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Par Chroniques philanthropiques - Publié le 7 mars 2021 - 17:59 - Mise à jour le 7 mars 2021 - 17:59
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[Interview] Marianne Eshet : le mécénat d’entreprise chevillé au cœur !

Marianne Eshet a passé sa carrière à promouvoir avec force et conviction le mécénat d’entreprise. Elle s’est aussi attachée à forger des alliances pour casser les barrières et amplifier l’action philanthropique. Chroniques philanthropiques poursuit la présentation de ceux qui, avec un engagement puissant, font progresser la philanthropie. Interview par Francis Charhon.

Crédit photo : DR.
Crédit photo : DR.
  • Marianne Eshet, vous êtes aujourd’hui déléguée générale de la Fondation Groupe SNCF et présidente de l’Alliance pour le mécénat de compétences. Vous avez une longue expérience dans le secteur philanthropique notamment dans le mécénat d’entreprise.

J’ai eu la chance de pouvoir consacrer la deuxième moitié de ma carrière professionnelle au mécénat d’entreprise après une première expérience au sein d’une agence de communication dans la gestion de budgets de mécénat. Le vrai tournant se situe en 2002 quand je suis choisie pour devenir déléguée générale d’Admical, l’association référente du mécénat d’entreprise. Puis en 2009, Guillaume Pepy, président de SNCF, me propose de prendre les rênes de la Fondation SNCF. Je suis comblée, c’est une magnifique opportunité de mettre en pratique les différentes formes de mécénat au sein d’un grand groupe de service public.

Et depuis toujours, l’engagement, c’est ma boussole … à 13 ans déjà, je m’engage dans l’association l’École à l’hôpital pour rendre visite à des enfants malades.  

  • La création d’Admical est tout à fait importante parce que le mécénat d’entreprise était le parent pauvre du mécénat.

Oui tout à fait. En 1979, Jacques Rigaud, président de RTL, est visionnaire en créant Admical. Il est approché par trois étudiants qui, revenant des États-Unis, ont découvert la philanthropie anglo-saxonne. Il relève le défi et les aide à créer un mouvement en faveur du mécénat d’entreprise en France. Jacques Rigaud a tout de suite compris que l’entreprise avait un rôle à jouer.

Il y a quarante ans, l’idée même du mécénat était loin d’être acquise. C’était suspect pour une entreprise de faire du mécénat, et elle s’en cachait souvent. On lui reprochait de se donner bonne conscience et de se dédouaner de certaines mauvaises pratiques. Cet état d’esprit était bien ancré et l’évolution a nécessité beaucoup de temps.

Il faut rendre hommage à une poignée d’organisations qui a mené de rudes combats : pour la philanthropie, la Fondation de France créée en 1969, et le Centre Français des Fondations créé en 2002 par Francis Charhon. 

Pour le mécénat d’entreprise, Admical en 1979 et Les entreprises pour la Cité en 1986, respectivement présidés par Jacques Rigaud et Claude Bébéar, les deux pionniers.

  • C’est autour des années 2000, que l’idée de la philanthropie, du mécénat privé, se développe en France.

J’ai eu la chance d’arriver en 2002, au moment où se préparait la loi de 2003 sur le mécénat d’entreprise qui s’est largement inspirée des propositions d’Admical.

Plusieurs lois ont fait évoluer le mécénat depuis les années 1990, mais le grand saut a lieu le 1er août 2003, lorsque la Loi Aillagon est votée, sans aucune opposition. Elle offre un quasi doublement de l’avantage fiscal et surtout un coup de projecteur inédit sur le mécénat des entreprises et qui va entrainer son développement.

Le gouvernement prend acte, qu’au sein de la société civile, le monde de l’entreprise peut aussi contribuer à l’intérêt général. À l’annonce de la nouvelle loi, je me souviens de la prise de parole historique de Jean-Pierre Raffarin « l’État n’a plus le monopole de l’intérêt général ». Depuis, je me permets d’y ajouter…mais l’État en reste le garant. 

