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Par Carenews INFO - Publié le 1 juillet 2026 - 17:12 - Mise à jour le 1 juillet 2026 - 17:12 - Ecrit par : Elisabeth Crépin-Leblond
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1001 mots pour faire lire les bébés et lutter contre les inégalités ?

L’association 1001 mots propose à des familles en situation de précarité un accompagnement pour développer le langage des enfants de 0 à 3 ans, grâce à l’envoi de livres imagés. Une manière de lutter contre les inégalités sociales, selon son cofondateur Florent de Bodman.

« Si on éveille le langage des bébés moins favorisés quand ils sont tout petits, cela peut suffire à doubler leurs chances de maîtriser la lecture à l’école, d’avoir un diplôme du supérieur et ensuite d’avoir un bon job à 30 ans », argumente Florent de Bodman. Crédit : iStock / OJO Images.
« Si on éveille le langage des bébés moins favorisés quand ils sont tout petits, cela peut suffire à doubler leurs chances de maîtriser la lecture à l’école, d’avoir un diplôme du supérieur et ensuite d’avoir un bon job à 30 ans », argumente Florent de Bodman. Crédit : iStock / OJO Images.

 

 

Florent de Bodman a étudié à l’École nationale d’administration (ENA) et travaillé pendant plus de trois ans pour la direction du budget de l’État à la gestion des dépenses sociales. Aujourd’hui, il se consacre à améliorer l’éveil des bébés au sein de l’association qu’il a créée. Un changement de vocation professionnelle ? Plutôt une continuité selon lui.  

« Je voulais travailler sur les questions de chômage, de lutte contre la pauvreté et de décrochage scolaire. Mais c’était frustrant, car j’avais l’impression que les politiques sociales arrivent tard dans le parcours des individus », explique celui qui « vient d’un milieu très favorisé » mais a été sensibilisé jeune aux questions sociales par ses parents et son expérience associative. Au même moment, il prend connaissance d’études menées en sciences économiques et sociales portant sur le développement du langage dans la petite enfance et son influence dans les trajectoires des personnes.  

« Si on éveille le langage des bébés moins favorisés quand ils sont tout petits, cela peut suffire à doubler leurs chances de maîtriser la lecture à l’école, d’avoir un diplôme du supérieur et ensuite d’avoir un bon job à 30 ans », argumente Florent de Bodman. Des résultats « très marquants », portés par des économistes comme l’américain James Heckman ou la franco-américaine Esther Duflo, créent chez lui « un déclic intellectuel » et l’amène à se poser cette question : « pourquoi n’investit-on pas plus dans la petite enfance ? ».  

  

Il se passe des choses incroyables dans le cerveau des bébés. Ils créent jusqu’à un million de nouvelles connexions neuronales chaque seconde entre 0 et 2 ans. 

Florent de Bodman, cofondateur de 1001 mots.

 

Un accompagnement pendant un an  

  

Son intérêt se nourrit également d’études en neurosciences et sciences cognitives, montrant l’étendue des capacités d’apprentissage chez les tout-petits. « Il se passe des choses incroyables dans le cerveau des bébés. Ils créent jusqu’à un million de nouvelles connexions neuronales chaque seconde entre 0 et 2 ans », s’enthousiasme-t-il par exemple.  

La lecture de ses différents travaux forge chez lui une conviction qu’il a synthétisée dans un essai publié en 2021, intitulé À portée de mots. Parler avec son bébé peut changer sa vie, et résumée ainsi : « prendre au sérieux les capacités phénoménales des bébés pourrait, d’ici dix à quinze ans, changer le visage de notre pays ».  

Mais l’énarque ne se contente pas des mots. En 2017, il créé, avec des orthophonistes, des psychologues et des chercheurs en neurosciences, l’association 1001 mots. Son objet est d’accompagner des parents, vivant sous le seuil de pauvreté ou juste au-dessus, à développer le langage de leurs enfants par la pratique de la lecture.  

La mise en pratique est simple. Durant un an, les familles accompagnées reçoivent gratuitement un livre imagé ou sonore tous les deux mois, « choisi selon l’âge de l’enfant et fait pour être facilement accessible, même si le parent ne sait pas lire », ainsi qu’un suivi à distance avec un professionnel, orthophoniste ou psychologue. Des conseils par SMS complètent le dispositif. En 2026, plus de 12 000 bébés entre 0 et 3 ans sont concernés.  

