Les Amap, une solution pour la transition agricole ?
Des groupes de citoyens forment des Associations pour le maintien de l'agriculture paysanne (Amap) avec des agriculteurs engagés dans des pratiques agroécologiques. Ils reçoivent toutes les semaines un panier qu'ils ont prépayé pour l'année. Un moyen de garantir les revenus agricoles malgré les aléas climatiques et d'engager la transition. Mais ce modèle reste très minoritaire.
C’est un mercredi soir d’octobre, dans une petite salle au sein d’un terrain d’éducation physique parisien. Anne, Brigitte, Pierre et Anne-Marie accueillent les autres « amapiens » et « amapiennes » venus chercher leurs deux aubergines, deux poivrons, trois poireaux, une carotte, des pommes de terre, patates douces, radis et échalotes. Les adhérents de l’Amap « Réunion-Père Lachaise » ont payé 950 euros pour l’année et recoivent en échange, chaque semaine, un « petit panier » de légumes pesant 3 à 5 kilogrammes selon les récoltes. Chacun doit aussi assurer une permanence quatre mercredis sur l’année.
« Je trouve ça vraiment très chouette ! C’est à taille humaine, tu découvres des légumes, tu n’as pas à te poser la question de quoi acheter. Et je sais d’où vient ce que je mange », se réjouit Charlotte, 29 ans, amapienne depuis quatre ans et employée par une association de lutte contre la précarité étudiante. « Les questions liées à l’alimentation constituent un bon angle pour être engagé dans sa vie quotidienne », estime-t-elle. Elle cuisine les légumes avec son conjoint, reconnaissant que cela nécessite parfois un peu de « créativité ».
« On est contents de voir revenir les tomates au printemps ! », illustre Pierre, 53 ans, électricien, quand nous l’interrogeons sur la diversité et la taille des paniers pendant les mois les plus froids. « On prend les contraintes qu’on accepte. Ça a aussi des avantages. Lutter contre le réchauffement climatique et la malbouffe, ce n’est pas une contrainte, c’est un plaisir. Quand on a des enfants, on a aussi une responsabilité ».
Anticiper les quantités
Le maraîcher de cette Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) vient peu aux distributions de légumes, même si cela fait théoriquement partie des engagements de ceux et celles qui signent ce type de contrat. Sa ferme en agriculture biologique du Les trois parcelles, se situe à 100 kilomètres de là, dans le Loiret. Il y organise des chantiers et une visite annuelle pour les adhérents.
« Ce lien avec les familles est très important », considère Marc-Albert Bourdassol, maraîcher dans les Yvelines, qui livre une autre Amap. « Elles suivent nos aventures, on va dire. On essaie de les renseigner sur les réussites ou les galères de la ferme : en ce moment, ce sont les sangliers ! », témoigne-t-il.
« Les Amap sont la clé du succès de l’entreprise que je tiens aujourd’hui. Sans ça, en toute honnêteté, je pense que je n’aurais pas fait ce métier », poursuit l’agriculteur qui s’est reconverti après une carrière dans la vente et le marketing. « Le fait que ce soit un engagement annuel nous donne une vision sur l’année, des quantités à produire et une avance de trésorerie. Cela permet d’anticiper les investissements ou les embauches, par exemple, détaille Marc-Albert Bourdassol. Et lorsque je vais en distribution, je suis quasiment certain de revenir avec mes caisses de fruits et légumes vides. Sur un marché, on ne sait pas forcément. Les revendeurs, eux, commandent uniquement des légumes “stars”, qui peuvent se vendre facilement. »
« L’inconvénient, c’est qu’il faut pouvoir assumer chaque semaine le fait de livrer 42 paniers à des clients ! Il y a des moments où on sait que le panier ne va pas être très beau. Ça va un peu mieux grâce à l’expérience, mais au début, il y a des moments où je regardais mes chaussures », se souvient Marc-Albert Bourdassol. « Les gens sont plutôt dans le soutien. Même si j’ai des petits paniers, ils n’oublient pas les gros. Du 15 juillet au 15 août, c’est le pic de production des tomates, mais aussi des départs en vacances. Je suis certain de pouvoir les écouler : ça fait 2 ou 2,5 kg de tomates par panier, soit bien au-delà du prix payé par les amapiens, ça compense un petit peu les mois où on produit moins de légumes. » L’autre maraîcher de la ferme, La clairière paysanne, livre des paniers coûtant 24 euros chacun à deux autres Amap.
« Politiser une façon de manger »
Une charte, élaborée en 2014, définit les grands principes des Amap. Elles « visent à une transformation sociale et écologique de l’agriculture et de notre rapport à l’alimentation en générant de nouvelles solidarités », peut-on lire dans le document. L’activité agricole doit être « durable, diversifiée et adaptée au territoire, en rupture avec l’agro-chimie (…) et toute entreprise d’appropriation mercantile du vivant ». Elle doit aussi favoriser « la biodiversité végétale et animale » et contribuer « au maintien et au développement des semences paysannes. » Les adhérents s'engagent à « prendre en compte équitablement avec les paysan-ne-s les fluctuations et aléas inhérents à leur activité », à s’impliquer dans la vie de l’Amap ou encore à participer aux visites à la ferme.
