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Par Carenews INFO - Publié le 1 octobre 2026 - 07:45 - Mise à jour le 1 octobre 2026 - 07:45 - Ecrit par : Camille Dorival
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« La philanthropie territoriale, c’est une manière spécifique de décider et d’agir » (Maryline Filippi et Timothée Duverger)

Dans un ouvrage publié le 2 octobre, Maryline Filippi et Timothée Duverger s’intéressent à la philanthropie territoriale comme une dynamique de coopération sur les territoires. Carenews s’est entretenu avec les deux chercheurs sur ce sujet. Une table ronde sera consacrée à ce sujet lors des Journées de l'économie autrement, le 27 novembre, à Dijon.

So Bigger est un spectacle de théâtre de rue burlesque et clownesque tout public créé par la compagnie Les Etablissements Lafaille en 2023. Il a été soutenu par Mécène & Loire, fondation d'entreprises à dimension territoriale, qui mutualise le mécénat de TPE et PME en Maine-et-Loire depuis 2007. Crédit : Jef Rabillon.
So Bigger est un spectacle de théâtre de rue burlesque et clownesque tout public créé par la compagnie Les Etablissements Lafaille en 2023. Il a été soutenu par Mécène & Loire, fondation d'entreprises à dimension territoriale, qui mutualise le mécénat de TPE et PME en Maine-et-Loire depuis 2007. Crédit : Jef Rabillon.

 

 

Les chercheurs Maryline Filippi et Timothée Duverger ont coordonné un ouvrage collectif sur la philanthropie territoriale, publié ce 2 octobre aux éditions Le Bord de l’eau. Intitulé Agir en philanthropie. La responsabilité territoriale des fondations, il s’intéresse à cette philanthropie ancrée dans les territoires, qui se développe depuis quelques années, et sur laquelle peu de travaux de recherche ont porté jusque-là.

L’ouvrage cherche à préciser ce concept de philanthropie territoriale qui, pour les auteurs, repose nécessairement sur des dynamiques de coopération au niveau local et de gouvernance collective. Il met en lumière une dizaine d’initiatives de philanthropie territoriale, pour montrer la variété de leurs actions, et la façon dont elles ont vocation à s’adapter à leur territoire. Il met également en perspective ces pratiques, en donnant la parole à des acteurs engagés dans ces dynamiques.

Dans un entretien accordé à Carenews, les deux chercheurs détaillent les caractéristiques de la philanthropie territoriales, ses atouts mais aussi ses limites.

 

  • Carenews : Votre ouvrage s’intéresse à la philanthropie territoriale : que désigne ce terme ?

 

Timothée Duverger : Derrière la notion de philanthropie territoriale, il y a l’idée d’une philanthropie « stratégique » : une philanthropie qui sort d’une approche paternaliste, traditionnelle, pour devenir un levier de transformation, une philanthropie qui se professionnalise, au risque parfois de normaliser les pratiques. La philanthropie territoriale veut réancrer cette philanthropie stratégique dans les territoires et les coopérations locales.

 

Maryline Filippi : La philanthropie territoriale, c’est aussi une manière spécifique de décider et d’agir. Comme nous le montrons dans l’ouvrage, elle se caractérise par une gouvernance collective et une très forte coopération territoriale entre plusieurs types d’acteurs : entreprises mécènes, associations, fondations, collectivités locales, habitants, etc. Elle permet de partir des besoins du territoire et de ceux qui y vivent, en les associant davantage à la définition des priorités et des réponses à construire pour orienter les dotations.

C’est aussi, souvent, une manière de mutualiser le mécénat et la philanthropie : des mécènes se regroupent pour financer ensemble des projets sur leur territoire.

 

Les Journées de l'économie autrement, les 27 et 28 novembre 2026 à Dijon 

Depuis leur création en 2016, les Journées de l’économie autrement ont pour objectif de mettre en valeur la contribution de l’économie sociale et solidaire, tout particulièrement de ses formes les plus innovantes, à la transformation de l’économie et de la société.

L'événement, qui propose une soixantaine de tables rondes, ateliers et grands entretiens sur deux jours, est organisé par le magazine Alternatives Economiques, avec le soutien de la Ville de Dijon, de Dijon Métropole et du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Carenews en est l'un des partenaires médias. 

Camille Dorival, directrice de la rédaction de Carenews, participera à la table ronde « Philanthropie territoriale : comment les entreprises peuvent investir dans les territoires », en compagnie notamment de Maryline Filippi, le vendredi 27 novembre de 11h30 à 13h. 

