Dans le bassin minier, la Fondation territoriale des lumières contribue à « la lutte contre toutes les formes de précarité »
Active dans ce territoire du Nord et du Pas-de-Calais, la Fondation territoriale des lumières réunit des entreprises mécènes pour soutenir des projets d'intérêt général. Exemple avec l’une des associations soutenues par la fondation, L'Envol, qui s’appuie sur l’art et la culture comme facteurs d’inclusion, dans le Pas-de-Calais.
Bruno Lajara montre les arbres peints sur le mur à l’occasion des dix ans de L’Envol, l’association qu’il a créée en 2016 avec des artistes. Au bout de chaque branche sont fixés de petits écriteaux affichant le nom des programmes mis en œuvre par la structure. Au premier arbre est associée la première promotion de Classe départ, un dispositif de sept mois à destination des jeunes ni en emploi ni en formation, mêlant pratiques artistiques, projets citoyens et construction d’un projet personnel. À partir de 2021, apparaissent sur les branches les éditions de Grand éc’art, un « programme intensif artistique » en classe de sixième pour lutter contre le décrochage scolaire, et celles d’À p’art entière, un stage de remobilisation par l’art de personnes aux parcours sociaux et professionnels difficiles. « L’art devient un moyen d’agir auprès des plus fragiles », résume Bruno Lajara.
Dans les Hauts-de-France, où nous nous trouvons, un jeune de 15 à 29 ans sur cinq n’était ni en emploi, ni en études, ni en formation en 2023, selon les dernières données disponibles. C’est la part la plus élevée dans les régions de France hexagonale, comme le rappelle le dirigeant associatif.
« À partir de 2022, l’arbre se développe », poursuit Bruno Lajara en montrant la fresque. Cette année-là, la ville de Béthune, dans le Pas-de-Calais, propose à L’Envol de s’installer dans les locaux de 2 000 mètres carrés d’un ancien supermarché. Le Passage à niveaux, un tiers-lieu, est alors créé, pour héberger les activités de l’association et mettre en œuvre une programmation culturelle.
Créer des partenariats
Derrière le délégué général de l’association, ce jour d’octobre, des personnes s’affairent pour préparer une scène et la grande salle. 450 personnes sont attendues le soir pour un concert. Des enfants de centres de loisirs de la ville d’environ 25 000 habitants viennent par ailleurs de quitter l’espace. Dans ce lieu ouvert chaque jour, « il peut y avoir des cours de français pour des populations primo-arrivantes, des clubs de parole pour les parents avec des enfants ayant des troubles de l’attention et de l’hyperactivité… Le projet, c’est aussi que les gens viennent nous voir avec une envie », explique Bruno Lajara.
Du personnel s'active en cuisine à côté, dans le restaurant « local et solidaire » du lieu, Chez Kantina. L’Envol développe des formations de cuisine, y compris à destination de personnes éloignées de l’emploi, et d’autres pour de futurs techniciens son et lumière. « Sur la saison dernière, nous avons touché 15 000 personnes. Si je comptais le restaurant, on serait à 18 ou 19 000 personnes », estime Bruno Lajara. « Je vis sur ce territoire, j’y travaille, j’ai été directeur d’une compagnie théâtrale et d’un théâtre. Je me suis dit : qu’est-ce que je peux faire de plus pour les gens qui vivent à nos côtés et réinventer de nouveaux modèles ? Ce qui m’anime, c’est de préparer un monde dans lequel je ne vivrai pas. Si on ne prend pas en compte l’environnement, la jeunesse, on va s’effondrer », soutient-il. Aujourd’hui, l’association emploie 11 salariés. Son budget s’élève à un million d’euros, dont 40 % provient de ressources propres issues de prestations traiteur, d’événements ou encore de privatisations, et le reste de soutiens publics et de mécénat.
Parmi les fondations ayant contribué à financer L’Envol : la Fondation territoriale des lumières, dont les représentants nous ont amenée ici. Elle a pour objet de « lutter contre toutes les formes de précarité » dans le bassin minier, territoire de plus d’1,2 million d’habitants du Nord et du Pas-de-Calais, reliant sept agglomérations, de Béthune à Valenciennes, sur environ 120 kilomètres. Marqué par son histoire minière, il se caractérise par des taux de pauvreté et de chômage supérieurs à la moyenne nationale.
La fondation a cofinancé Le Passage à niveaux et soutenu Classe départ à Béthune, à ses débuts. Récemment, elle a mis en lien L’Envol avec Télémaque, une association organisant le mentorat de jeunes « investis et motivés » mais issus de milieux modestes. Cette dernière l’accompagne pour qu’elle reproduise sa méthode. « Nous voulions travailler sur l’égalité des chances. Nous cofinançons le déploiement de Télémaque sur le territoire, qui n’y était pas jusqu’alors. L’Envol est la première association à commencer, nous nous sommes dit que c’était complémentaire de son action », explique Florence Quint, déléguée de la fondation. Elle vient d’échanger avec les salariés de L’Envol, notamment pour savoir si elle pouvait aider à la recherche de mentors.