Mais outre ces grands principes, « chaque partenariat est fait en fonction du territoire, des personnes et des paysans », explique Leeloo Vernet, chargée d’animation et de communication pour le Mouvement inter-régional des Amap (Miramap). « Une Amap, c’est plutôt une philosophie. C’est politiser une façon de manger : ce qu’on mange peut devenir déclencheur d’un engagement citoyen pour la solidarité paysanne ».
Mais tout le monde peut-il se permettre cette politisation ? Les amapiens et amapiennes sont-ils uniquement des personnes privilégiées ? « C’est une image dont nous souffrons beaucoup. Elle est plutôt fausse. Il reste moins cher d’avoir un panier en Amap que d’aller au magasin bio », assure Leeloo Vernet, qui note aussi que les collectifs se situent « beaucoup dans les villes, mais aussi dans les milieux ruraux ».
Reste qu’il faut avoir la capacité financière d’acheter des produits bios et de s’engager à l’avance pour les paniers. « Beaucoup de paysans font des contrats solidaires, précise cependant Leeloo Vernet. Il y a des partenariats avec les caisses d’allocations familiales locales pour des paniers gratuits ; certains amapiens paient un peu plus, d’autres un petit peu moins ». La charte des Amap précise que « chaque [association] cherche à élargir l’accessibilité d’une alimentation ["de bonne qualité gustative, sanitaire et environnementale"] à toutes et à tous. »
En récoltant des données auprès des mouvements locaux de six régions, le Miramap recense 2 846 fermes engagées dans des Amap en 2025 et 120 750 amapiens et amapiennes dans huit régions. Mais toutes les régions ne sont pas organisées en réseau et toutes les Amap ne sont pas membres des réseaux.
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Des fermes de taille modérée
Nées dans les années 2000, les Amap n’ont jamais vraiment décollé en nombre. « C’est un système qui va assez loin dans les engagements, mais qui produit certaines contraintes pour les consommateurs et les producteurs », observe Léo Pérette, sociologue, auteur d’une thèse sur le travail des producteurs agricoles commercialisant en circuit court. « C’est quelque chose qui déborde de la consommation classique, même de l’acte engagé, qui peut consister à consommer des produits bio par exemple. Voir le bénéfice qu’il y a à payer à l’avance pour un produit auquel on n’a même pas encore goûté, ça demande un niveau de conscience écologique et de solidarité avec le producteur qui n’est pas installé chez tout le monde, en plus du coût économique. »
Les producteurs eux-mêmes ont des profils particuliers. « Beaucoup sont des outsiders qui ne viennent pas du monde agricole ou qui sont dans une vision tellement militante qu’ils sont un peu mis de côté par la société agricole dominante », constate encore le chercheur. « Il y a l’idée dans les Amap que pour assurer les revenus il n’y a pas besoin de grossir, de vendre plus, une fois qu’on a atteint un niveau de revenu satisfaisant », précise-t-il notamment. En outre, certains producteurs de petite taille commercialisant en circuit court ne recherchent pas particulièrement « le lien vers le consommateur », la sociabilité spécifique aux Amap.
Et toutes les productions agricoles ne se prêtent pas facilement à ce fonctionnement. « Cela fonctionne très bien pour le maraîchage, des produits frais, bruts, qui n’ont pas besoin d’être transformés et qui nécessitent moins d’investissement pour se lancer, par rapport aux céréales ou à l’élevage par exemple », indique également Léo Pérette.
Des initiatives concurrentes
Autre explication à l’absence de généralisation des Amap : le développement d’initiatives « qui ont bien compris le mouvement, mais qui vont essayer de le répliquer en assouplissant notamment la contractualisation à long terme », analyse Léo Pérette.
Pour contourner l’absence de choix ou la faible variété potentielle des fruits et légumes à certaines périodes de l’année, ces initiatives proposent par exemple de composer son panier ou de se fournir chez plusieurs producteurs. Ces « intermédiaires de nouvelle génération » ont « eu pour effet de capter d’autres segments de la population, notamment des cadres de centres-villes séduits par le modèle sans être prêts à avoir la rigueur de l’organisation », explique Léo Pérette. Si ces alternatives contribuent au développement des circuits courts, elles ne garantissent pas aux paysans des revenus fixes sur l’année.
« Il y a pas mal de mouvement d’une année sur l’autre. Nous avons du mal à recruter », confie Anne, professeure à la retraite de 64 ans, dans l’Amap parisienne que nous avons visitée. Celle-ci compte aujourd’hui une petite cinquantaine d’adhérents. « J’ai commencé en 2009, nous étions 200 ; au-delà, il y avait une file d’attente. Mais il n’y avait pas encore de magasins bio », souligne Anne. Pour les amapiens et amapiennes rencontrés ce soir-là, cependant, pas question de revenir en arrière.
Célia Szymczak ![]()