Entrée gratuite, programme accessible sur le site des Journées de l'économie autrement. 

 

 

  • La philanthropie territoriale s’est-elle développée ces dernières années ?

 

T. D. : C’est en effet ce que montre le dernier Baromètre du mécénat d'entreprise d’Admical : en 2023, 88 % des entreprises mécènes agissaient au niveau local ou régional, soit 12 points de plus qu’en 2020.

Ces dernières années, se sont également développées des fondations territoriales, même si leur nombre reste encore limité, puisqu’on en compte quelques dizaines en France. Les fondations territoriales ne correspondent pas à un statut juridique : elles peuvent être des fondations reconnues d’utilité publique (Frup), des fondations abritées ou des fonds de dotation. Mais elles ont la particularité d’être ancrées dans leur territoire (un quartier, une ville, un département…), d’avoir des missions multi-causes, visant avant tout à répondre aux besoins de ce territoire, d’être créées par un collectif de représentants de la société civile, et d’être soutenues par les dons des habitants ou d’acteurs locaux.

Admical soutient le développement de ces fondations territoriales, de même que la Fondation de France, qui va bientôt lancer un axe stratégique visant à les développer.

 

M. F. : Les dynamiques territoriales sont de plus en plus prises en compte par la philanthropie. Mais ce qu’ont aussi démontré nos recherches sur ce sujet, c’est que les territoires qui auraient le plus besoin de philanthropie, parce qu’ils sont les plus délaissés, ne sont pas forcément ceux qui ont le plus de capacité à capter les financements, parce qu’ils n’ont pas forcément les structures de coopération, d’intermédiation ou d’ingénierie qui permettent d’en faire quelque chose.

 

La philanthropie territoriale permet d’être au plus près des besoins des territoires et d’orienter les financements philanthropiques en prenant mieux en compte ces besoins. »

Timothée Duverger, responsable de la chaire Territoires de l'ESS à Sciences Po Bordeaux. 

 

  • Quels sont les atouts de cette philanthropie territoriale ?

 

T. D. : Elle permet d’être au plus près des besoins des territoires et d’orienter les financements philanthropiques en prenant mieux en compte ces besoins. Elle permet aussi d’identifier des associations qui sinon passeraient sous les radars, et dont l’action a besoin d’être soutenue.

Du côté des entreprises, cela permet de toucher des entreprises qui ne sont pas encore mécènes, mais sont prêtes à le devenir en s’associant à d’autres. Cela leur permet aussi une convergence entre leur philanthropie et leur politique de responsabilité sociétale (RSE), à travers la notion de « responsabilité territoriale de l’entreprise » (RTE).

 

M. F. : La notion de RTE est en plein essor, et nous venons d’ailleurs de présenter un avis de la Plateforme RSE sur ce sujet, que j’ai été chargée d’animer. La RTE part de l’idée qu’une entreprise n’est pas simplement implantée dans un territoire : elle dépend de ses ressources, produit des effets sur lui et peut contribuer, avec d’autres acteurs, à son développement, à sa cohésion et à ses transitions. Elle introduit ainsi une responsabilité qui ne se joue plus seulement à l’échelle de l’entreprise, mais aussi dans sa capacité à coopérer pour répondre à des enjeux territoriaux partagés.

La philanthropie territoriale et la RTE ne se confondent donc pas, mais elles peuvent se rejoindre. Pour une entreprise, la philanthropie territoriale peut constituer l’une des modalités de sa contribution au territoire, sans résumer à elle seule sa responsabilité territoriale. Leur point de rencontre réside notamment dans cette logique de coopération entre acteurs locaux et dans la capacité à contribuer à la création de valeur territoriale économique, sociale et écologique. Toutefois, il faut garder à l’esprit que la philanthropie et le mécénat relèvent d’un engagement volontaire et désintéressé au service de l’intérêt général.

 

  • Le risque dans le développement de la philanthropie, qu’elle soit territoriale ou non, n’est-il pas, dans un contexte de baisse des financements publics aux associations, que l’État et les collectivités locales considèrent que c’est à la philanthropie de prendre le relais du financement des associations d’intérêt général ?

 

T. D. : Tout d’abord, rappelons-nous que la philanthropie, c’est aussi du financement public, puisque, via la défiscalisation, l’État finance près des deux tiers de la dépense. Mais le risque, s’il délègue le financement de l’intérêt général aux acteurs privés c’est que l’État perde son pouvoir de décision sur les orientations de l’intérêt général. Les acteurs de la philanthropie, notamment la Fondation de France, sont très vigilants sur ce point.

