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Par Carenews INFO - Publié le 22 mai 2026 - 11:24 - Mise à jour le 22 mai 2026 - 11:54 - Ecrit par : Célia Szymczak
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Télétravail : quels effets réels sur l’activité des entreprises et des salariés ?

Plusieurs entreprises ont annoncé des changements dans leurs politiques de télétravail, argumentant de l’importance du présentiel pour stimuler la productivité ou l’innovation. Les salariés, eux, mettent notamment en avant des avantages en termes d’équilibre personnel, de concentration et de repos. Une récente étude de l’Insee montre que le travail hybride a un effet positif sur la productivité du travail.

Le télétravail concerne environ un salarié sur cinq en France. Crédit : iStock.
Le télétravail concerne environ un salarié sur cinq en France. Crédit : iStock.

 

En février, la direction de Stellantis annonce au comité social et économique du groupe sa volonté de revenir à « trois puis quatre jours en présentiel » sur site par semaine, comme l’indique la CFE-CGC. Objectif affiché : renforcer la collaboration entre les équipes et la performance.  

En avril, Ubisoft fait savoir à ses salariés qu’ils disposeront désormais de 36 jours de télétravail par an, contre deux par semaine auparavant. Là encore, l’objectif est de « renforcer la collaboration des équipes » et de « recréer des temps d’échange essentiels à la créativité collective », justifie l’entreprise auprès de l’Agence France presse.  

Ces décisions ne sont pas isolées. AirFrance, le Crédit agricole, Free, HSBC, JCDecaux... La presse relaie les décisions de grandes entreprises réduisant plus ou moins drastiquement le télétravail et le mécontentement exprimé par des syndicats en réaction. 

Une entreprise sur dix indique avoir supprimé la possibilité de travailler à distance ou diminué le nombre de jours autorisés en 2025, selon un sondage mené auprès de 1 000 sociétés et diffusé par l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) fin avril. 13 % des entreprises et 47 % des 2 000 cadres interrogés par l’Apec anticipent une évolution des modalités de télétravail cette année, sans qu’elle concerne le nombre de jours, comme un changement des jours autorisés ou des délais de prévenance  

 

La relation de travail est avant tout une relation de défiance, notamment à l’égard des subordonnés.»

Anthony Hussenot, professeur à l'université Côte d'Azur

 

Un management « infantilisant » 

 

Pourtant, le télétravail, qui concerne un peu plus d'un salarié sur cinq, est plébiscité. 44 % de télétravailleurs interrogés en 2023 par la Dares, le service statistique du ministère du travail, souhaiteraient conserver la même fréquence hebdomadaire ou mensuelle de télétravail. 45 % aimeraient l’augmenter, tandis que seuls 11% voudraient télétravailler moins ou plus du tout. Parmi les non-télétravailleurs, 69 % déclarent vouloir télétravailler. 

Pour Anthony Hussenot, professeur à l’Université Côté d’Azur, les retours en arrières médiatisés s’expliquent notamment par un contexte économique compliqué. « Quand vous êtes en difficulté, il est tentant de vouloir reprendre le contrôle sur la ressource qui coûte le plus cher, les salariés. Cela passe par une présence physique. C’est presque un réflexe de la part des managers », explique le chercheur en sciences de gestion. 

Mais il voit là le marqueur d’un « management infantilisant ». « La population active qui peut télétravailler est diplômée du supérieur, comprend les contraintes économiques de l’entreprise, est capable de s’autogérer. Le management ne prend pas cela en considération », détaille-t-il. « Il y a des études, depuis longtemps, qui nous montrent que la relation de travail est avant tout une relation de défiance, notamment à l’égard des subordonnés. Dans le télétravail se manifeste cette tension : La personne que l’on ne voit pas, on se demande toujours un peu ce qu’elle fait », indique le spécialiste des nouvelles pratiques de travail. 

 

Le télétravail est associé à une amélioration modeste mais réelle de la productivité du travail »

Insee, 19 mai 2026

 

Plus de concentration 

 

D’après lui, les craintes des entreprises sont infondées. « Il n’y a pas d’études, à ce jour, qui montreraient un recul significatif de l’innovation ou des performances de l’entreprise. Mieux encore, une étude parue sur l’engagement des salariés montre que les télétravailleurs sont plus engagés que les autres », continue Anthony Hussenot, qui pointe « soit des fantasmes, soit de la mauvaise foi ». « Le télétravail est associé à une amélioration modeste mais réelle de la productivité du travail », peut-on lire dans une analyse de l’Insee parue le 19 mai. Ces gains sont observés dans des petites et dans des grandes entreprises.  

En effet, le travail hybride pourrait favoriser la concentration. « En open space, je suis davantage dérangée. Je ne supporte pas le bruit. C’est plus fatiguant de se concentrer sur une tâche, dans un métier où il y a beaucoup d’analyse », témoigne par exemple Caroline*, 28 ans, qui réalise des études marketing. L’entreprise dans laquelle elle travaille a annoncé un retour à quatre jours par semaine sur site en janvier 2027, contre deux auparavant, en insistant sur la nécessité « de se voir plus pour créer plus d’innovation ». 

 « La grosse question, c’est “est-ce qu’on va avoir des locaux et pouvoir trouver une place ?” Les histoires de productivité et d’émulation, dans ces contextes-là, c’est compliqué », estime Caroline, dont l’entreprise fonctionne en flex office, c’est-à-dire sans bureau attitré et avec moins de postes de travail que de salariés. Des travaux sont en cours dans les locaux.  

