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Par Carenews INFO - Publié le 27 octobre 2026 - 07:45 - Mise à jour le 27 octobre 2026 - 07:45
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2010 : l'impact investing, ou le pari de financer la transformation

[SÉRIE « HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE ENGAGÉE »] Depuis les années 2000, un mot s'est installé notamment dans le vocabulaire de la finance : l'impact. Il désigne l'ambition d'investir dans des entreprises qui résolvent des problèmes sociaux ou écologiques, tout en attendant un retour financier. Quinze ans plus tard, le marché pèse des centaines de milliards d’euros, il y a débat sur son périmètre, et certains de ses acteurs s'interrogent sur ce qu'il a vraiment changé.

La notion d'impact investing apparait à partir de 2007 et se développe surtout dans les années 2010. L'ambition affichée est de concilier impact social et environnemental avec une exigence de rentabilité financière. Crédit : Carenews.
La notion d'impact investing apparait à partir de 2007 et se développe surtout dans les années 2010. L'ambition affichée est de concilier impact social et environnemental avec une exigence de rentabilité financière. Crédit : Carenews.

 

 

Vers 2014, Jean Moreau cherche de l'argent. Il a cofondé Phénix, une entreprise qui lutte contre le gaspillage alimentaire, et il veut lever plusieurs millions d'euros au service de cette mission, pour faire de la seconde vie solidaire des invendus la norme. Il enchaîne les rendez-vous et découvre qu'il n'entre dans aucune case.

Du côté de l'économie sociale et solidaire, on le trouve trop ambitieux, trop pressé, les montants et valorisations demandés trop conséquents. On lui propose deux cent mille euros en obligations convertibles quand il en veut plusieurs millions. Du côté du capital-risque, on le regarde comme un gauchiste anticapitaliste. Lui voulait les deux : des investisseurs du monde social pour la cohérence et avec la vision et les valeurs, des investisseurs du capital-risque pour la puissance de feu et l’expérience du changement d’échelle. Il finira par obtenir un pool d’investisseurs diversifiés, avec 2 millions d’euros levés en 2015 emmené par Starquest Capital et Inco puis 15 millions en 2018. En 2014, cela restait rare.

Entre ces deux mondes qui ne se parlaient pas, un troisième espace était en train de se construire. On l'appelle l'impact investing, ou investissement à impact. Son pari : faire tenir dans un même véhicule financier la recherche de rendement et la transformation sociale.

Comme toutes les composantes de l’économie engagée, il vient de quelque part. Selon les pays, il hérite de traditions différentes : la finance solidaire en France, la fondation-investisseur dans le monde anglo-saxon, la microfinance dans les pays du Sud.

 

2007-2015 : l'émergence

 

Pendant huit ans, le secteur se cherche. Un mot est forgé, des pionniers avancent et quelques institutions se créent, mais les montants restent modestes et les définitions instables, puis les États s'en mêlent.

 

Un mot né pour fédérer

 

Tout part du centre de conférences de la Fondation Rockefeller à Bellagio, sur le lac de Côme. Le terme d’« impact investing » y est proposé par la fondation. Deux réunions, en octobre 2007 puis en juin 2008, rassemblent des gens venus de la philanthropie, de la gestion d'actifs, de l'entreprise sociale et du conseil. Depuis des décennies, de l'argent privé sert à résoudre des problèmes sociaux, mais chacun travaille dans son coin. Antony Bugg-Levine, qui pilote l'initiative chez Rockefeller, résume : « Les participants sont arrivés en se présentant comme investisseurs en microfinance, en logement abordable ou en énergie verte, et ils en sont ressortis avec la conviction d'appartenir au même mouvement d’impact investing. »

Le choix du vocabulaire était calculé. Les termes existants, mission-related investing et program-related investing, ne parlaient qu'aux fondations. Il en fallait un qui résonne chez les gestionnaires de capitaux, puisque l'ambition affichée était de rallier les maisons d'investissement au financement des entreprises sociales.

