certain nombre des objectifs et des valeurs que les entrepreneurs sociaux portent. Quand vous prenez la loi PACTE (Loi relative à la croissance et la transformation des entreprises du 22 mai 2019, ndlr) qui permet donc à une entreprise d’inscrire dans ses statuts une raison d’être et de se donner une mission autre que celle de créer de la valeur pour ses actionnaires et pour celles et ceux qui la constituent, cela montre que l’entreprise est forcément engagée dans la prise en compte du bien collectif.

La deuxième idée est que non seulement l’entreprise est engagée, mais qu’elle doit aussi se saisir de cet engagement et qu’elle en est un vecteur efficace. Enfin, elle a besoin d’outils et de moyens pour attester le fait qu’elle s’engage. L’évolution est donc plutôt positive notamment par rapport à tout ce qui est cadre réglementaire. L’évolution peut se résumer en une prise en compte plus  forte par les entreprises de préoccupations liées aux enjeux sociétaux et environnementaux, mais qui reste encore insuffisante. L’entrepreneur a donc encore un rôle d’innovation pour tirer la machine et continuer à faire bouger les lignes.

  • Quel est le plus grand défi de l’ESS aujourd’hui ?

Si vous prenez l’ESS canal historique, son grand défi, mais c’est le même depuis toujours, c’est d’être en capacité d’innover et d’apporter plus que le secteur privé lucratif. Il y a un avantage considérable quand vous êtes dans l’ESS, c’est que, pour beaucoup de structures, vous n’avez pas un actionnaire  à rémunérer. Il est important que cette exonération d’un actionnaire à rémunérer soit mise à profit pour développer des actions plus inclusives dans tous les sens du terme (pour les plus pauvres, les personnes handicapées, les personnes âgées...). Après, il y a un enjeu qui tourne autour de la numérisation qui est un formidable levier de déploiement et de démultiplication. Le troisième enjeu est le financement de l’innovation et toutes les questions concernant la mesure et l’évaluation de l’impact.

  • Le mot « impact » revient de plus en plus dans la société. Effet de mode ou vraie révolution ?

La communication autour de ce mot est à la fois formidable et catastrophique. C’est formidable parce que vous donnez une caisse de résonance à une idée ou une notion qui est absolument nécessaire. C’est aussi un outil de « social washing » parfait. Tout le monde peut se dire à impact. Pour moi, pour qu’il y ait impact, il faut qu’il y ait une volonté de transformation de la société. Pour l’ESS, l’un des enjeux c’est de montrer cette volonté de transformation et d’être en capacité de l’évaluer.

  • Y a-t-il finalement des spécificités françaises à l’économie sociale et solidaire ?

Oui et non. D’abord, nous sommes sur des principes de non-lucrativité, de gouvernance démocratique,  d’« un homme = une voix » ainsi que d’adhésion volontaire. Il n’y a pas de différences. Après il y en a dans le déploiement. En France, le secteur financier et bancaire est géré et animé par des mutualistes ou des coopérativistes, respectivement à plus de 50 % et 60 %. C’est une spécificité que vous n’avez pas dans les autres pays européens. Là-bas, cela se joue dans les activités ESS qui sont déployées et sont fonction des politiques d’État. Finalement, les acteurs du secteur jouent un rôle d’innovation, mais aussi de compensation et de complément de ce que faisaient ou font les pouvoirs publics.

Dans le secrétariat d’État d’Olivia Grégoire, il y a un R pour responsable (économie sociale, solidaire et responsable, ndlr). Cela veut dire que l’on acte le fait que l’ESS n’est pas un ghetto réservé à une petite minorité de gens qui se considèrent bien-pensants  et vertueux. On est clairement sur un secteur de l’activité économique qui est ouvert sur l’écosystème et  contribue à quelque chose de responsable et sans jugement de valeur. Ensuite, le secrétariat d’État est rattaché à Bercy. Cela illustre bien qu’il y a une dimension économique aussi forte que le reste. C’est un peu moins bien, car il y a le risque d’être digéré par Bercy. Après, Benoît Hamon était ministre délégué, Olivia Grégoire est secrétaire d’État... Est-ce que ça change beaucoup ? Je ne crois pas. Ce qu’il faut bien regarder est très technique, c’est le périmètre réel des administrations. Si l’on parle en affichage, l’ESS avance donc. Après, on verra dans un ou deux ans, ce qu’Olivia Grégoire a pu impulser, ce qu’elle a pu obtenir et ce qu’elle a pu faire...

  • Le Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves) se rebaptise Mouvement IMPACT France. Qu’est-ce que cela dit de la nécessité de bien communiquer et fédérer les acteurs de l’ESS ?

Cela dit qu’il y a une forme de diversité qui est une bonne chose : de la diversité naît la richesse. Cela officialise aussi qu’un certain nombre d’acteurs – très dynamiques, jeunes et dont les logiques d’entreprises ne sont pas nécessairement celles de l’ESS traditionnelle – montent en puissance et c’est une bonne chose. Ce à quoi il faut être attentif, c’est que les uns – les historiques – ne voient pas les nouveaux comme des usurpateurs. Et que les nouveaux ne considèrent pas qu’ils sont le Nouveau Monde et qu’enfin avec eux les choses vont changer, parce que leurs prédécesseurs sont vieux et ringards et n’ont rien compris !

  • On est dans une période où les défis sont très importants. La jeunesse en 2020 est-elle finalement plus forte que celle d’il y a 20-30 ans ?

​​​​​​​Les jeunes sont forts différemment. À cette époque, l’engagement était prioritairement associatif ou politique, donc plus collectif et un peu séparé de l’activité économique. On assiste aujourd’hui à un plus grand mélange entre son activité professionnelle et son engagement. On est sur des modes plus individualisés, plus « consommateurs » : je donne du temps, mais il faut que cela soit un temps limité, cadré, dans un lieu déterminé, là où on était auparavant sur des engagements plus globaux. C’est lié à la volonté d’impact. Quand vous êtes engagés et que vous faites une maraude, vous voyez tout de suite à quoi vous servez. Si vous êtes administrateur de la Croix-Rouge française, bien sûr la Croix-Rouge fait des maraudes, mais la réalité physique de ce que vous faites est plus éloignée...

 

Pierre-Anthony Canovas ​​​​​​​

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