Un abri qui sauve des vies : quand la solidarité citoyenne devient refuge
Fuir, quitter son domicile, parfois en urgence, souvent avec des enfants, toujours dans un climat de peur. Pour les victimes de violences conjugales, trouver un lieu sûr constitue bien souvent le premier obstacle pour échapper à leur agresseur.
Face à cette réalité, une initiative née pendant le confinement propose une réponse simple et concrète : mobiliser des citoyens pour offrir un abri temporaire et humain. C’est le pari de l’association « Un abri qui sauve des vies », fondée en 2020 et aujourd’hui soutenue par le fonds de dotation Nos Épaules et Vos Ailes. Elle fédère des habitants prêts à accueillir des personnes victimes de violences dans un cadre sécurisé.
Dans cet entretien, Charlyne Péculier, fondatrice et directrice générale, revient sur la genèse du projet, son fonctionnement et son impact.
D’une initiative étudiante à un réseau de solidarité structuré
« Il y a six ans, avec d’autres étudiants, nous devions imaginer une initiative citoyenne pendant le confinement, qui s’appuyait sur le numérique et répondait à un besoin lié à cette période », explique Charlyne Péculier, aujourd’hui directrice générale de l’association.
Très vite, la question des violences conjugales s’impose. « La hausse des signalements, accentuée par la promiscuité avec l’agresseur, a rendu évident pour nous de travailler sur ce sujet ». L’idée prend alors forme : créer un réseau de particuliers prêts à accueillir gratuitement des victimes chez eux, dans un cadre sécurisé. « Au-delà de la mise à l’abri, nous souhaitions aussi permettre aux victimes de rompre leur isolement et de recréer du lien ».
Aujourd’hui, le projet dépasse le cadre académique : l’association compte 11 salariés, 150 bénévoles et plus de 1 500 habitants mobilisés sur l’ensemble du territoire métropolitain.
Un dispositif rapide et encadré
Concrètement, les victimes sont orientées vers l’association par des professionnels (115, forces de l’ordre, associations, hôpitaux, collectivités…) ou peuvent contacter directement la permanence téléphonique, ouverte 7 jours sur 7, de 8h à 20h.
Dès la prise de contact, une analyse de la situation est réalisée. « Nous évaluons le niveau de danger, la capacité de la personne à couper le contact avec son agresseur et plus largement si notre dispositif correspond à ses besoins. Notre objectif est double : garantir la sécurité de la personne accueillie comme de celle qui accueille, et nous assurer que la victime est prête à partir. »
Ce premier diagnostic, réalisé par des bénévoles formés, est systématiquement validé par une travailleuse sociale salariée de l’association, un cadre indispensable pour sécuriser chaque mise à l’abri. Les victimes signent également un contrat de confidentialité, qui engage leur responsabilité, notamment sur la non-divulgation de l’adresse de l’hébergeur. De leur côté, les habitants sont eux aussi vérifiés, tant sur leur identité que sur leur logement, afin de garantir des conditions d’accueil sûres. Les enquêtes menées auprès des accueillants font état d’un sentiment de sécurité évalué en moyenne à 9,4 sur 10.
« Tous nos processus sont pensés pour sécuriser l’ensemble des parties, sans nuire à notre réactivité. Dans la majorité des cas, une solution d’hébergement peut être trouvée le jour même. »
La solution proposée reste temporaire : en moyenne, les victimes restent 15 jours chez un hébergeur et peuvent être accueillies à deux reprises, soit environ un mois au total. Ce temps leur permet de se poser et de préparer la suite de leur parcours. Systématiquement, elles sont orientées vers des partenaires pour un accompagnement plus durable.
Une solidarité qui reconstruit… et qui doit encore s’élargir
Si les violences conjugales traversent toutes les classes sociales, les personnes accompagnées par l’association sont majoritairement en situation de précarité. « Nous observons beaucoup de femmes migrantes, souvent isolées socialement. À l’inverse, les profils plus aisés ont davantage recours à des solutions privées, comme des avocats, et se tournent moins vers les associations, notamment par crainte de stigmatisation. »
Depuis sa création, l’association a accompagné plus de 750 bénéficiaires et permis plus de 16 000 nuitées. Les habitants engagés présentent des profils variés : couples ou personnes seules, locataires ou propriétaires, jeunes engagés ou femmes plus installées disposant d’une chambre libre. « Ce sont des personnes qui veulent agir, mais qui n’ont pas forcément le temps pour un bénévolat classique. »
Mais au-delà de la mise à l’abri, le modèle repose sur une conviction forte : la sortie des violences ne se résume pas à un toit. « Dans 98 % des cas, il s’agit de cohabitation. Cette proximité change tout. Le fait que la société participe, en tendant la main, permet de retrouver confiance et de rompre l’isolement. Contrairement à certains dispositifs d’hébergement d’urgence, cette solution crée un espace de répit plus humain et peut transformer le parcours de reconstruction. »
Cette mobilisation citoyenne reste cependant l’un des principaux défis pour l’association. « Notre objectif, c’est que chaque Français ait en tête qu’il peut être un abri. » Une étude menée par l’association révèle un potentiel considérable : un Français sur quatre se dit prêt à accueillir, soit près de 13 millions de foyers. Il faut aller les chercher. »
Un soutien pour changer d’échelle
Le développement de l’association s’appuie notamment sur le soutien du fonds de dotation Nos Épaules et Vos Ailes. « Nous avons rencontré les équipes du fonds grâce à une autre association soutenue, Le Moulin de Pont Rû. Cette mise en relation a été déterminante : elle nous a permis de trouver des financements et montre que la solidarité entre associations existe. »
Au-delà de l’aspect financier, ce partenariat a joué un rôle structurant. « Le fait d’être soutenus par un financeur reconnu nous donne confiance pour la suite. Cela nous permet aussi d’aller chercher d’autres partenaires en montrant que notre modèle est solide. » Cet effet levier est essentiel pour une jeune structure en développement.
Grâce à ce soutien, l’association a aussi pu recruter des professionnels, notamment des travailleurs sociaux, sécuriser son modèle et préparer son déploiement territorial, avec une implantation en Auvergne-Rhône-Alpes à partir de mai et une ouverture en Occitanie prévue en fin d’année.
Face aux violences conjugales, les réponses institutionnelles sont indispensables, mais elles ne suffisent pas toujours. Le modèle porté par « Un abri qui sauve des vies » rappelle que la société civile a un rôle clé à jouer. « Parfois, une petite action suffit : parler du 3919, orienter, ouvrir une porte. Le ministère de l’intérieur constate une hausse de 5 % des signalements chaque année. Cela montre que la parole se libère, ce qui est une très bonne chose, mais aussi l’ampleur du besoin. Chacun, à son échelle, peut agir. »
En savoir plus sur Nos Epaules et Vos Ailes
Nos Épaules et Vos Ailes est le fonds de dotation de l’association GPMA qui accompagne des projets associatifs agissant dans les domaines de la santé, du handicap et contre toutes formes de fragilités sociales.
À travers trois programmes de mécénat, Nos Épaules et Vos Ailes soutient des associations pour leur permettre de développer leurs actions :
- Le partenariat pluriannuel : un soutien pluriannuel pour 7 associations partenaires ;
- Le mécénat ponctuel : un financement unique pouvant atteindre jusqu’à 20 000€ pour développer des projets associatifs ;
- L’opération Atout Soleil : chaque année depuis 2007, le prix Atout Soleil récompense une quinzaine d’associations qui œuvrent auprès des personnes vulnérables.