Le rôle d'une fondation comme Rockefeller consistait alors souvent à investir aux côtés d'investisseurs classiques, en absorbant une part du risque et en acceptant un rendement plus faible. C’est ce qu’on appelle le « blended investing ». L'idée était de faire levier sur des capitaux disponibles pour financer plus largement des entreprises sociales de plus en plus nombreuses. À l'origine, l'impact investing recouvre donc à la fois de la philanthropie et de l'investissement classique.

Cette naissance fédératrice explique l'ambiguïté qui dure encore. Sous un même mot cohabitent des réalités très différentes : un fonds de capital-risque qui entre au capital d'une entreprise sociale française, un montage mêlant argent philanthropique et argent public pour financer une infrastructure au Sahel, un fonds coté spécialisé dans les énergies renouvelables... 

Le rapport du Monitor Institute avait posé dès 2009 la ligne de partage la plus utile, entre ceux qui font passer l'impact d'abord, quitte à rogner sur le rendement, et ceux qui font passer le rendement d'abord, avec un plancher d'impact. Cette distinction sera affinée en 2012 par Bridges Ventures en un spectrum of capital, un continuum qui va du don pur à l’investissement classique, puis par la Taskforce du G8 en 2014, qui en fera la grille de lecture de référence du secteur.

Cet article se tient d'un côté précis de ce spectre : celui du capital-risque et du capital-développement investis dans des entreprises à finalité sociale ou environnementale. C'est ce que la France appelle l'investissement à impact, et c'est ce qui reste le plus proche de l'entrepreneuriat social dont il est issu.

 

Les premières institutions

 

Le Global Impact Investing Network est fondé en 2009. Le premier contrat à impact social est lancé en 2010 à Peterborough, au Royaume-Uni. La même année, en novembre, J.P. Morgan publie avec la Fondation Rockefeller un rapport qui prétend faire de l'impact une classe d'actifs à part entière et annonce un marché potentiel de 400 milliards à 1 000 milliards de dollars sur dix ans. En réalité, leur vision très large de l’impact investing incluait également par exemple toute l’inclusion financière, qu’elle soit conçue pour être sociale ou pas, ainsi que le financement d’infrastructures dans les pays du Sud.

En France, les premiers fonds naissent à la même période (voir plus loin). À partir de 2010, l'épargne salariale doit obligatoirement proposer un fonds solidaire, ce qui alimentera le secteur pendant quinze ans. 

 


Lire également : 1990 : la finance solidaire, un autre rapport au capital


 

Le moment britannique

 

Ce marché n'a pas émergé totalement spontanément. Il a été construit, et le Royaume-Uni en fut le laboratoire politique.

L'homme clé s'appelle Ronald Cohen. Cofondateur d'Apax Partners, l'un des pionniers du capital-risque européen, il consacre la seconde partie de sa carrière à transposer ses méthodes au champ social. Dès 2000, sous un gouvernement Labour, il préside une première task force britannique sur l'investissement social, puis une commission sur les avoirs bancaires dormants. En 2007, il cofonde Social Finance, qui lance trois ans plus tard le premier contrat à impact social du monde à Peterborough : des investisseurs privés financent un programme contre la récidive en sortie de prison et sont remboursés par l'État si les résultats sont au rendez-vous.

En 2012 naît Big Society Capital, présentée comme la première banque d'investissement social, dotée de 600 millions de livres provenant notamment des comptes bancaires dormants. Le gouvernement Tories de David Cameron en fait un étendard. L’idée était de structurer le marché de l’impact investing en investissant dans des fonds thématiques et régionaux, pour attirer ensuite d’autres investisseurs, et en investissant, si nécessaire à perte, dans les « infrastructures » de ce marché : outils d’évaluation et de comparaison des impacts, plateforme d’échanges des titres, etc.

J'y ai travaillé en 2013. De l'intérieur, le tâtonnement de ces pionniers sautait aux yeux. L'affichage politique était fort, les moyens réels, mais pour certains la compréhension du secteur naissant restait sommaire malgré les études commandées. Même là, une partie de l’équipe, issue de grandes banques d’investissement classiques, y raisonnait souvent en opposant le lucratif et le non-lucratif, sans toujours bien voir la diversité et la subtilité des modèles économiques qui existaient entre les deux. Un marché se construisait sur des catégories que ses architectes maîtrisaient encore mal. 