Aux côtés des associations... chacun peut prendre sa part, du simple citoyen aux entreprises de toutes tailles, en passant par les collectivités… et l’État doit rester garant du bien commun.

  • Le mécénat avait-il des relations avec d’autres acteurs étrangers ?

La loi venait de passer et a donné un élan sans précédent à cette philanthropie mal connue en France. Ce nouveau cadre législatif était particulièrement incitatif et nombre de pays nous l’enviait. À ce moment-là, Admical était membre du CEREC, un cercle informel de structures dédiées au mécénat et à la RSE qui réunissait une douzaine de pays (Angleterre, Belgique, Pays-Bas, en Hongrie, Autriche, Italie, Espagne, Pologne…). 

J’ai ainsi eu de nombreuses occasions de présenter cette loi à des personnalités politiques en Europe qui souhaitaient s’en inspirer. Ces échanges ont profondément changé l’image de la France dans le domaine de la « corporate philanthropy ».

  • Depuis cette époque quelles ont été pour vous les avancées majeures ?

Ce sont l’état d’esprit et les pratiques qui ont véritablement évolué. Pour certaines associations, recevoir l’argent de l’entreprise, c’était pactiser avec le diable. Le dialogue entre entreprises et associations n’existait pas ou n’était pas souhaité. On parlait d’un mécénat de guichet sans relation avec le partenaire.

Du côté des mécènes, il y avait une forme de concurrence. Pour soutenir un projet, le mécène pouvait exiger l’exclusivité, ce qui pénalisait les structures bénéficiaires.  Ces querelles sont heureusement dépassées et les mécènes acceptent volontiers de s’afficher aux côtés d’autres entreprises…pour l'intérêt bien compris du projet.

Chacun y a mis du sien, a appris à se connaitre, à laisser tomber les préjugés, à s’enrichir des valeurs et des pratiques de l’autre. 

On a assisté à une révolution lente et qui a durablement transformé le regard et la relation entre entreprise mécène et structure soutenue. Un vrai changement de modèle pour la France, culturellement si différente du monde anglo-saxon.

  • Le fait d’avoir la capacité de faire des fondations ne permet-il pas de développer des programmes structurés ?

« La fondation est la forme la plus aboutie du mécénat », disait Jacques Rigaud. Loger ses actions de mécénat dans une fondation, c’est se projeter sur le long terme, c’est garantir son engagement, c’est lui assurer une dotation pérenne, c‘est une caution inattaquable. 

Il reste que la très grande majorité des entreprises, en particulier les PME, exercent leur mécénat en régie directe. L’essentiel, me semble-t-il, étant de permette aux quelque trois millions d’entreprises françaises de faire un jour du mécénat ! Alors peu importe la structure porteuse...

Au-delà du soutien financier, l’entreprise peut aussi apporter d'autres types de soutiens en nature ou en compétences. Ces pratiques sont assez courantes aujourd’hui mais là aussi il a fallu une vingtaine d’années pour qu’elles se développent au sein des entreprises.

  • Vous êtes une adepte des alliances, parlez-nous de l’Alliance pour le mécénat de compétences que vous avez créée récemment…

La Fondation SNCF a lancé son dispositif de mécénat de compétences en 2013, avec l’appui du Guillaume Pepy, président du groupe, et son DRH François Nogué. 

Forte de notre expérience et des 5 000 salariés SNCF déjà engagés, j'ai proposé la création d’un baromètre pour mesurer l’engagement citoyen des entreprises. En 2019, la Fondation SNCF publie avec l’IFOP le premier baromètre du mécénat de compétences. Des résultats positifs qui m'encourage à lancer un manifeste : il sera signé par 15 dirigeants d’entreprises enthousiastes. l’alliance pour le mécénat de compétences est créée dans la foulée et j’en suis l’heureuse présidente.

Aujourd’hui, 23 entreprises (grands groupes et ETI) ont signé le manifeste et leurs présidents ont réaffirmé leurs engagements à l’occasion de la publication du deuxième baromètre du mécénat de compétences le 15 janvier 2021 aux Échos.

 

 

  • Vous avez aussi créé ou participé à créer d’autres alliances.