  

Un travail avec des PMI et des CAF 

  

« Certains parents se sentent parfois désarçonnés ou ont du mal à parler avec leur bébé car ils pensent qu’il est trop petit. Pourtant, c’est possible et bénéfique. Les orthophonistes permettent de prodiguer des idées et des conseils », appuie Florent de Bodman.  

Pour rendre son programme accessible, 1001 mots s’est tourné vers les services publics. « Au début, nous nous sommes intéressés aux crèches. Mais en fait, la majorité des enfants de familles vivant sous le seuil de pauvreté sont gardés par leurs parents, donc c’est plus pertinent de travailler directement avec eux. Je pense aussi que la motivation des parents est plus profonde, plus viscérale. Et ce sont eux qui connaissent le mieux leur enfant ! », argumente le cofondateur de l’association. 

Aujourd’hui, 1001 mots est présente dans douze départements où elle travaille avec des centres de protection maternelle et infantile (PMI), dans le Loiret, l’Essonne et les Hauts-de-Seine notamment, ainsi qu’avec certaines caisses d’allocations familiales (CAF). Les structures proposent aux familles de participer au programme, qui décident si elles souhaitent en bénéficier. Parmi les destinataires du mail des CAF, environ 10 % répondent positivement. 

« Il y a des parents qui n’osent pas s’inscrire », justifie Florent de Bodman. Chez ceux qui participent, les résultats sont présents, assure l’association. « Nous avons beaucoup d’histoires de parents qui se mettent à acheter des livres pour leurs enfants ou se rendent dans des médiathèques », explique le cofondateur. « D’autres nous disent que les livres transforment leurs rapports avec leur enfant, que ce dernier devient plus sociable et qu’il est confiant lorsqu’il entre à l’école », ajoute-t-il. 

 

Les inégalités se manifestent aussi dans les pratiques de l’entourage. Par exemple, quand j’ai eu ma première fille, nous avons reçu 20 livres en cadeau de naissance. Sans rien à avoir à faire, nous avions déjà pleins de livres pour elle. Ce n’est pas le cas des familles que nous accompagnons. »

Florent de Bodman, cofondateur de 1001 mots.

  

La lecture en famille : une pratique marquée par les inégalités sociales 

  

Amélioration des relations sociales, développement du langage et du vocabulaire, stimulation de l’imaginaire, structuration de la pensée, exploration sensorielle… Les bienfaits de lire régulièrement des histoires à un enfant en bas-âge sont documentés.  

Mais la pratique de la lecture est aussi le reflet d’inégalités sociales profondes. Selon l’Observatoire des inégalités, la part de la population qui ne lit pas est trois fois plus importante dans les catégories populaires que chez les cadres et « dans une grande partie des milieux populaires, le livre n’est pas présent, alors qu’il l’est souvent traditionnellement dans les milieux favorisés ».  

« Les inégalités se manifestent aussi dans les pratiques de l’entourage. Par exemple, quand j’ai eu ma première fille, nous avons reçu 20 livres en cadeau de naissance. Sans rien à avoir à faire, nous avions déjà pleins de livres pour elle. Ce n’est pas le cas des familles que nous accompagnons », illustre Florent de Bodman. 

Une enquête, publiée en 2019 sous la direction du sociologue Bernard Lahire, montrait quant à elle que le rapport des enfants aux livres et à la lecture est façonné par celui de leurs parents à cette pratique. En clair, s’il est courant dans les milieux favorisés de lire régulièrement un livre à son enfant, ce n’est pas toujours le cas à l’autre bout du spectre social, pour différentes raisons économiques, sociales ou culturelles. Or, cette situation ricoche sur le parcours scolaire des enfants. À l’entrée en CP, les inégalités dans la maîtrise du vocabulaire sont déjà importantes et agissent directement sur l’apprentissage de la lecture. 

 


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« Parler bambin », un programme qui n’a pas fait l’unanimité 

  

Pour lutter contre les inégalités, l’Observatoire des inégalités préconisait en 2023 de reculer l’apprentissage de la lecture d’un an. Même s’il imagine cette mesure difficile à mettre en pratique, le fondateur de l’association, Louis Maurin, l’estime préférable à des politiques de développement du langage qui, selon lui, « demandent des moyens considérables pour des effets incertains ». Il pointait alors notamment du doigt le programme « Parler bambin », développé dans des crèches municipales, soutenu par la Fondation La France s’engage et dont Florent de Bodman a été responsable pendant plus d’un an.  