Ce soutien à l'impact investing allait d'ailleurs de pair avec un désengagement rapide de l'État britannique dans ses subventions aux associations. On demandait à ces dernières de devenir des entreprises sociales, d'assumer le même impact social tout en s'autofinançant davantage, sans leur laisser le temps de s'y préparer.

Cela n'a pas empêché la bascule internationale. Le 6 juin 2013 à Londres, le Premier ministre britannique annonce la création d'une Social Impact Investment Taskforce sous la présidence britannique du G8, présidée par Ronald Cohen. Son rapport de septembre 2014 s'intitule « Impact Investment : The Invisible Heart of Markets ». En 2015, la taskforce devient permanente sous le nom de Global Steering Group for Impact Investment, aujourd'hui GSG Impact, qui rassemble plus de trente pays. En France, c'est l'association Fair qui en héberge le conseil national, en partenariat avec France Invest et le Forum pour l’investissement responsable (FIR).

 

La greffe française

 

L'impact investing n'arrive pas en France sur un terrain vierge. Le pays possède déjà, depuis les années 1980, un écosystème que peu de voisins européens connaissent : la finance solidaire, ses clubs d'investisseurs, ses fonds 90/10 qui affectent une part de l'épargne salariale à des entreprises solidaires, et plus tard l'agrément Esus.

Patrick Sapy, directeur général de Fair - née en 2021 du rapprochement de Finansol (1995) et de l'Impact Invest Lab (2016) - jusqu'en octobre 2026, résume la relation d'une formule : « la finance à impact est à la finance solidaire ce que l'entrepreneuriat social a été à l'économie sociale et solidaire ». Des modes d'organisation différents, souvent les mêmes objectifs, et une différence de public, puisque la finance solidaire mobilise l'épargne des particuliers quand l'impact investing s'adresse d'abord aux professionnels de l’investissement.

 

En 2014, dans la foulée du G8 de Londres, le Comité français sur l'investissement à impact social s'accorde sur une définition de l'impact investing : « Un investissement qui allie explicitement retour social et retour financier sur investissement. »

 

En 2014, dans la foulée du G8 de Londres, le Comité français sur l'investissement à impact social s'accorde sur une définition : « Un investissement qui allie explicitement retour social et retour financier sur investissement. L'investissement à impact social implique en conséquence l'établissement d'objectifs sociaux prioritaires et spécifiques dont l'impact est mesurable par un processus continu d'évaluation. »

En mars 2021, France Invest et le Forum pour l'investissement responsable publient un cahier commun, « Investissement à impact : une définition exigeante pour le coté et le non-coté », qui fait aujourd'hui référence. Cette définition repose sur trois piliers : l'intentionnalité, c'est-à-dire la volonté explicite de produire un effet ; l'additionnalité, qui suppose que l'argent apporté change quelque chose ; la mesurabilité, qui oblige à documenter les résultats.

 

Les pionniers

 

Deux familles coexistent dès l'origine. Ceux qui viennent du monde solidaire d'abord. Phitrust, créé par Olivier de Guerre, commence au début des années 2000 par l'actionnariat engagé dans les entreprises cotées, avant de financer directement des entrepreneurs sociaux, souvent des entreprises d’insertion. Le Comptoir de l'innovation, devenu Inco en 2016, hérite d'un ADN relativement marqué par l'économie sociale et investit largement dans les territoires. Investisseurs & Partenaires, fondé en 2002, se spécialise dans les petites entreprises africaines.

Ceux qui viennent du marché ensuite. AlterEquity fondé en 2009 vise d'emblée des entreprises plus commerciales, avec des objectifs d'impact réels mais des attentes de rendement proches du marché classique. Citizen Capital, fondé en 2008, et Investir&+, fondé en 2011, occupent des positions intermédiaires.