Une entreprise peut faire des coups en matière de philanthropie, accompagner une association, mais ça n’a pas d’impact structurant. Si elle décide de se regrouper avec d’autres entreprises, en définissant les enjeux, un projet de territoire, en cohérence avec les politiques publiques, ça apporte de la valeur ajoutée à tout le monde »
Dominique Soyer, président de la Fondation territoriale des lumières
Une fondation centrée sur le territoire
« Dans le bassin minier, il y a pas mal de trous dans la raquette sur l’accompagnement des jeunes », complète Dominique Soyer, président de la Fondation territoriale des lumières. Bien qu’il n’existe pas de statut légal de fondation territoriale, ce terme désigne les structures de mécénat dont l’ambition est de se mettre au service d’un territoire en réunissant un collectif d’acteurs. Celle-ci a été créée par une dizaine d’entreprises en 2018, à l’initiative du bailleur social Maisons & cités, prenant la suite d’un programme porté par la Fondation de France.
« Une entreprise peut faire des coups en matière de philanthropie, accompagner une association, mais ça n’a pas d’impact structurant. Si elle décide de se regrouper avec d’autres entreprises, en définissant les enjeux, un projet de territoire, en cohérence avec les politiques publiques, ça apporte de la valeur ajoutée à tout le monde », considère Dominique Soyer, qui dirigeait Maisons & cités lors de la création de la fondation. « Les entreprises adhèrent vraiment au projet. Je n’ai jamais été sollicitée sur du retour d’images », ajoute Florence Quint, qui attribue cela à la logique collective.
Aujourd’hui, une quinzaine de partenaires soutiennent la Fondation territoriale des lumières. « Dans le noyau des cofondateurs, il y a des acteurs nés dans l’histoire de la mine. Nous avons réussi à convaincre des entreprises qui ont des implantations sur le territoire ou qui ont été séduites par l’ambition de travailler à plusieurs pour le bien-être des habitants », poursuit-elle. La déléguée de la fondation est également directrice de l’impact, de l’innovation et des partenariats de Maisons & cités. 30 % de son temps de travail est dédié à la Fondation territoriale des lumières. Sous l’égide de la Fondation de France, celle-ci fonctionne essentiellement grâce à du mécénat de compétences de ce type et du bénévolat.
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Des coopérations entre associations
« Nous nous interrogeons sur les besoins du territoire et ce qu’on peut apporter en valeur ajoutée par rapport aux politiques publiques ou dans une approche d’innovation. Ce modèle permet vraiment de prendre des risques », décrit Florence Quint.
Elle cite l’exemple du projet Miam, développé par l’association Vrac Hauts-de-France, qui organise l’achat de produits de qualité en commun par les habitants de quartiers populaires, et Ouichange, qui propose des parcours éducatifs sur l’alimentation durable. Le dispositif articule un programme pédagogique, des ateliers avec les enfants et les familles, la mise en place d’un groupement d’achat et un travail avec les professionnels de la cantine. « Nous avons suscité cette coopération et financé le projet pendant trois ans. Vrac Hauts-de-France et Ouichange ont identifié un quartier dans lequel ils ont travaillé ensemble à l’alimentation des enfants. Ils ont semé des graines et identifié des associations qui peuvent continuer. Nous sommes même prêts à les accompagner dans ce passage de relais », se réjouit Florence Quint. Pour inciter à des coopérations de ce type entre associations, la fondation réfléchit d’ailleurs à la création d’un fonds d’ingénierie.
Autre exemple d’action, elle a récemment attribué des bourses à de jeunes étudiants en médecine originaires ou résidents du bassin minier rencontrant des difficultés économiques, en partenariat avec la Fondation de Lille et sur la base d’un programme développé par cette dernière. L’objectif est de les inciter à rester sur le territoire. « Parmi les cofondateurs de la Fondation territoriale des lumières, il y a trois acteurs du médicosocial, qui s’intéressent à la question de l’accès au soin : l’AHNAC, Filieris et l’ANGDM [deux groupes de santé et l’Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs, établissement chargé de garantir les droits sociaux des anciens mineurs ou de leurs conjoints survivants, NDLR]. Pour tous les acteurs du territoire, la question de l’accès au soin est un sujet », remarque Florence Quint.
La participation des habitants
La fondation initie des projets par elle-même ou en partenariat avec ses homologues. Elle fait par exemple partie du collectif Hauts les jeunes, né à l’initiative de la Fondation de France, de la préfecture du Nord et d’Entreprises & cités pour accompagner les jeunes confrontés à la précarité dans la région ; et participe à l’appel à projets Fond’action ASE de la Fondation du Nord pour l’accompagnement de ceux sortant de l’aide sociale à l’enfance. Un appel à projet permanent permet également à des associations intéressées de présenter leur candidature. Trois comités exécutifs par an décident de l’attribution des fonds. « Nous avons quatre critères de sélection, mais nous challengeons vraiment les porteurs de projets sur l’un d’entre eux : la participation des habitants », souligne Florence Quint.
Huit à douze projets sont sélectionnés par an, avec autour de 75 000 euros budgétés pour cela. Ce sont essentiellement des petites structures. L’année dernière, ADSF, qui agit pour la santé des femmes en situation de précarité, notamment avec un camion pour aller à leur rencontre, a été soutenue. Atis, une association fournissant du matériel informatique reconditionné dans un atelier d’insertion, a également reçu des financements pour que 50 personnes en situation de précarité reçoivent un équipement informatique.
En 2025, en tout, la fondation a redistribué 148 500 euros. Depuis sa création, 90 projets ont été soutenus, pour plus d’1,04 million d’euros.
Célia Szymczak ![]()