« Performance financière et RSE vont de pair », selon Elizabeth Tchoungui (Groupe Orange)
Le Groupe Orange lance son nouveau plan stratégique, intitulé « Trust the future ». Malgré le contexte plus général de backlash écologique, la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) y a une place importante, explique Elizabeth Tchoungui, directrice exécutive du groupe en charge de la RSE, dans un entretien à Carenews, en amont du Sommet de la mesure d’impact, organisé le 13 avril à Paris.
Le Groupe Orange, l’un des principaux opérateurs de télécommunication dans le monde, compte 68 000 salariés en France et près de 125 000 dans le monde, pour un chiffre d’affaires total de 40 milliards d’euros. Quels sont les grands principes de sa politique RSE ? Comment le groupe a-t-il commencé à mettre en œuvre la directive CSRD sur les rapports de durabilité ? Comment concilier les objectifs financiers du groupe avec des objectifs sociétaux et environnementaux ? Carenews s’est entretenu sur ces sujets avec Elizabeth Tchoungui, directrice exécutive d’Orange en charge de la RSE.
- Carenews : Quels grands principes guident votre politique RSE ? Comment s’articule-t-elle avec la stratégie plus générale d’Orange ?
Elizabeth Tchoungui : L’une de mes grandes satisfactions, chez Orange, c’est que la RSE est au cœur de la stratégie de l’entreprise. En février, nous avons organisé notre Capital Markets Day, événement de communication auprès de notre communauté financière. Dès le début de son discours, notre directrice générale, Christel Heydemann, a souligné qu’Orange est engagé « pour la société, la planète et l’environnement ». C’est dire l’importance de ces sujets dans la stratégie du groupe.
Notre nouveau plan stratégique, intitulé « Trust the future », s’appuie sur la question de la confiance, que nous avions d’abord défrichée au sein de la direction RSE, en travaillant notamment sur les questions de cybersécurité ou de protection numérique des enfants.
Ce plan s’appuie sur trois piliers, qui sont tous déclinés sur les sujets RSE. Le premier est la proximité avec nos clients. Dans ce domaine, la direction RSE veille par exemple à construire une offre qui soit accessible à tous. Nous continuons aussi à travailler pour protéger les enfants de certains contenus numériques tout en répondant aux besoins des parents qu’ils puissent être équipés d’un téléphone.
Le deuxième pilier de notre stratégie est la croissance par l’innovation. Dans ce domaine, la RSE du groupe continue à étendre le réseau des « Orange digital centers », qui proposent des ateliers gratuits sur les questions numériques. Nous développons aussi les hubs d’accompagnement de start-ups numériques.
Notre troisième pilier est « l’excellence à grande échelle ». En matière de RSE, cela recouvre toutes nos propres actions de décarbonation, mais aussi notre programme Partners to net zero carbon, qui vise à accompagner nos partenaires et fournisseurs dans des objectifs de décarbonation. Cela recouvre aussi la question de la résilience de nos infrastructures face au changement climatique.
Ma direction est directement rattachée à notre directrice générale et je fais partie du Comex. Ce n’est pas toujours le cas dans les grands groupes, et cela fait vraiment la différence. »
- Vous êtes vous-même membre du comité exécutif (Comex) de l’entreprise. Est-ce que cela change la donne ?
C’est en effet un point extrêmement important. Ma direction est directement rattachée à notre directrice générale et je fais partie du Comex. Ce n’est pas toujours le cas dans les grands groupes, et cela fait vraiment la différence.
Au sein du Comex, je fais souvent office de « Schtroumpf grognon » sur certains sujets. Nous discutons, et nous parvenons toujours à un terrain d’entente.
Au final, si nous faisons un bilan de notre précédent plan stratégique, « Lead the future », nous avons atteint tous nos objectifs financiers et nous avons surperformé sur nos objectifs extra-financiers. C’est la preuve incarnée que performance financière et RSE vont de pair. Ce n’est pas l’un contre l’autre, mais l’un avec l’autre.
- Le backlash écologique observé au niveau international a-t-il changé quelque chose à vos objectifs ?
Non, nous n’avons rien lâché sur nos objectifs RSE, et nous avons même accéléré sur certains sujets, par exemple sur la féminisation des métiers techniques et numériques. Nous développons le programme Hello Women, qui vise à promouvoir la place des femmes dans ces métiers, à travers quatre grands axes : la sensibilisation, le recrutement, la fidélisation et la reconversion. Nous avons également un programme intitulé « Femmes entrepreneuses », qui consiste à accompagner des créatrices de start-ups en lien avec le numérique, grâce à du coaching et une mise en lien avec l’écosystème d’Orange. L’une des start-ups que nous avons accompagnées, qui intervient dans la deeptech, vient de lever six millions d’euros. C’est une grande satisfaction quand on sait qu’il y a très peu de femmes dans les start-ups de la tech et encore moins dans la deeptech.