Selon une évaluation de l’Institut des politiques publiques de 2021, ce programme, qui vise à former les professionnels de crèche pour renforcer leurs connaissances et leurs pratiques quotidiennes dans le domaine du langage et de l’interaction langagière, ne « semble pas avoir d’effet sur le développement langagier des enfants mais produit un léger impact positif à court terme sur leur développement socio-affectif (confiance en soi, relations avec les autres). Cet effet ne se maintient pas à long terme ». Plusieurs raisons peuvent néanmoins expliquer ce résultat, soulignent les membres de l’Institut. En 2018, un collectif de professionnels de la petite enfance a quant à lui publié un ouvrage critique de l’expérience et de son approche qu’il juge trop descendante.  

  

Des études aux résultats contrastées 

  

De leur côté, les programmes de 1001 mots ont fait l’objet de plusieurs études d’impact. Une étude qualitative menée dans les Hauts-de-Seine en mai 2024 par la société BVA pour le département, auprès des familles inscrites par le biais des PMI, conclut par exemple que « les enfants semblent plus épanouis et plus enclins à interagir avec leur entourage », qu’« ils ont acquis le goût de la lecture » et que « sur le plan du langage, les parents notent des progrès ».  

L’étude relève également des effets sur les parents. « Le programme leur a permis en outre de surmonter certaines difficultés grâce aux conseils de professionnels et aux témoignages des autres parents », indique-t-elle. Des recommandations sont émises pour améliorer les effets du programme, notamment prévoir son allongement au-delà d’un an, jusqu’à l’entrée en crèche ou en maternelle, ainsi qu’étendre les ateliers collectifs, proposées dans certaines PMI, en présence d’autres parents et du personnel de l’association.

Une autre étude quantitative, menée sur 500 enfants dont 250 ayant suivi le programme 1001 mots pendant un an, doit être publiée à l’automne. Portant sur l’exposition aux écrans et les risques de retard de langage, elle sera présentée par l’association en même temps qu’un rapport écrit par Florent de Bodman pour le laboratoire d’idées Terra Nova. 

 


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La question de la langue 

  

« Nous avons un impact fort auprès des familles immigrantes depuis peu en France, qui sont un peu notre cœur de cible », argumente ce dernier. Les livres, constitués principalement d’images et de son, sont accessibles à tous quelle que soit la langue parlée, assure-t-il. Pour les parents qui ne maîtrisent pas le français, l’association travaille sur une méthode de traduction grâce à l’intelligence artificielle, notamment pour les appels avec les professionnels. Par ailleurs, elle indique dans sa charte « valoriser l’identité culturelle de chaque famille et la diversité des langues parlées à la maison, quelles que soient ces langues ».

L'argument de Florent de Bodman rejoint les conclusions d’une recherche-action, coordonnée par le sociologue et enseignant à Sciences-Po Paris Carlo Barone, visant à valoriser la lecture en famille par l’envoi de livres imagés, la distribution de brochures et l’envoi de SMS avec des conseils.  

Les résultats de cette expérimentation montraient des progrès, concernant la fréquence de la lecture et les compétences langagières, surtout chez les enfants des familles les moins scolarisées et d’origine immigrée. La cible, cette fois-ci, était des élèves de moyenne section d’écoles maternelles faisant partie des réseaux d’éducation prioritaire REP et REP +. 

 

Un objectif de 18 000 bénéficiaires 

  

Le budget de 1001 mots, qui emploie une quarantaine d’orthophonistes et psychologues en freelance en plus d’environ 25 salariés à son siège, s’élève à environ 3 millions d’euros par an. Un tiers de ce budget de fonctionnement est assuré par des subventions publiques locales, et les deux tiers par des dons privés et de fondations.  « Nous cherchons en permanence de nouveaux soutiens », lance Florent de Bodman qui a lancé un grand appel aux dons en décembre. Parmi ces mécènes, le Fonds du bien commun créé par Pierre-Edouard Stérin. Selon son directeur général Edward Whalley, interrogé lors d’une commission d’enquête sénatoriale, le fonds a versé au total 1,5 million d’euros à 1001 mots. 

L’association a également été lauréate du concours 2026 de La France s’engage. Son objectif affiché dans ce cadre : toucher 18 000 bénéficiaires et s’étendre à deux nouvelles régions d’ici à 2029. Florent de Bodman partage quant à lui un objectif de présence dans 25 départements en 2028.

 

Élisabeth Crépin-Leblond 

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