Jean-Michel Lecuyer, qui dirige Inco, décrit l'écart : « Le ciblage n'était pas le même, les entreprises financées non plus, les attentes de rendement encore moins. »

Une troisième famille arrive par les grandes entreprises. Nature & Découvertes avait ouvert la voie dès 1994 en versant 10 % de son résultat net à sa fondation, qui soutient la protection de la nature et l'éducation à la biodiversité. Danone lance en 2007 danone.communities, une Sicav qui finance des entreprises sociales dans le sillage de Grameen Danone au Bangladesh, puis en 2009 le fonds Danone Ecosystème, doté de 100 millions d'euros. La même année, Schneider Electric crée un fonds pour l'accès à l'énergie dans les pays émergents, conçoit des produits bon marché pour les ménages pauvres. En 2014, BNP Paribas monte des équipes dédiées aux entrepreneurs sociaux et engage ses fonds propres dans l'investissement solidaire et la microfinance. Elle en est aujourd'hui l'un des premiers financeurs en France. Ashoka, enfin, a beaucoup fait pour que des dirigeants et investisseurs apprennent à reconnaître un entrepreneur social et à travailler avec lui.

 


Lire également : Ashoka France poursuit sa réflexion sur les modèles économiques de l’intérêt général


 

Le mécanisme qui engage

 

Un dispositif résume l'ambition du secteur : le carried interest, cette part de plus-value qui revient à l'équipe de gestion, est souvent indexé sur des indicateurs d'impact. Laurence Méhaignerie, de Citizen Capital, décrit la méthode : « Au terme de la due diligence, un business plan impact est établi avec les dirigeants et annexé au pacte d'actionnaires, sept à huit indicateurs sont retenus, et la rémunération de l'équipe est alignée pour moitié sur la performance sociale du fonds.  »

Mais même à impact, un fonds obéit aux règles du marché : des tickets calibrés, un rendement à tenir, une durée de vie fixée à dix ans.

 

2015-2020 : l'institutionnalisation

 

C'est la période du vrai décollage, dont le climat en est le moteur. Un accord international change les anticipations des investisseurs, les fonds se multiplient, l'environnement prend le pas sur le social, et le secteur commence à se compter.

 

L'Accord de Paris, signé en décembre 2015 à l'issue de la COP 21, n'a pas seulement produit une prise de conscience. Il a fait quelque chose de plus décisif pour un investisseur : il a rendu l'avenir prévisible.

 

L’Accord de Paris change la donne

 

Si l'on demande aux acteurs quand le marché a réellement décollé, beaucoup ne citent pas 2010, mais 2015.

L'Accord de Paris, signé en décembre 2015 à l'issue de la COP 21, n'a pas seulement produit une prise de conscience. Il a fait quelque chose de plus décisif pour un investisseur : il a rendu l'avenir prévisible. En engageant les États sur des trajectoires de réduction des émissions, il a garanti qu'il existerait des marchés pour les solutions de décarbonation. Les entreprises se sont retrouvées avec des objectifs à tenir, les pouvoirs publics ont annoncé qu'ils soutiendraient la transition, les médias en ont fait un récit désirable et les consommateurs ont voulu y participer.

Pour qui place de l'argent, cela change tout. Le risque principal d'un investissement innovant n'est pas technique mais commercial : le marché existera-t-il ? Après Paris, la réponse devient oui, en tous les cas c’est politiquement garanti.

Jean-Michel Lecuyer, le directeur général d’Inco, situe le changement d'échelle entre 2015 et 2017, moment où beaucoup d'acteurs créent leur fonds à impact. En France, l'effet se combine avec la loi de 2014 sur l'économie sociale et solidaire, qui avait clarifié ce qu'était une entreprise sociale et avait renforcé son lien aux circuits de la finance solidaire via l'agrément Esus. Arrivent alors les fonds venus du capital-investissement classique, qui ouvrent une branche impact : Tikehau Capital en 2018, Raise en 2019, Ring Capital en 2021 et d’autres, surtout tournés vers le climat et l’économie circulaire.

 

Combien pèse ce marché ? Personne ne le sait vraiment

 

L'histoire chiffrée du marché français tient en quelques jalons. Mais attention, ils ne mesurent pas tous la même chose.

Les premiers états des lieux, portés par l'Impact Invest Lab (iiLab), ne comptaient que l'impact social : 3 milliards d'euros sous gestion fin 2017, pour 400 millions engagés dans l'année (iiLab, 2019), puis 4 milliards en 2018 (iiLab) et 4,4 milliards en 2019 (Avise).