Cependant, pour le moment, nous restons sur des montants de dons sans commune mesure avec les financements publics des associations. Le mécénat ne pourra jamais remplacer les financements de la puissance publique au niveau local. Rappelons que selon les dernières données disponibles, qui concernent l’année 2020, les dons et le mécénat ne représentent que 5 % de l’ensemble du budget des associations, contre 20 % pour les subventions publiques et 29 % pour la commande publique.

À mon sens la philanthropie territoriale est une opportunité de développer les montants de mécénat, plutôt que se substituer à la puissance publique.

 

  • Dans l’ouvrage, vous proposez la création d’un « dividende territorial » : de quoi s’agit-il ?

 

T. D. : Ce mécanisme est proposé par Éric Delannoy, président fondateur de Tenzing et auteur d’un des chapitres du livre, consacré à ce sujet. Il s’inspire des dispositifs de « dividende sociétal » ou « écologique » mis en place par le Crédit mutuel et la Maif, qui consistent à consacrer une partie des bénéfices de l’entreprise au soutien à des organisations d’intérêt général. Mais il l’applique au territoire, en estimant que les entreprises pourraient décider de consacrer une partie de leurs résultats au soutien de projets d’intérêt général sur leur territoire.

Dans le dividende territorial, il y aurait aussi l’idée d’une gouvernance collective du dispositif et de mise en commun des ressources, rendues possible par le désintéressement associé aux dons.

 

La philanthropie territoriale, ce n’est pas seulement du mécénat de proximité. Cela implique un changement de posture : le territoire devient l’échelle à laquelle on travaille ensemble, on construit avec les autres. »

Maryline Filippi, professeure d’économie à Bordeaux Sciences Agro, Université de Bordeaux

 

  • Dans l’ouvrage vous insistez aussi beaucoup sur la notion de coopération dans les dispositifs de philanthropie territoriale. Pour quelles raisons ?

 

M. F. : La philanthropie territoriale, ce n’est pas seulement du mécénat de proximité. Cela implique un changement de posture : le territoire devient l’échelle à laquelle on travaille ensemble, on construit avec les autres. C’est un levier puissant, mais qui implique aussi de financer des capacités d’action sur le territoire : de l’ingénierie de coopération, de l’intermédiation entre les acteurs, notamment.

 

T. D. : Il nous semble que les collectivités territoriales pourraient participer au financement de cette animation territoriale de la philanthropie, ou y détacher du personnel via du mécénat de compétences. Cela commence à se faire. Par exemple, la région Nouvelle-Aquitaine finance un poste de coordination à la fondation Fier de nos quartiers, à La Rochelle.

 

M. F. : C’est aussi la démarche que mène la Fondation de France depuis plusieurs années à travers le programme « Dynamiques territoriales », dont nous parlons dans l’ouvrage. L’idée de ce programme, c’est qu’il ne suffit pas de mettre de l’argent sur un territoire. Il faut y mettre les moyens de la coopération, les capacités des acteurs à capter les financements.

 

  • Pouvez-vous nous donner quelques exemples de dispositifs de philanthropie territoriale qui, selon vous, fonctionnent bien ?

 

T. D. : Nous en présentons quelques-uns dans l’ouvrage, notamment L’Entreprise des possibles, qui regroupe 170 entreprises à Lyon, autour des enjeux de grande précarité. On peut aussi citer le Fonds de dotation Picoty, créé par l’entreprise du même nom, qui soutient des projets associatifs innovants sur son territoire.

L’action de la Fondation Macif est également intéressante à cet égard : c’est au départ une grande fondation nationale qui a décidé de territorialiser son action, en s’appuyant sur les sociétaires de la Macif, ancrés sur les territoires.

 

M. F. : Mais il existe aussi beaucoup d’autres initiatives que nous ne citons pas dans le livre, comme la Fondation de l’Université de Corse, qui accompagne ses étudiants dans leur désir d’innover et d’entreprendre pour répondre aux besoins du territoire, ou la Fondation de Lille, qui a été pionnière sur ce sujet.

 

Propos recueillis par Camille Dorival 

 

L'ouvrage collectif "Agir en philanthropie. La responsabilité territoriale des fondations", sous la direction de Maryline Filippi et Timothée Duverger, sera disponible en librairie à partir du 2 octobre 2026
L'ouvrage collectif "Agir en philanthropie. La responsabilité territoriale des fondations", sous la direction de Maryline Filippi et Timothée Duverger, sera disponible en librairie à partir du 2 octobre 2026. Crédit : Le Bord de l'eau. 

 

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