À Admical, j'ai été interpelée par la difficulté des mécènes dans le choix de leurs soutiens : comment choisir parmi les nombreuses associations ?  L’inter-associativité m’a paru être une réponse. En arrivant à la Fondation SNCF, je cherchais un partenaire pour développer notre axe Vivre ensemble. J’ai rencontré Luc de Becker, alors président du  Réseau National des Maisons d’Associations. Il souhaitait créer une dynamique collective et ne pas se limiter à domicilier les associations dans ces maisons. Notre rencontre a produit un programme inédit ! 

Nous avons co-construit l’appel à projets « Faire ensemble avec nos différences » : le principe, inciter les associations à se regrouper à trois au minimum pour initier un projet. Le réseau se chargeait de diffuser et faire remonter des projets, un jury commun les sélectionnait et la Fondation SNCF apportait le financement des projets lauréats.

  • Et ça a bien marché ?

Un beau succès ! La Fondation SNCF a aidé, en cinq ans, 300 projets co-construits par 950 associations. Le démarrage a été difficile, c’était nouveau pour le réseau, pour la Fondation et surtout pour les candidats associatifs…mais les résultats sont édifiants et nous savons qu’un certain nombre de lauréats continuent à coopérer…c’est la plus belle des récompenses !

  • L’éducation est aussi un de vos pôles d’intérêt.

La Fondation SNCF s’est engagée dans la prévention de l’illettrisme en 2006.

Quand on aborde un nouveau domaine, il faut être humble et savoir s’entourer de référents, nous avons ainsi travaillé avec l’ANLCI et le linguiste Alain Bentolila. Grâce à cet accompagnement, nous avons lancé en 2010, l’appel à projets « Apprendre pour grandir » : plus de 200 initiatives soutenues, chaque année, sur tout le territoire.

En 2012, sous l’impulsion d’Admical, nous avons créé avec six autres entreprises, pour prévenir le décrochage scolaire, l’association l’Alliance pour l’Éducation, dont j’ai été la première présidente.

Avec le comité scientifique, nous avons élaboré un programme 360° pour aider les jeunes en difficulté. En 2016, l’association américaine United Way installée en France depuis peu, agissait dans le même domaine.  Nous avons choisi de nous rapprocher au lieu de nous concurrencer. En 2017, les deux associations fusionnent … plutôt exceptionnel ! Il existe peu d’autres exemples. Aujourd’hui, l’association est fondée sur les synergies et la coopération entre une centaine d’acteurs-associations, entreprises et établissements scolaires.

  • Et vous avez également participé à la création du Fonds du 11 Janvier ?

Oui, Jean-Marie Destrée de la Fondation Caritas, à la suite des attentats, a eu l’idée d’une action commune entre des fondations, des entreprises avec le soutien du Centre Français des Fonds et des Fondations. 

À lire

Carenews Journal consacré au Fonds du 11 Janvier :

Couverture du Carenews Journal

« Pour mieux vivre ensemble », était la raison d’être de la Fondation SNCF ; il était donc naturel de s’associer à cet élan. Ce n’était néanmoins pas évident pour une entreprise de s’engager dans une question aussi clivante.

Le Fonds du 11 janvier a réuni dix fondations et ses actions se sont concentrées sur l’apprentissage de la citoyenneté, le développement de l’esprit critique, l'éducation aux médias et aux réseaux sociaux...

Nous avons accompagné, pendant cinq ans, 50 initiatives portées par des associations courageuses ; mon seul regret est que nous n’ayons pas fait plus d’émules auprès d’autres entreprises.

  • Les organisations dynamiques sont portées par des hommes et des femmes qui ont des convictions fortes. Vous avez été un acteur très important, parce qu’avec la durée et la conviction, on parvient à faire bouger les lignes. Aujourd’hui, pour vous, quels sont les enjeux principaux d’avenir ?

Pour que le mécénat d’entreprise progresse, certaines conditions sont nécessaires. Les mentalités ont évolué mais la méfiance existe encore par rapport aux entreprises. Elles se doivent d’être à la hauteur des enjeux sociétaux et environnementaux à travers leurs engagements RSE et de mécénat. 