Puis Fair, le FIR et France Invest reprennent l'exercice avec une définition élargie au social et à l'environnemental. Ils comptent 14,8 milliards d'euros d'actifs sous gestion en 2022 (Panorama de la finance à impact 2023). Le saut de 4 à 15 milliards n'est pas une explosion du marché : c'est surtout un changement de périmètre et d'équipe.

L'édition suivante le confirme. Elle annonce 34,6 milliards d'euros pour 2023 (Panorama de la finance à impact 2024), soit plus du double en un an. Là encore, le marché n'a pas doublé. Les fonds cotés sont simplement entrés dans le périmètre pour la première fois, apportant 13 milliards, et le nombre d'acteurs recensés est passé de 66 à 92. Pour connaître l'argent réellement placé dans des entreprises, il faut regarder le capital investi : 16,4 milliards d'euros en 2023, dans environ 13 800 organisations.

À l'échelle européenne, le même brouillard règne. Impact Europe, l'ex-association de venture philanthropy EVPA rebaptisée en 2024, estimait l'investissement direct à impact à 80 milliards d'euros en 2021, dont 32 seulement vraiment additionnels. En comptant aussi l'investissement indirect, via les fonds de fonds, elle monte à 190 milliards.

Ces écarts sont des choix. On gonfle ou l'on réduit un même marché selon qu'on compte les actifs sous gestion ou le capital investi, selon qu'on inclut ou non les fonds cotés, selon qu'on additionne ou non les étages d'intermédiaires, selon qu'on exige ou non une vraie contribution de l'investisseur.

Ce dernier critère, l'additionnalité, est celui qui sépare le plus l'école française des approches anglo-saxonnes. Dès qu'on le relâche et qu'on englobe toutes les classes d'actifs, obligations et immobilier compris, les montants s'envolent : le Global Impact Investing Network chiffrait le marché mondial à 1 571 milliards de dollars en 2023.

 

Le cadre européen, entre soutien et silence

 

Le Royaume-Uni a fourni le récit et les premiers exemples, l'Union européenne a fourni une bonne part de l'argent. Tout part de l'Initiative pour l'entrepreneuriat social, présentée en octobre 2011 par la Commission sous l'impulsion de Michel Barnier, alors commissaire au marché intérieur. Un groupe d'experts, le Geces, est chargé d'en préciser les contours et de proposer une définition européenne de l'entreprise sociale. En 2013 suit un label de fonds, l'EuSEF, créé en même temps que son équivalent pour le capital-risque. Il n'a guère pris : une poignée de fonds seulement l'ont adoptée dont un seul en France : Phitrust. C'est pourtant le seul cadre réglementaire que l'Union ait consacré au sujet. En décembre 2024 encore, la Platform on Sustainable Finance renonce à faire de l'impact une catégorie réglementaire, faute de pouvoir établir un lien de causalité entre un investissement et son impact.

Contrairement à une idée reçue, l'Union européenne n'a jamais défini réglementairement l'impact investing. Le seul cadre dédié est le règlement EuSEF de 2013 sus-nommé. Les autres textes, SFDR, taxonomie, normes de reporting, relèvent de la finance durable.

L'essentiel est passé par le financement. Le Fonds européen d'investissement lance en 2013 le Social Impact Accelerator, premier fonds de fonds européen dédié, puis devient l'investisseur d'ancrage de nombreux fonds à impact, en y prenant jusqu'à 40 ou 50 % selon Olivier de Guerre, ou en garantissant une partie de leurs pertes. S’il ne légifère pas, il façonne en partie les pratiques du marché.

Depuis 2021, le programme InvestEU inclut l'investissement social dans ses priorités. Certains États ont choisi d'y consacrer leurs fonds européens pour bâtir de toutes pièces un marché, avec ses incubateurs, ses accélérateurs et ses fonds. Le Portugal dès 2014, avec Portugal Inovação Social et environ 150 millions d'euros du Fonds social européen. L'Espagne en 2024, avec un Fonds d'impact social de 400 millions d'euros issu du plan de relance européen.