Sur le plan purement formel, la mise en œuvre de la CRSD est une usine à gaz, et nous militons pour la simplifier. Mais nous faisons partie de ceux qui estiment qu’il faut la maintenir. »
- Orange est concerné par la mise en œuvre de la directive CSRD, sur les rapports de durabilité, qui est critiquée par certains et a fait l’objet de reculs législatifs récemment. Quelle est votre vision de cette obligation de rendre compte de vos impacts sociaux et environnementaux et de quelle manière l’avez-vous mise en œuvre chez Orange ?
Il est vrai que sur le plan purement formel, la mise en œuvre de la CRSD est une usine à gaz, et nous militons pour la simplifier. Mais nous faisons partie de ceux qui estiment qu’il faut la maintenir.
En effet, même si la mise en place a été très fastidieuse, la CSRD a des effets vertueux. Elle nous a permis de mieux identifier nos priorités, via l’écoute de toutes nos parties prenantes. Elle nous a également permis de mettre en place les bons outils informatiques pour fiabiliser les données remontées. En outre, la CSRD est validée par le Comex et le conseil d’administration, si bien que tout le monde se sent désormais concerné par ces sujets, et que nous travaillons dessus de manière plus transverse.
La directive CSRD a donc eu pour effet à la fois de renforcer l’acculturation de l’ensemble du groupe aux sujets RSE, mais aussi de consolider le pilotage de nos actions, avec plus d’efficacité et de résultats.
- Orange est partenaire du 4eSommet de la mesure d’impact, qui aura lieu le 13 avril à Paris. De quelle manière travaillez-vous sur le sujet de la mesure d’impact ?
La CSRD est l’un des outils qui permet de progresser sur la mesure d’impact, mais de manière générale, nous essayons d’appliquer l’approche méthodologique de la mesure d’impact sur tous nos programmes. Car mesurer l’impact de nos actions permet d’ajuster les programmes, de les renforcer s’ils sont pertinents, de les arrêter s’ils le sont moins. C’est aussi un levier possible pour obtenir plus de financements sur les sujets RSE.
Nous avons par exemple une business unit qui s’appelle Orange Energies, et qui intervient en Afrique pour rendre accessible le haut débit fixe et mobile, dans des zones parfois très isolées. Nous installons des panneaux solaires qui permettent d’alimenter nos antennes, et nous vendons le surplus de production d’énergie aux populations sur place, avec un système de « pay as you go », c’est-à-dire qu’elles ne paient que ce qu’elles consomment. Cela permet à des villages reculés d’accéder à la fois à la connexion mobile et Internet, mais aussi à l’électricité. Nos mesures d’impact ont démontré que cela favorisait le développement d’une multitude de nouvelles activités économiques génératrices de revenus pour les populations locales. Si bien qu’en République démocratique du Congo, nous avons reçu une subvention de l’État de 2,5 millions de dollars pour continuer de déployer le programme dans le pays.
La RSE, c’est toujours de la transformation qui demande de la pédagogie. »
- Orange développe l’idée d’un numérique plus durable et responsable, ce qui suppose notamment de faire durer les téléphones plus longtemps et donc pour vous potentiellement d’en vendre moins. Comment cette vision a-t-elle fini par l’emporter en interne ?
Cela s’est fait en plusieurs étapes. Le premier pas important a été le lancement du programme « Re » en 2020, qui permet de reprendre votre ancien téléphone, de le remettre en état et de proposer en boutiques du matériel reconditionné. C’était une révolution à l’époque, et il a fallu convaincre, notamment les vendeurs dont certains étaient sceptiques sur la qualité des produits et qui touchaient une commission moindre sur la vente de ces produits. Mais nous avons beaucoup travaillé sur la qualité de ces appareils reconditionnés et sur l’offre de réparation, et maintenant cela fonctionne. La RSE, c’est toujours de la transformation qui demande de la pédagogie.
- Comment liez-vous les sujets environnementaux et les sujets sociaux ou sociétaux dans votre politique RSE ?
Dans tous nos programmes, nous avons une approche holistique, qui lie les deux questions. Si l’on évoque Orange Energies, dont j’ai parlé précédemment, le fait de produire de l’énergie renouvelable permet de développer des activités génératrices de revenus pour les populations.
Autre exemple, Orange a un objectif de zéro émission nette en 2040. Nous souhaitons y parvenir en réduisant de 90 % nos émissions de gaz à effet de serre. Mais il restera forcément une petite part d’émissions, que nous cherchons à compenser grâce à notre programme de développement des « puits carbone », qui permettent d’absorber les émissions. Nous avons par exemple planté des forêts de pongamias à Madagascar. Or cet arbre produit une huile qui peut être utilisée comme combustible pour la cuisine. Là aussi, cela permet de générer des revenus, car les populations locales peuvent revendre le surplus de production.
Propos recueillis par Camille Dorival 