 

Réduction de la fatigue 

 

Par rapport aux non-télétravailleurs, ceux qui travaillent à distance « doivent interrompre moins souvent une tâche pour en effectuer une autre imprévue (-51 points), et ils travaillent moins fréquemment sous pression (- 27 points) », constate la Dares dans son analyse de 2023.  

Au-delà des avantages liés à la concentration et à la réduction du stress, le travail hybride semble diminuer la fatigue et favoriser un meilleur équilibre entre l’activité professionnelle et la vie personnelle. C’est le cas aux yeux de trois-quarts des 5 336 télétravailleurs interrogés en 2025 par l’Observatoire du télétravail, un organisme initié par la CGT doté d’un comité scientifique composé de chercheurs et de spécialistes. 

Clara*, consultante de 29 ans, fait partie de ces salariés convaincus. Elle évite 1h30 à 2 heures de transport quotidien et la « fatigue » associée. Elle peut « faire du sport le midi », ou, si elle se sent fatiguée « prendre dix ou quinze minutes de vraie pause et vraiment déconnecter ». La grande entreprise dans laquelle elle est en mission impose depuis peu une contrainte modérée : venir sur site tous les derniers vendredis du mois. Mais la jeune femme pose des demi-journées de congé les vendredis concernés, pour y échapper.  

 

J’aurais aimé avoir une reconnaissance de la part de l’employeur sur ces impacts financiers, dans une période où l’inflation n’a pas été prise en compte dans les salaires »

Marie, 33 ans, cadre dans une banque qui recule sur le télétravail

 

Des frais réduits 

 

La décision de l’entreprise de Marie, 33 ans, de passer de deux journées de télétravail par semaine à une seule des répercussions très concrètes. Pour l’instant, le travail hybride lui permet avec son mari, cadre dans la même banque, de concilier les contraintes liées à la vie de famille avec leur activité professionnelle. Ils profitent aussi de leurs temps de pause pour avancer sur certaines activités domestiques. 

Avec la réduction du télétravail autorisé, « il faudra prendre une baby-sitter pour aller chercher les enfants à l’école ou chez la nounou trois soirs par semaine. Il faudra payer la cantine, prendre une femme de ménage pour entretenir la maison. J’aurais aimé avoir une reconnaissance de la part de l’employeur sur ces impacts financiers, dans une période où l’inflation n’a pas été prise en compte dans les salaires », décrit Marie, qui ne se dit pas complètement opposée au retour sur site, notamment pour pouvoir davantage échanger avec ses collègues. 

 

Moins d’interactions sociales 

 

Dans certains métiers ou dans certaines situations, le télétravail n’a pas que des effets positifs. Les personnes qui ne disposent pas de bonnes conditions de travail chez elles peuvent en souffrir. La Dares pointe par ailleurs les problématiques liées à une éventuelle hyperconnectivité et l’augmentation potentielle de l’amplitude des horaires de travail, dans une analyse des risques datant de 2025. Les gains de productivités mis en avant par l’Insee s’amenuisent à mesure que la part de télétravailleurs augmente dans l’entreprise. 

Et le travail hybride ne convient pas à tout le monde. « Il y a une fatigabilité énorme liée au fait d’être toujours en visio », regrette Charlotte*, 53 ans, cheffe de projet, qui se sent plus concentrée au bureau que chez elle. Télétravailleuse un jour par semaine, elle se réjouit de la réduction d’une dizaine de jours autorisés par an annoncée par son entreprise. « Je trouve que c’est positif d’être au bureau pour ne pas perdre les informations. Quand on fait des réunions en vrai, ça va beaucoup plus vite que les réunions en visio », constate-t-elle, observant aussi une « communication plus compliquée » avec les collègues à distance.  

43 % des managers interrogés par l’Observatoire du télétravail en 2025 jugent qu’il rend le management plus complexe. « La distance entrave la communication entre les salariés et leur hiérarchie, réduit les échanges et limite le partage d’informations essentielles au bon déroulement des tâches », observe la Dares en 2025. Elle conduit en général à une « diminution des interactions sociales ». 

 

Le présentiel va redevenir un élément plutôt déterminant dans la capacité à conserver son emploi. »

Anthony Hussenot, , professeur à l'université Côte d'Azur.

 

Une « mise en scène de soi » 

 

« Depuis quand le monde du travail serait parfait sur site ? Il faut relire la littérature d’avant 2020 et l’épidémie de Covid-19. On ne décrivait pas un monde du travail idyllique. C’étaient plutôt des gens qui souffraient du stress, des open spaces, qui étaient dans l’évitement et le contournement des relations », tempère le professeur des universités Anthony Hussenot. 

En revanche, il anticipe un nouveau facteur à prendre en compte. « Dans un contexte économique et technologique dans lequel des postes vont être remis en cause, notamment avec le développement de l’IA, le présentiel va redevenir un élément plutôt déterminant dans la capacité à conserver son emploi », prédit-il. « Il va falloir prouver sa valeur, qu’on est utile, en se montrant encore plus, avec la mise en scène de soi ».  La proximité physique avec la hiérarchie est souvent associée à une meilleure visibilité et à de meilleures chances de progression professionnelle, peut-on lire dans l’étude de la Dares de 2025.  

 

Célia Szymczak 

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