Pour Olivier de Guerre, « le secteur privé sur le marché social et solidaire en France n'existerait plus sans les financements européens ».

 

2020-2026 : maturité et tensions

 

Le secteur atteint sa taille adulte, et découvre ses limites. Les plans de relance post-covid prolongent la dynamique, mais les questions qui montent portent désormais sur ce que cet argent produit vraiment.

 

L'écrasante majorité de l'impact investing va à l'environnement, et une part très minoritaire au social », selon Olivier de Guerre, PDG de Phitrust. 

 

Le grand déséquilibre

 

De quoi ce marché est-il fait ? Le constat d'Olivier de Guerre est net : « L'écrasante majorité de l'impact investing va à l'environnement, et une part très minoritaire au social. » Il évalue le rapport à 95 pour 5. Il estime que déséquilibre est tout aussi net entre finance first et impact first, au profit du premier, qui affiche des rendements nettement plus élevés et une certaine liquidité.

L'explication de la prééminence de l'environnement tient moins à l'idéologie qu'à la mécanique économique. Une solution environnementale repose souvent sur une technologie propriétaire, brevetable, réplicable d'un endroit  à l'autre, capable de passer à l'échelle sans que ses coûts explosent. C'est le profil que recherche le capital-risque. Une intervention sociale repose plus sur du terrain et de l'ingénierie humaine. Elle coûte cher, ne se brevette pas, se réplique difficilement, et sa performance dépend de la qualité des équipes autant que du modèle.

Le même mécanisme explique un autre angle mort, relevé par Léa Zavlasky, du fonds Makesense Seed : l'impact investing au sens de Venture Capital, soit du capital-risque investi dans des entreprises jeunes, fonctionne mal sur le matériel, l'industrie lourde et l'agriculture, précisément là où les besoins de la transition sont les plus massifs et qu’il faut de nouveaux projets. Ceux qui arrivent avec les lunettes du capital-investissement classique confirment la règle : ils veulent investir dans ce qu'ils connaissent, du logiciel, des plateformes, et surtout des entreprises capables de croître très vite. 

Cela fonctionne pour des acteurs bien placés sur la chaîne de valeur, comme Back Market, une plateforme qui ne reconditionne rien elle-même mais met en relation acheteurs et réparateurs professionnels. Elle a levé près d'un milliard d'euros en dix ans, d’ailleurs presque exclusivement auprès de fonds de capital-risque classiques, de Goldman Sachs à Tencent. Les places de marchés en ligne tel Back Market sont des acteurs qui sont en position de force pour capter un maximum de valeur financière sur leur chaine de valeur globale.

Cela fonctionne beaucoup moins pour les ateliers qui font le travail matériel de terrain, pourtant tout aussi indispensables. Murfy répare et reconditionne de l'électroménager avec ses propres techniciens et ateliers. Elle aussi a trouvé des fonds à impact, mais à l'été 2022 son tour de table a failli échouer quand l'investisseur principal hésite, au point de ne pas pouvoir payer les salaires à la fin du mois (Maddyness, 2023). Murfy est aujourd'hui une organisation en forte croissance, prouvant que ce n’est pas impossible, mais que c’est certainement plus difficile, quand on est dans sa position sur la chaîne de valeur.

 

Rendement et additionnalité

 

Sur le rendement, la discrétion est de mise. Les chiffres circulent peu et se comparent mal, mais les écarts sont considérables. Une foncière solidaire peut viser 1 %. Un fonds environnemental peut espérer 20 %. Makesense Seed a promis 5 % à ses investisseurs.

 

Le rêve initial était de concilier rendement de marché et impact, et une partie du secteur en revient.

 

Léa Zavlasky formule la règle que beaucoup gardent en tête sans la formuler : « Si vous voulez un impact social, vous devez envisager une décote de rentabilité. » Le rêve initial était de concilier rendement de marché et impact, et une partie du secteur en revient.

L'autre question, plus dérangeante, est celle de l'additionnalité. Jean Moreau, qui a levé auprès des deux mondes, point un risque réel :  « L'impact investing peut parfois se réduire à un faux nez du capital-risque. » Quand un fonds à impact finance une entreprise que le marché aurait financée de toute façon, à des conditions comparables, sans rapport différent à la temporalité, ni au risque, ni à la rentabilité escomptée, qu'a-t-il ajouté dans l'équation ?