Pour gagner la confiance et inverser définitivement la tendance du « socialwashing » ou « greenwashing », l’éthique et la transparence ne sont plus négociables.

L’autre condition est de savoir appréhender la complexité du monde. Ce qui implique une modification de notre schéma de pensée et de se confronter à l’incertitude inhérente au changement. Un vrai défi pour nous tous !

  • Cela nécessite des réponses complexes.

En l’absence de solutions simples, les coopérations, la force de l'intelligence collective sont les meilleures façons de répondre aux enjeux. 

Nous sommes devenus interdépendants nous sommes donc condamnés à interagir. Et la confiance constitue la première étape dans la réussite des alliances. 

  • Est-ce une des capacités du mécénat de pouvoir répondre à cela ?

J’en suis convaincue ! Jacques Rigaud le répétait, faire du mécénat c’est prendre des risques, c’est oser soutenir des actions qui n’entrent dans aucunes cases. Pour permettre l’émergence d’une innovation sans avoir la certitude que ça va marcher. Le mécénat doit rester fidèle à lui-même et continuer à faire des choix audacieux. On peut se tromper, cela s’appelle l’expérience.

  • Vous vous êtes battue sur l’idée très inhabituelle de faire comprendre que les associations doivent avoir une structure solide pour pérenniser leur action. Il faut donc pouvoir financer des frais de fonctionnement.

Le fonctionnement d’une structure était historiquement pris en charge par la puissance publique (État, régions, départements, communes...) et les projets de l’association, par le mécénat. C’était la règle, ça marchait bien car les deux parties étaient dans leur rôle. Depuis une dizaine d’années, les subventions publiques diminuent, il a fallu compenser. Le mécénat, malgré lui, a pris le relai et finance souvent le fonctionnement. 

C’est indispensable et pourtant dangereux. Le jour où le mécène achève son soutien structurel, il fragilise l’organisation de l’association. Pour un modèle économique viable, la puissance publique doit s’engager durablement auprès des associations.

De son côté, le monde associatif doit se faire entendre. Il pèse dans la société avec d’1,5 million de structures, 1,8 million de salariés, et 16 millions de bénévoles, mais il n’est pas suffisamment audible. L’évaluation des actions constitue également un sujet à ne pas éluder et la question de l'impact reste difficile à mesurer.

  • Vous appelez aussi à soutenir les organisations représentatives du monde associatif et du mécénat ?

Il est fondamental d’être en appui aux organisations qui nous représentent : elles ont un rôle vital pour pérenniser nos actions, pour conserver une dynamique de développement et pour faire avancer les dossiers de fond. Depuis une dizaine elles coopèrent, elles tentent de bâtir des actions et des plaidoyers communs…pas toujours simples mais les coopérations existent.

Leur financement repose pour l’essentiel sur les cotisations des membres et leur situation est souvent fragile. Il est donc essentiel que ces structures soient accompagnées dans leur réflexion mais aussi dans leur fonctionnement. Je pense que l’engagement d’un mécène prend toute sa dimension quand il soutient la cause même du mécénat, en plus des causes portées par les associations. Signe d’une vision plus large de sa responsabilité.

C’est pourquoi, la Fondation SNCF, depuis dix ans, a soutenu La Fonda, Admical, le Centre Français des Fonds et Fondations et des alliances, en devenant membre bienfaiteur ou en finançant la rénovation du site ou d’une plateforme, vitrine de leurs actions et de leurs combats.

  • Auriez-vous un souhait pour faire avancer l’engagement individuel, l’engagement des entreprises, le mécénat ?

Que chaque citoyen, chaque entreprise, chaque organisation publique ou privée se saisisse du sujet de l’engagement et l’encourage à son niveau et sous toutes ses formes.

J’appelle à une décennie de l’engagement, à son apprentissage dès le plus jeune âge, à sa promotion tout au long de la vie et à sa reconnaissance comme bien essentiel !

 

Propos recueillis par Francis Charhon.

 

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