Il a parfois amélioré son reporting, rarement changé sa trajectoire. Patrick Sapy, qui défend pourtant le secteur, reconnaît le revers du succès : « À mesure que le capital-investissement s'est mis à investir massivement dans des projets qualifiés comme étant “à impact”, sont apparus quelques beaux exemples d'impact washing. »

Il faut noter ce que ces fonds ont apporté à des entrepreneurs comme Jean Moreau : une capacité à prendre des risques et à financer des montants que le monde solidaire n'atteignait pas. « Le croisement des deux cultures a été fertile, estime Jean-Michel Lecuyer, mais pas sans tension, les fonds venus du marché adoptant en cas de difficulté les mêmes réflexes de défiance envers les dirigeants que leurs homologues classiques. »

 

Le temps long

 

Un fonds vit dix ans. C'est la convention du métier, celle qu'attendent les investisseurs et que reproduisent les gestionnaires. L'impact, lui, se construit sur des durées bien plus longues.

Phitrust en offre plusieurs illustrations. Le fonds est sorti de la Laiterie du Berger, au Sénégal, après onze années de présence, et d'Ecodair après seize ans, enfin il soutient le groupe d’insertion La Varappe depuis près de 20 ans. Dans les trois cas, l'investisseur est resté bien au-delà des usages, parce que les entrepreneurs le demandaient.

Que devient l'impact après la sortie ? Dans peu d'entreprises, il est totalement consubstantiel au modèle économique. Une fois l'investisseur engagé parti, il reste possible de remettre la pression sur les fournisseurs ou sur les salariés. Certains plaident pour des fonds à vingt ans, voire des véhicules permanents. Le marché n'y est pas.

 

Le vent a tourné

 

Depuis deux ou trois ans, lever des fonds à impact est devenu difficile. Le reflux général sur les sujets environnementaux et sociaux touche aussi les investisseurs, et les discours sur la souveraineté et le réarmement captent l'attention et les capitaux. La liquidation d'Ÿnsect fin 2025, après plus de 600 millions d'euros levés dont une part importante d'argent public, a sans doute achevé de refroidir le secteur.

Le mouvement ne s'arrête pas pour autant. En janvier 2023, Crédit Mutuel Alliance Fédérale décide d'affecter chaque année 15 % de son résultat à un « dividende sociétal », entre dons et investissements à impact : 439 millions d'euros la première année, 574 millions la suivante.

 

Ce que l'impact investing aura montré

 

On pourrait s'arrêter sur la taille du marché. Rapportés aux masses en jeu, ces montants restent des niches, et la bascule véritable se jouera ailleurs, du côté de la régulation de la finance classique.

Ce qu'il aura changé tient d'abord aux idées. Il a imposé qu'on ne peut plus chercher le profit sans identifier, mesurer et maîtriser ses effets sur les populations concernées. Il a rendu banale une chose impensable avant 2008 : un même projet peut être à la fois lucratif et non lucratif, avec un modèle hybride.

Il a aussi rendu visibles les endroits où ça coince. Les actionnaires, et ceux dont ils gèrent l'argent, veulent le maximum de rendement, sans risque, dans des délais de plus en plus courts. L'action sociale demande du temps et des gens. Résultat : l'argent afflue vers les technologies vertes, où les deux logiques s'accordent, et se raréfie du côté social, où elles s'opposent.

Olivier de Guerre ne croit pas que cet écart puisse durer. Avec l'intelligence artificielle, qui va transformer en profondeur les entreprises, il faudra selon lui flécher l'épargne vers les plus démunis, « au risque d'avoir une explosion sociale non contrôlée. On n'en est pas loin. »

À ce stade, nous voyons assez précisément ce que le marché saura financer, et ce qu'il faudra bien continuer de financer autrement.

 

Félix Beaulieu

 


 


Retrouvez l'ensemble des articles déjà parus de la série « Histoire de l'économie engagée », par Félix Beaulieu :

 

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